Combattre les dictateurs

Jacobo dans un abri a- Lviv- un jour de juillet

Ces mots ont été prononcés (en anglais) à Lviv, en Ukraine, le 5 juillet dernier, dans le cadre d’ « Ukrainian Renaissance »,une conférence organisée par l’association Students for liberty.

Je suis né dans un pays, Cuba, où la dictature communiste, dirigée par les frères Castro, Fidel et Raúl, est vieille de soixante-six ans déjà.

Malgré ça, il y a encore de nombreux penseurs, hommes et femmes politiques (et pas seulement de gauche), qui considèrent qu’il s’agit d’un régime « cool ».

C’est pourquoi l’un de mes livres s’intitule Cuba, totalitarisme tropical.

« Salsa », rhum, cigares, « mulatas », « revolución » et… le Che !

Che Guevara… C’est l’icône de tous les révolutionnaires à travers le monde, avec son regard tourné vers le futur (une image réaliste socialiste ?), son béret noir frappé d’une étoile. Personnellement, je ne pense pas qu’il était vraiment beau.

J’ai essayé de démonter le mythe du guérillero argentin dans mon livre La face cachée du Che, publié d’abord en 2007, réédité et traduit en plusieurs langues.

Je l’ai écrit en mémoire de ses innombrables victimes.

Car Che Guevara n’était pas un brave gars romantique. C’était un tueur. Littéralement, comme il l’a lui-même écrit, en affirmant que le véritable révolutionnaire devait devenir « une machine à tuer » (« una máquina de matar »). Il a mis en pratique ses paroles, massivement, à travers des pelotons d’exécution qu’il avait justifiés au cours d’une intervention devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

J’ai recueilli durant de longues années des témoignages de survivants de ses crimes, ainsi que ceux d’anciens prisonniers politiques qui ont passé vingt ou trente ans dans les geôles des frères Castro.

L’un des frères, Raúl, dirige toujours mon pays, derrière un président officiel désigné : Miguel Díaz-Canel.

Dire la vérité sur ce régime est ma manière de le combattre. Au passé et au présent.

« Il n’y a pas de futur sans mémoire », comme le dit mon ami Jean-Pierre Pasternak, président de l’Union des Ukrainiens de France, avec lequel je participe à des marches avec des membres de Students for liberty, Clément et Ahmad, présents ici, à Lviv.

Vous, les jeunes et moins jeunes Ukrainiens, vous êtes notre lumière et notre espoir.

Un espoir pour les Cubains libres, qu’ils se trouvent dans l’île ou en exil. Et dans les prisons où se trouvent actuellement plus de mille détenus politiques, oubliés par le monde qui préfère le maintien de cette dictature, héritière de la Guerre froide. Pour le gouvernement castriste, nous sommes des « vers de terre » qu’il faut écraser, ou bien des « mercenaires ».

Ce n’est pas vrai. Les « mercenaires », ce sont les Cubains qui combattent aux côtés des Russes de Poutine, qui a trouvé dans le régime castro-communiste un allié important et digne de confiance, un complice.

En novembre 2022, le président-fantoche Miguel Díaz-Canel est allé à Moscou inaugurer avec Vladimir Poutine lui-même une statue ridicule de… Fidel Castro.

Je suis certain que mes paroles parviendront jusqu’à mes compatriotes qui souffrent et que vous leur transmettrez votre solidarité avec les révoltes qui, tôt ou tard, se produiront de nouveau. De même je vous exprime notre solidarité avec les braves Ukrainiens que vous êtes…

En tant qu’écrivain (à la fois en espagnol et en français), je voudrais rendre hommage à Victoria Amelina, une jeune écrivaine et journaliste ukrainienne, tuée au cours d’un bombardement russe en juillet 2023. Elle écrivait des livres pour enfants, ainsi que le récit de cette guerre. Je le fais au nom du Comité directeur du PEN Club français, une association internationale de défense de la liberté d’expression.

Et j’entends aussi réclamer la libération de mon ami algérien, le grand écrivain Boualem Sansal, emprisonné à Alger pour avoir combattu, par ses livres et ses déclarations, à la fois l’islamisme et le régime socialiste de son pays natal, qui est aussi un allié de la Russie.

Je ne suis plus étudiant mais, en tant qu’enseignant à l’Université (mon dernier poste était à Avignon), je partage vos souhaits de paix et de liberté. Je suis sûr que de nombreux étudiants, tels mes jeunes amis d’ici, préfèrent arborer des tee-shirts proclamant leur admiration pour le penseur libéral originaire de Lviv Ludwig von Mises avec l’inscription « Less Marx, more Mises» (« Moins de Marx, plus de Mises ») et lire les textes de Mario Vargas Llosa, le prix Nobel de littérature péruvien récemment décédé, qui a été mon ami et l’un de mes maîtres, plutôt que ceux du stalinien Pablo Neruda ou du castriste Gabriel García Márquez.

C’est un grand honneur pour moi d’être ici parmi vous, à Lviv, en Ukraine, d’où provenaient certains de mes ancêtres juifs, qui avaient dû fuir, il y a longtemps, les pogroms effectués en ce lieu, et mes parents ceux de Pologne ainsi que l’Occupation nazie en France, d’où une partie de ma famille a été déportée et exterminée.

Mon père y avait trouvé refuge – ma mère l’a rejoint après la guerre, sur l’île de Cuba, d’où nous avons dû partir, avec mon frère, à cause de la révolution communiste de Castro.

Je tiens à vous remercier tous, et particulièrement Jan Mosovsky, de Students for liberty, de m’avoir donné l’opportunité de raconter cette histoire, avec la conviction que, par nos mots, nous pouvons combattre toutes les dictatures, à Cuba, en Algérie et en Russie, bien sûr.

Je ne suis pas un homme de slogans mais je conclurai néanmoins par ceux que je prononce à la fin de nos marches à Paris, comme un trait d’union indélébile :

Slava Ukrajini !…

Viva Cuba libre !…

Jacobo Machover, le 20 août 2025

20 Août 2025


Bel été en Russie…et ailleurs (2)

Nous poursuivons la diffusion, commencée le mois dernier, des informations recueillies par des opposants russes au régime poutinien. Encore merci à Willy Fautré, inlassable défenseur des droits de l’homme dans le monde, directeur de Human Rights Without Frontiers, qui sert ici d’intermédiaire.

Cette publication confirme notre opposition totale au régime russe actuel et au danger qu’il fait courir à l’Union européenne démocratique; régime fort, aux visées impériales, capable de s’attirer le soutien de théocraties islamistes comme l’Iran et de sectes totalitaires comme la Corée du Nord ou l’approbation plus ou moins discrète de la Chine.

Nous ne dressons pas un tableau d’honneur à rebours des ennemis de la démocratie. Nous n’oublions pas les menaces de l’islamisme en Europe ou en Amérique ni les horreurs dont il est capable. Quiconque a vu les images terrifiantes récemment diffusées par le Hamas des otages israéliens comprend, s’il ne s’aveugle pas, le sens de l’islamisme politique et de quoi il est capable derrière le cache-sexe de la lutte pour la « libération nationale de la Palestine ».

La lutte que nous menons pour défendre l’Europe démocratique est multiforme et chacun, selon sa sensibilité, sa culture, son histoire et son attention portée aux menaces, choisit de porter ses efforts sur un front ou sur l’autre sans oublier qu’en Europe même et en France en particulier, la Russie de Poutine et l’islamisme du Hamas bénéficient de complaisances qui nous font honte et qu’il convient de mettre à nu.

PR

1er juillet 2025

Un citoyen originaire de Tchétchénie a été condamné à trois ans de « colonie » pour avoir apposé la profession de foi musulmane sue une vitre de voiture selon l’article 205.2 (appels publics à des activités terroristes, justification du terrorisme ou propagande en faveur du terrorisme).

2 juillet 2025

Un habitant de Kirov a été condamné à 4 ans de prison pour avoir justifié une explosion en Crimée (article 205.2).

3 juillet 2025

Un ancien conseiller du Bachkortostan1 a été condamné in absentia à 8 ans de prison pour diffusion de nouvelles erronées, en application de l’article 207.3 du code pénal (diffusion d’informations connues pour fausses sur l’armée russe, motivée par la haine politique et nationale) et de l’article 330.1 (manquement aux obligations d’un « agent de l’étranger »)2.

8 juillet 2025

Un habitant de Sotchi a été condamné à 5 ans de prison pour entreprise d’aide aux Forces armées de l’Ukraine et diffusion de messages sur la guerre en application de l’article 205.2 du code pénal, de l’article 280.4 (appels publics en vue d’activités contre la sécurité de l’Etat) et de l’article 228 (acquisition illégale, entrepôt et transport de drogue).

15 juillet 2025

– Quatre homme qui se réchauffaient les pieds à la « flamme éternelle » (l’équivalent de la flamme su tombeau du soldat inconnu ndlr) de Nevinmomynsk ont été condamnés à 2 ans et demi d’emprisonnement en application de l’article 354.1 du code pénal (réhabilitation du nazisme sous la forme du mépris, manifesté en groupe, des symboles de la gloire militaire de la Russie).

– Une Ukrainienne a été condamnée à trois ans de prison pour avoir fait un don à la FBK3 selon l’article 282.3 (sur le « financement d’une activité extrémiste »).

– Un père de cinq enfants de Moscou a été condamné à trois ans de prison pour dons à la FBK conformément à l’article 205.2 (Financement d’activités extrémistes).

– L’écrivain Boris Akounine a été condamné in absentia à 14 ans de prison, conformément à l’article 205.2 du code pénal et à l’article 205.1 (Incitation, recrutement ou engagement de gens dans des activités terroristes).

17 juillet 2025

– Un habitant de la région de Voronèje a été condamné à 8 ans de prison pour certains commentaires au sujet des autorités conformément à l’article 205.2 du code pénal et à l’article 280 (appels publics à une activité extrémiste).

– Un habitant de Brask a été condamné à 12 ans et demi de prison pour des commentaires « extrémistes »  et la vente de cannabis conformément à l’article 205.2,à l’article 280 et 228.1 à l’article 228.1 (production illégale de substances narcotiques.

– Un habitant de Togliattigrad a été condamné à 6 ans de prison pour conversations sur la guerre avec ces compagnons de détention conformément à l’article  321 du code pénal (désorganisation du travail de la colonie).

– Un journaliste et auteur de la chaine youtube Newsader4 a été condamné à 8 ans et un mois de prison in abstentia conformément à l’article 207.3 et à l’article 330.1 du code pénal.

– Un journaliste bouriate a été condamné in abstentia à 7 ans de prison pour fausses nouvelles et manquement aux obligations d’un « agent de l’étranger » conformément aux articles 207.3, 330.1,  205.2 et 205.1 du code pénal.

18 juillet 2025

La journaliste Farida Kourbangaleva a été condamnée in absentia à 8 ans de prison conformément à l’article 205.2 et à l’article 207.3 du code pénal.

21 juillet 2025

Neuf inculpés au « procès des citoyens de l’URSS » en République des Karakais-Tcherkesses5 ont été condamnés à des peines de 5 à 8 ans de prison conformément à l’article 282.1 du code pénal (incitation à participation, recrutement ou autre engagement dans les activités d’une association extrémiste) et à l’article 222.1 (acquisition illégale, transfert et entrepôt d’explosifs).

 23 juillet 2025

– A Moscou, un adepte de l’enseignement des « Falun Gong » chinois a été condamné à 4 ans de prison conformément à l’article 284.1 du code pénal (poursuite d’activités d’une organisation étrangère ou internationale reconnue comme indésirable sur le territoire de la Fédération de Russie).

– Un employé de Kudago6 a été condamné à 3 ans et demi de prison pour commentaires sur la RDK7 conformément à l’article 205.2 du code pénal.

24 juillet 2025

Un citoyen russe a été condamné à 6 ans de prison pour des commentaires favorables aux Forces armées d’Ukraine (articles 205.2 et 280).

25 juillet 2025

Un habitant de la région de Moscou a été condamné à un an et demi de prison pour avoir discrédité l’armée conformément à l’article 280.3 du code pénal (Actions publiques visant à discréditer les forces armées de la Fédération de Russie).

28 juillet 2025

– Un habitant de Chita a été condamné à 14 ans de prison pour participation à l’Artpodgrovka8 conformément à l’article 205.5 du code pénal (sur les activités d’une organisation terroriste et la participation à ses activités).

– Le responsable du de la vidéo « Syndicat de Bouriatie » sur Youtube a été condamné in absentia à six ans de prison conformément à l’article 205.2 du code pénal.

29 juillet 2025

– Un militant de l’opposition tajik a été condamné à 8 ans et six mois de prison pour avoir regardé une vidéo sur Youtube conformément à l’article 207,3 du code pénal ayant trait à la diffusion de nouvelles connues pour être erronées sur l’armée russe, et appartenance à un groupe du fait d’une entente préalable motivée par la haine politique et nationale.

– Cinq habitants de Moscou et des environs ont été condamnés à des peines allant de 4 à 16 ans de prison à la suite d’un procès pour terrorisme après infiltration dans le groupe d’un agent du FSB en raison de l’article 250.4 sur la création d’une association terroriste et participation à ses activités, l’article 150 sur l’engagement d’un mineur dans un groupe criminel et 250.3 pour entraînement clandestin en vue de mener des activités terroristes.

– La journaliste Olga Komleva a été condamnée à 12 ans de prison pour fausses nouvelles militaires et coopération avec la Fondation anti-corruption conformément à l’article 282.1 et à l’article 207.3 du code pénal.

 30 juillet 2025

Un habitant de Kazan qui parlait défavorablement de la guerre a été condamné à 15 ans de prison à l’issue d’un procès pour incendie criminel et commentaires inappropriés conformément à l’article 280 du ode pénal sur les activités extrémistes en usant d’internet et de l’article 205 sur l’incitation à une activité terroriste et justification du terrorisme, acte terroriste.

Histoire et liberté, le 10 août 2025

  1. La République de Bachkirie, partie de la Fédération de Russie, est située entre la Volga et l’ Oural. Sa capitale est Oufa. Elle est peuplée d’un peu plus de 4 millions d’habitants. ↩︎
  2. Un membre d’une association de défense des droits de l’homme ayant son siège à l’étranger doit se reconnaître officiellement comme un « agent de l’étranger » ↩︎
  3. La Fondation anti-corruption, une ONG russe créée par Alexeï Navalny pour enquêter sur la corruption du gouvernement russe ↩︎
  4. Une chaine lithuanienne qui compte environ 800 000 abonnés ↩︎
  5. Dans le Caucase du nord. ↩︎
  6. Portail d’information de divertissement russe créé en 2012. Il annonce les expositions, concerts, pièces de théâtre, festivals, films, principalement à Moscou et Saint-Pétersbourg. ↩︎
  7. Le Corps des volontaires russes. Basé en Ukraine, il lutte contre l’armée poutinienne. ↩︎
  8. « intitulée « Préparation d’artillerie » et plus connue comme « Mouvement social inter-régional, cette organisation politique a été fondée en 2013. De caractère nationaliste, elle a été interdite sur le territoire de la Fédération de Russie. ↩︎

10 Août 2025


Le Hamas veut-il deux Etats?

Le mot d’ordre des deux États repose sur l’idée que le problème entre Israël et ses voisins vient de l’absence d’un État arabe de Palestine

La séduction de ce mot d’ordre vient de ce qu’il prétend réaliser le but souhaité par tous : la coexistence amicale entre des ennemis, comme c’est le cas aujourd’hui entre la France et l’Allemagne ou mieux encore entre l’Allemagne et les Juifs d’Israel. 

Mais qui aurait proposé cette coexistence amicale en 1943 ?

Il fallait d’abord que le nazisme ait été vaincu, que le peuple allemand ait été dénazifié et que l’Allemagne fédérale ait adopté une attitude de coopération. 

La solution à deux États ?…  Mais quel combattant palestinien demande là solution à 2 États ?

Admettre lEtat palestinien sans les conditions qui seules le rendent inoffensif cest l’équivalent dune acceptation de lEtat nazi en 1943.

Tenir la balance égale entre l’Etat d’Israel et le Hamas, c’est oublier que le problème vient en tout premier lieu du refus nationaliste et islamiste d’un État juif sur le sol sacré de l’Islam.

Quand Emmanuel Macron se fait applaudir par le Hamas et Mélenchon, il adopte de facto leur point-de vue.

André Senik, le 27 juillet 2025

27 Juil 2025


Répression quotidienne dans la Russie de Poutine

Du temps de l’URSS, des réseaux clandestins parvenaient, grâce au courage exceptionnel de citoyens soviétiques, à recueillir et à diffuser jusqu’à nous des informations détaillées sur la répression alors en cours.

Ces temps sont revenus et une autre génération de Russes recueille, diffuse et fait connaître au monde libre des informations donnant une idée de ce dont peut être victime quiconque brave la vérité officielle.

Nous publions ci-dessous des données précises récoltées par l’association russe OVD-Info (clandestine évidemment)  puis transmises à l’association de défense des droits de l’homme que dirige en Belgique notre ami Willy Fautré : Human rights Without frontiers. Comme il le souligne lui-même, ces données ne prétendent pas être exhaustives et reflètent seulement une part de la réalité russe actuelle.

*

25 mai 2025

– A Ekaterinburg, un officier qui s’opposait à la guerre en Ukraine a été condamné à 18 ans de prison pour « trahison » selon l’article 275 du code criminel (haute trahison) et selon l’article 283.1, paragraphe f, du code criminel (réception illégale d’information  constituant un secret d’Etat).

– A Saint-Petersbourg, un historien local a été condamné à un an de prison pour son commentaire sur un « sniper » finlandais en application de l’article 354.1 paragraphe c du code criminel (réhabilitation du nazisme en utilisant internet).

– Un témoin de Jéhovah handicapé de la région de Karachai-Cherkessie a été condamné à 4 ans et demi de prison selon l’article 282.2 du code pénal (activités au sein d’une organisation extrémiste et recrutement d’autres personnes).  

– Andrei Zayakin,  le co-fondateur de Dissernet, a été condamné in absentia à 5 ans de prison pour versement financier à la « Fondation Anti-corruption » selon l’article du code pénal 282.3 (financement d’activités extrémistes)

– Le recteur du Centre Zen de Moscou a été condamné à 8 ans de prison pour fausses nouvelles militaires en vertu de l’article  207.3, paragraphe e du code pénal (diffusion d’informations connues pour être fausses sur l’armée russe, motivée par la haine politique et nationale)

26 mai 2025

– Un photographe de Perm a été condamné à 16 ans de prison pour trahison du fait de la publication d’un livre, selon l’article 275 du code pénal (haute trahison)

27 mai 2025

– Un résident de Tomsk a été condamné à trois ans de prison du fait de son engagement dans le mouvement Falun Gong en application de l’article 284.1 du code pénal (activités d’une organisation étrangère ou internationale reconnue comme indésirable sur le territoire de la Fédération de Russie).

2 juin 2025

Quatre résidents du Territoire de Stavropol ont été condamnés à des peines allant d’un an à un an et demi de détention dans une « colonie » pour avoir dansé la lezginka (danse traditionnelle caucasienne) en vertu de l’article 354.1 (réhabilitation du nazisme sous la forme du rejet par un groupe des symboles de la gloire militaire de la Russie).

 – Une Américaine  dans la République autoproclamée du Donbass a été condamnée in absentia à 20 ans  de prison  pour fausses nouvelles et activités mercenaires en vertu de l’article 207.3 du Code pénal (diffusion d’informations sur l’armée russe connues pour être fausses) et de l’article 359 du code pénal (activités mercenaires sous la forme de participation à un conflit armé ou à des hostilités).

4 juin 2025

– Un résident de Smolensk a été condamné à trois ans de prison pour des commentaires sur les forces armées d’Ukraine et pour une vidéo sur l’URSS en vertu de l’article 205.2 du code pénal (appels publics en faveur d’actes terroristes, justification du terrorisme, ou propagande en sa faveur) et de l’article 354.1, paragraphe c du code pénal (réhabilitation du nazisme sur internet).

5 juin 2025

– Un résident de Oufa a été condamné à 16 ans de prison  pour trahison  et incitation à la haine envers le parti Russie Unie en vertu de l’article 282.1 du code pénal (organisation d’une communauté extrémiste), en vertu de l’article 282, paragraphes a et c, et de l’article 205.2 (appels publics à des activités terroristes, justification publique du terrorisme ou propagande en faveur du terrorisme) et en vertu de l’article 205 paragraphe a  (activité terroriste commise avec préméditation par un groupe de personnes).

6 juin 2025

–  Un(e) dactylo de la région de Sverdlovsk a été condamné(e) à 20 ans de prison pour avoir tenté de mettre le feu au bureau d’incorporation et d’enregistrement militaire, en vertu de l’article 205.5, de l’article 30 du code pénal (organisation des activités d’une organisation terroriste et participation à ses activités, tentative de meurtre), de l’article 275 du code pénal (haute trahison) et de l’article 205.3 (formation suivie dans le but de mener des activités terroristes).

10 juin 2025

– Un ex-policier a été condamné à 14 ans de détention pour inscriptions anti-guerre et participation à une organisation terroriste en vertu de l’article 214 du code pénal (vandalisme motivé par la haine politique), l’article 243 (destruction de bombes militaires ou de structures commémoratives perpétuant la gloire militaire de la Russie) et de l’article 205.5 (organisation des activités d’une organisation terroriste et participation à ses activités).

11 juin 2025

– L’homme politique Leonid Volkov a été condamné in absencia à 18 ans de prison en vertu de l’article 159 du code pénal (fraude commise par un groupe de personnes ou à une échelle particulièrement grande, de l’article 214 du code pénal (vandalisme motivé par la haine politique), et de l’article 205.2, du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme), et de l’article 207.3, paragraphes “a” et “e” (diffusion de nouvelle connue comme fausse sur l’armée russe par un groupe de personnes préalablement associées  dans ce but et motivées par la haine politique et nationale).

–  Un militant écologiste de Samara a été condamné à 20 ans de prison en vertu de différents articles  du code pénal  : l’article  275  (haute trahison), l’article 223.1 (confection illégale d’explosifs et fabrication illégale, modification ou réparation d’équipements  destinés à des explosifs).

14 juin 2025

–  Un résident de Marioupol a été condamné à 6 ans de prison pour des écrits en application de l’article 205.2 du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme) et de l’article 280.4 (appels publics à mener des activités dirigées contre la sécurité de l’Etat).

15 juin 2025

– Un homme d’affaire de Tchélyabinsk a été condamné à 5 ans et demi de prison pour un commentaire sur la guerre; d’après l’article 205.2 du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme).          

16 juin 2025

– Trois accusés du « procès Baymak » (une ville de Bachkirie qui a connu en décembre 2024 des manifestations importantes en soutien à Fayil Alsynov, un défenseur des droits de l’homme condamné à 4 ans de « colonie » ndlr) ont été frappés  de peines allant jusqu’à 4 ans et demi de prison, en vertu de l’article 212, du code pénal (incitation d’autres personnes à participer à des émeutes de masse) et de l’article 318, première partie, du code pénal (usage de violence contre des représentants de l’autorité).

17 juin 2025

– Un résident du territoire Trans-Baïkal a été condamné à 11 ans pour « préparation d’artillerie » en s’appuyant sur l’article 205.2, du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme) ainsi que l’article 205.5, du code pénal (organisation des activités d’une organisation terroriste et participation à ses activités).

18 juin 2025

– Un Moscovite a été frappé d’une condamnation à 3 ans et demi de prison pour 7 versements à la Fondation anti-corruption (article 282.3 du code pénal : financement d’une activité extrémiste).

19 juin 2025

– Un oppositionnel géorgien a été condamné à deux ans de prison pour écrits sur les Géorgiens combattant dans les Forces armées de l’Ukraine en vertu de l’article 205.2 du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme).

20 juin 2025

Une volontaire de l’«Armée des beautés » qui aidait les réfugiés ukrainiens a été condamnée à 22 ans de prison en vertu de l’article 275 du code pénal (haute trahison), de l’article 280.4 (appels publics à mener des activités dirigées contre la sécurité de l’Etat) et de l’article 205.(assistance à des activités terroristes et à l’organisation de crimes).

23 juin 2025

– Un étudiant de Tchouvachie a été condamné à un an et demi de prison pour graffiti anti-guerre selon l’article 214, 2ème partie, du code pénal (vandalisme motivé par la haine politique). Un troisième procès a  été mis en place contre lui.

24 juin 2025

– Un ingénieur du Tatarstan a vu sa peine accrue d’un an à l’issue d’un procès pour extrémisme, en vertu de l’article 282.2 (participation aux activités d’une organisation extrémiste).

– Un résident de la région d’Irkoutsk a été condamné à 6 ans de prison pour ses commentaires sur les forces de sécurité, selon l’article 205.2 du Code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme) et l’article 280, 2 ème partie (appels publics à des activités extrémistes).

28 juin 2025

– Un militaire en retraite de la région de Nijni Novgorod a été condamné à 18 ans de prison pour distribution de tracts hostiles à la guerre selon l’article 275 du code pénal (haute trahison), l’article 205.2 du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification publique ou propagande en faveur du terrorisme) et l’article 222.1 du code pénal (possession illégale d‘explosifs).

30 juin 2025

– Sur le territoire de Stavropol, deux hommes ont été  condamnés à deux ans et demi de prison pour s’être réchauffés les pieds à la Flamme éternelle (article 354.1 du Code pénal (réhabilitation du nazisme sous la forme de désertion des symboles de la gloire militaire de la Russie, commis en groupe).

– Un enseignant de la région de Moscou a été condamné in absentia à 7 ans de prison pour cause de conversation avec des écoliers sur la guerre selon l’article 207.3, paragraphes a du code pénal (diffusion d’information connue pour fausse sur la position officielle de l’armée russe, motivée par la haine politique et nationale).

– Un résident d’Arkhangelsk âgé de 18 ans a été condamné à 5 ans de prison du fait d’appels en faveur du terrorisme selon l’article 205.2 du code pénal (incitation publique à une activité terroriste et justification du terrorisme), l’article 280 du code pénal (appels publics à des activités extrémistes par le biais d’internet), l’article 284.4 paragraphes c et e (appels publics à mener des activités dirigées contre la sécurité de l’Etat par le biais d’internet sur la base de la haine, politique, nationale et sociale).

Histoire et liberté, le 9 juillet 2025

9 Juil 2025


La Lituanie dans le viseur depuis quelques semaines

La Lituanie dans le viseur depuis quelques semaines

Pays baltes

Quand le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov évoque une « manipulation » et une « instrumentalisation » de l’histoire, il sait de quoi il parle. Le plus simple étant d’accuser autrui de ses propres turpitudes, il confirme qu’il est maitre en la matière.

C’est ainsi qu’en préface d’un livre consacré à l’histoire de la Lituanie qui conteste la légitimité même de l’existence du pays, il écrit « Aujourd’hui les Etats baltes y compris la république moderne de Lituanie ont fait de l’utilisation de l’histoire falsifiée une politique d’Etat visant à stimuler les sentiments anti-russes et anti-russophones dans le contexte d’une tentative de révision de l’histoire en cours. L’approche objective du passé dans son intégralité et ses interrelations acquiert alors une importance particulière ».

Ce livre, publié en mars 2025 par l’institut d’Etat des Relations internationales de Moscou et disponible en ligne est un modèle du genre.

Pour le Kremlin, la Lituanie nexiste pas

Ce livre explique que l’Etat lituanien a été créé par les Slaves et la Russie. Il affirme que la nation et la langue lituanienne n’existent pas. Il remet en cause l’histoire de la Lituanie, ses valeurs, ses symboles. Il considère la Lituanie contemporaine comme le successeur de la Lituanie de la dictature d’Antanas Smetona et l’accuse d’embrasser une idéologie pro-nazie ! ….

Chacun aura fait le parallèle avec le narratif destiné à justifier la tentative d’invasion de l’Ukraine :  Moscou nie l’existence de l’Ukraine en tant que nation et accuse le pouvoir du pire.

Ce livre est une expression claire de l’impérialisme russe et de son besoin consubstantiel d’agresser ses voisins. Il représente la logique classique du narratif poutinien : « Les Baltes sont russes. Ils ont donc vocation à réintégrer l’orbite russe ». Il s’inscrit dans la si généreuse politique russe qui s’engage à « venir en aide » à tous les Russes et russophones où qu’ils soient dans le monde[1].

Les frontières de la Russie ne sarrêtent nulle part

La menace concerne l’ensemble des pays du glacis (« les frontières de la Russie sont celles de l’Union Soviétique »), mais donc aussi tout territoire qui « accueille » des russophones. Les frontières de la Russie ne s’arrêtent donc nulle part.

C’est pas ainsi que les Russes viennent de mettre la main sur la deuxième église orthodoxe de Nice – sans parler du centre culturel russe et de la cathédrale orthodoxe russe de la Sainte Trinité du quai Branly à Paris qui constitue une enclave extraterritoriale au cœur de la capitale, une fabrique du nationalisme identitaire un relais de la politique et des narratifs du Kremlin.

Le premier ministre géorgien en écho

Dans la foulée des attaques perpétrées par Lavrov, le Premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze affirme que le ministère lituanien des affaires étrangères n’existe simplement pas, qu’il ne détient aucune autorité indépendante ni valeur diplomatique, qu’il est une « simple extension » d’un « Etat profond ».

Les Lituaniens ont choisi de ne pas polémiquer considérant ces propos comme le révélateurs et illustrations du recul démocratique de la Géorgie et de son alignement sur Moscou. La Lituanie exhorte, néanmoins le gouvernement géorgien à mettre fin aux répressions incessantes contre son peuple et à revenir sur leurs politiques antidémocratiques et anti-UE. Elle dénonce l’arrestation de dirigeants politiques en Géorgie exige la libération immédiate de tous les civils détenus pour des motifs politiques. Elle exprime sa solidarité avec le peuple géorgien et de sa lutte pour un avenir démocratique et européen en Géorgie.

Un besoin dEurope

Au-delà, ces attaques claires confirment la volonté toujours vive de Poutine et son ambition non seulement de reconstruire l’empire mais sans doute aussi de l’élargir. Depuis 2002 il le dit mais nous ne voulons ni l’entendre ni le croire. Pour lui, tous les moyens sont bons, de la force à la guerre hybride.

Dans un contexte géopolitique plus incertain que jamais, marqué par une curieuse évolution des jeux d’alliance, l’Europe peut et doit prendre toute sa place et toutes ses responsabilités.

La guerre en Ukraine ne prendra pas fin tant que l’OTAN n’aura pas retiré ses troupes des pays baltes, a averti Sergueï Ryabkov, vice-ministre des Affaire étrangères, on l’a dit, mais chargé plus spécialement des relations avec les États-Unis, de la non-prolifération et du contrôle des armements, a fait ces remarques au cours d’une interview accordée à l’agence de presse officielle Tass.

Newsweek a contacté le Kremlin et l’OTAN pour obtenir des commentaires par e-mail.Les commentaires de Ryabkov marquent un changement dans la position du Kremlin. Il a suggéré que les racines du conflit ne se trouvaient pas seulement en Ukraine elle-même, mais aussi dans l’expansion de l’OTAN vers l’est. Selon Ryabkov, le retrait des forces de l’OTAN des pays baltes contribuerait à mettre fin à la guerre.

L’OTAN maintient cependant une forte présence militaire dans les États baltes, avec des groupements tactiques et des brigades multinationales stationnés en Bulgarie, en Estonie, en Hongrie, en Lettonie, en Lituanie, en Pologne, en Roumanie et en Slovaquie.

L’alliance militaire a renforcé sa présence dans la région à la suite de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Dans une mise à jour publiée le 6 juin, elle déclarait même  que les huit groupements tactiques « démontrent la force du lien transatlantique et la solidarité, la détermination et la capacité de l’Alliance à répondre à toute agression ».

De plus, on le sait, la Suède et la Finlande sont passées de la neutralité à l’adhésion à l’OTAN depuis l’invasion de l’Ukraine.

 Le Kremlin et  l’OTAN

Le Kremlin avait déjà déclaré que l’Ukraine devait abandonner sa volonté d’adhésion à l’OTAN comme condition pour mettre fin à la guerre, mais Ryabkov a semblé signaler à Tass que l’alliance devait également se retirer complètement des pays baltes. Selon lui,il est « impossible de résoudre le conflit tant que l’OTAN ne se retirera pas » et il a fait valoir que la résolution du conflit en Ukraine nécessitait de s’attaquer à ce qu’il a décrivait comme ses causes profondes.

« Compte tenu de la nature et de la genèse de la crise ukrainienne, provoquée par les autorités américaines précédentes et l’Occident dans son ensemble, a prétendu Ryabkov, ce conflit agit naturellement (…) comme un test, un essai, qui vérifie le sérieux des intentions de Washington de redresser nos relations ».

Le mois dernier, trois sources russes au courant des négociations menées par Washington ont déclaré à Reuters, dans les mêmes perspectives, que les conditions de Poutine pour mettre fin à la guerre en Ukraine comprenaient un engagement écrit des dirigeants occidentaux à mettre fin à l’expansion de l’OTAN vers l’est.

Demandes à Trump

Sergueï Ryabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, a déclaré à Tass :que    « Le retour de Trump à la Maison Blanche, s’engageant en faveur d’un règlement politique et diplomatique de la crise ukrainienne, est devenu un motif d’optimisme prudent en termes de normalisation potentielle des relations avec les États-Unis, mais aussi dans un sens plus large. C’est dans cette veine que les présidents de la Russie et des États-Unis ont eu quatre conversations téléphoniques. Notre partie a exprimé sa gratitude pour le soutien des États-Unis à la reprise des négociations directes entre la Russie et l’Ukraine, interrompues par la partie ukrainienne en 2022.

Mais Vladimir Vladimirovitch Poutine a également confirmé le principe fondamental de la nécessité d’éliminer les causes profondes du conflit dans le cadre des efforts politiques et diplomatiques. Sinon, la paix à long terme ne peut être assurée, et concrètement, il est nécessaire d’exclure toute possibilité pour les forces armées ukrainiennes de profiter de la pause pour se reposer et de regrouper leurs forces.

Telle est la position russe. Quelle sera, face à elle, la réponse de Donald Trump ?

Anne-Marie Goussard, le 23 juin 2025


[1] L’un des co-auteurs, Giedrius Grabauskas est l’ex-associé de Algirdas Paleckis condamné en juillet 2021 pour espionnage au profit de la Russie

23 Juin 2025


La liberté « libertarienne » : à consumer sans modération ?

Elon Musk partout qualifié de « libertarien », de même que le nouveau chef de l’État argentin, Javier Milei (qui s’est d’ailleurs lui-même présenté comme « le premier président libertarien de l’histoire ») : l’année 2024 aura donc vu ce label traduit du libertarian américain et jusqu’alors ignoré du lexique « grand public » opérer une notable irruption dans les médias  du monde entier. Des « libertariens » ? Sous cette appellation sont outre-Atlantique désignés des partisans résolus d’une liberté individuelle intégrale seulement limitée par le respect de celle des autres individus. Ce qui, doctrinalement, renvoie à un courant de pensée dûment répertorié : le « libertarianism » – qui théorise et soutient la prééminence absolue d’un liberté en tout : de pensée, d’expression, d’échange, d’association, de mœurs ou encore d’autodéfense. Dont la propriété de soi et la choix volontaire sont les plus surs fondements.

Mais pourquoi ne pas plutôt parler de « libertaires » et de « libertarisme » ? Tout simplement parce que ceux-ci se caractérisent par leur collectivisme économique alors que les libertariens américains  voient dans la propriété privée le support obligé de l’exercice de la liberté de l’individu – une distinction décisive. Autre précision sémantique liminaire: aux États-Unis, le label « libertarianism » a une acception large qui inclut les « classical liberals » (Hayek, Mises, Friedman…) contraints de renoncer à se poser en libéraux depuis que dans les années 1930 le terme liberal y a pris une connotation étatiste et progressiste – et une signification plus étroite qui ne s’applique qu’à de rigoureux anti-étatistes et vrais « ultra-libéraux » refusant d’être amalgamés aux libéraux classiques encore trop interventionnistes à leurs yeux. Celle-ci seule retiendra notre attention dans ce qui suit.

Anarcho-capitalistes vs « Minarchistes » : dissensus entre libertariens

Au cours de la première moitié des années 1970, un tir nourri de publications sans précédent dans l’histoire politico-intellectuelle américaine défend soudain la cause d’un « libertarianisme » typiquement « made in USA » : Radical Libertarianism : A Right Wing Alternative (Jerome Tucille, 1970), Libertarianism : A Political Philosophy for Tomorrow (John Hospers, 1971), For a New Liberty : The Libertarian Manifesto (Murray Rothbard, 1973), The Machinery of Freedom (David Friedman (1973)… Un peu plus tard, en 1982, le futur chef de file du mouvement, Murray Rothbard, revient à la charge en publiant un magistral The Ethics of Liberty. Mais cette assomption libertarienne n’a pas qu’une dimension éditoriale. Sur un plan plus militant, des think tanks se mettent en place (Cato Institute en 1977, Mises Institute en 1982) et se fonde même dès 1971 un parti politique, le Libertarian Party participant aux élections présidentielles – tandis que le champ académique se voit également investi avec la création en 1977 d’un Journal of Libertarian Studies.            

Si avant ces prolifiques années 1970 le vocable libertarian  existait déjà au sens de « libertaire » venu d’Europe, il demeurait d’usage confidentiel et n’avait pris sa connotation inédite de « pro-capitaliste » qu’à l’orée des années 1940 – en particulier sous l’influence de « pré-libertariens » qui s’étaient fait un nom entre 1930 et 1940, tels Frank Chodorov, Albert Jay Nock ou Henry Mencken, révulsés par le New Deal. Mais ce n’est donc qu’une trentaine d’années plus tard qu’il acquiert une robuste notoriété en lien avec l’émergence remarquée d’un libertarianisme qui radicalise l’attachement à une liberté (individuelle) célébrée en valeur cardinale dotée d’un monopole axiologique. Au sein du corpus éditorial mentionné plus haut, la moitié des ouvrages font explicitement référence à la priorité lexicale dévolue à ce qui est dénommé aussi bien « Freedom » que « Liberty ». Le contexte politique américain d’alors explique que cela soit intervenu au début des années 1970, soit à la fin des deux présidences  de Lyndon Johnson (1963-1969) qui avaient vu brusquement se développer un social-étatisme des plus activistes, entre aides sociales de toutes sortes et institutionnalisation de l’ « Affirmative Action » (discrimination positive). D’où, en virulente réaction (favorisée par l’opposition étudiante à la guerre au Viet-Nam) contre cette étatisation de la société américaine, la spectaculaire irruption du libertarianisme sur la scène publique.

En fait, tous les auteurs libertariens dont il vient d’être question sont volontiers désignés et se qualifient eux-mêmes comme des « anarcho-capitalistes ». Des anarchistes ? Certes, mais dans une version spécifiquement américaine qui n’a guère à voir avec ce qui caractérise l’anarchisme européen, résolument collectiviste et égalitariste, ni non plus avec un quelconque « anarchisme de droite ». Eux aussi farouchement anti-étatistes, les libertariens anarcho-capitalistes considèrent que le libre échange volontaire entre individus de préférence associés et donc le libre marché suffisent à auto-réguler l’action humaine.  Ce choix d’un laissez-faire en tout doit en principe générer un monde tolérant et pacifique, où chaque individu peut s’accomplir en plein propriétaire de soi libéré de toute mise sous tutelle par un État forcément illégitime puisqu’il se dispense du consentement contractuel explicite  de chacun des citoyens.

Mais dans la galaxie libertarienne, tout le monde ne l’entend pas ainsi. Une mouvance dite « minarchiste » estime que pour éviter le chaos et la violence, assurer le respect des contrats, punir la fraude et défendre la liberté individuelle contre toute agression, un dispositif de protection public et commun demeure indispensable : un État minimum. C’est ce qu’une dizaine d’années avant le surgissement anarcho-capitaliste avait  soutenu la célèbre romancière et philosophe Ayn Rand (Atlas Shrugged, 1957; Capitalism, the Unknown Ideal, 1966) non sans paradoxe : souvent cataloguée comme figure de proue libertarienne en tant que fervente avocate de la souveraineté de l’individu dans le cadre nécessaire d’un « capitalisme de laissez-faire »,  elle récusait  cette qualification en voyant dans les libertariens des individus irresponsables (des « hippies », des « zombies »…)  dont l’irrationalité contredisait sa propre philosophie « objectiviste ». Un peu plus tard, un autre philosophe de poids, Robert Nozick (professeur à Harvard) se revendiqua du libertarianisme minarchiste dans son remarqué Anarchy, State and Utopia (1974) dirigé contre les thèses socialisantes du liberal John Rawls.  Mais il y établit aussi que dans un monde d’anarchie, un processus de « main invisible » aboutirait forcément à fédérer des agences privées de protection en un quasi État « ultra-minimal » puis « minimal ».

Ce bref survol ne saurait enfin ignorer que sur cette bipolarisation se greffe un improbable et très minoritaire « libertarianisme de gauche » (Peter Vallentyne) qui, tout en acceptant l’idée d’un individu propriétaire de soi, défend celle d’une collectivisation des ressources et prône l’instauration d’un « basic income » (revenu universel) impliquant l’intervention d’un État redistributeur et dirigiste…

Une utopie entre angélisme et apories

Depuis son apparition il y a plus d’un demi-siècle, le libertarianisme a poursuivi son aventure intellectuelle mais sans véritablement s’imposer sur le « marché des idées » ni compter de nouvelles figures attirant l’attention (hors Hans-Herman Hoppe, auteur en 2001 de Democracy. The God that Failed, qui?), ni encore moins sur le plan politique. Ne dépassant jamais guère plus de 1 % des voix lors des élection présidentielles avec pendant longtemps Ron Paul en tête d’affiche du parti libertarien, ce dernier a même brutalement chuté en 2024 puisque son candidat Chase Oliver n’en a recueilli que 0,4 %. Face à ce cruel et persistant déficit d’audience populaire, les libertariens version anarcho-capitaliste ont de quoi s’interroger : pourquoi un tel insuccès à convaincre dans un pays où existe depuis toujours une redoutable tradition anti-étatiste ( portée au XIXème siècle par David Thoreau puis Lysander Spooner et Benjamin Tucker) ? Et pourquoi l’échec à s’exporter hors d’Amérique dans un état non groupusculaire ?

Ne se pourrait-il pas, en premier lieu, que ces libertariens aient nourri d’excessives illusions quant à l’appétence présumée des humains (fussent-ils américains) pour la liberté – et qui plus est une liberté pratiquement sans entraves ni garde-fous ? Nombre d’entre eux n’ont-ils pas plutôt « peur de la liberté » (Eric Fromm), préférant le confort du conformisme, de la servitude (La Boétie), voire de la soumission aux autocrates qui dominent en fait la planète ? Á moins que non sans quelque raison, ils estiment que se jeter dans un monde « déconstruit » sans autorité ni espace publics, sans nations ni frontières et où l’idée même de société aurait disparu revient à dire adieu aux libertés les plus élémentaires propres aux démocraties libérales d’Occident ? Imaginons par ailleurs qu’ait pris corps l’utopie anarcho-capitaliste, soit une juxtaposition d’entités juridiques privées (des copropriétés comme les « gated communities » ou les « îles flottantes »  apatrides ) auxquelles on adhère volontairement et dont la sécurité est assurée par des agences non moins privées. Au nom de quoi l’adhérent d’une de ces agences qui viole le droit adopté dans une autre devrait-il se soumettre aux sanctions édictées par celle-ci puisque il n’y a pas donné son consentement ?  Afin qu’aucun crime ne demeure impuni où que l’on se trouve mais aussi que l’on puisse  librement circuler au dehors de sa copropriété communautaire, ces diverses entités et agences n’en viendront-elles pas à se fédérer et adopter un minimum de règles communes ? Et ainsi (où l’on retrouve Nozick!) recréer un dispositif étatique minimal ? Ce qui , sur le plan militaire, ne serait pas moins nécessaire pour faire face aux agressions ne manquant pas de provenir d’États autoritaires avides d’hégémonie qui, eux, auraient subsisté (à moins que par angélisme géopolitique et inclinations isolationnistes, le pacifisme libertarien pousse à croire qu’il n’y aura plus jamais de guerres!)

Outre cette imputation d’irréalisme affectant l’utopie libertarienne radicale, les prises de position anti-étatistes appliquées au contexte contemporain  et partagées avec l’extrême droite peuvent apparaître non moins problématiques. Climato-dénégationnisme, conspirationnisme antivax lors de l’épisode du covid : tout semble se passer comme s’il suffisait que quoi que ce soit présumé impliquer forcément l’État s’en retrouve irrémédiablement contaminé et disqualifié. Inversement, prétendre que par essence le capitalisme, pour le moins idéalisé, n’offre que des solutions servant la liberté individuelle laisse perplexe lorsqu’on  songe aux fraudes, tentations monopolistiques et intrusions dans la vie privée des gens dont peuvent faire preuve des entreprises. Enfin, plusieurs propositions libertariennes basiques et emblématiques ne laissent pas d’interroger en raison de leur adéquation peu évidente avec une éthique responsable (souci des conséquences, capacité d’autolimitation) de la liberté  et sa logique: l’identification préférentielle de la liberté au seul exercice du droit de propriété privée  n’est-elle pas réductrice et n’exclut-elle pas d’autres réquisits non moins fondamentaux de la liberté individuelle ? La fixation obsessionnelle sur un État accusé d’être l’unique cause des menées liberticides dans le monde ne pèche-t-elle pas par excès alors qu’il lui est historiquement souvent arrivé d’avoir aussi été l’artisan de l’émancipation d’individus opprimés (femmes, esclaves, minorités religieuses…) – et qu’aux côtés de l’étatisme, le collectivisme moral et culturel (tribalisme, traditionalisme) n’est pas moins tyrannique ? Le laxisme d’une liberté d’expression sans freins ni limites et légitimant donc menaces violentes, calomnies, insultes et diffamation  ne viole-t-il pas la liberté de personnes ainsi exposées à une ruine arbitraire de leur réputation – et le libertarianisme ne cautionne-t-il pas de la sorte le calamiteux règne relativiste de la « post-vérité » ?

*

Dans le contexte d’un premier quart de XXI ème siècle marqué par le triomphe des rapports de force brutaux et des régimes « illibéraux », le libertarianisme dans sa version radicale semble bien voué à demeurer hors-sol, à l’état d’ambivalente utopie. Cependant, même dans ses excès, il a le grand mérite de contraindre à repenser les fondements classiquement convenus du politique, à devoir réexaminer ce qui paraissait partout aller de soi. Donc, ne surtout pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » – sous condition de le soustraire aux sortilèges d’un dogmatisme doctrinal exacerbé et ne plus hyperboliser une liberté absolutisée. Ne serait-il pas en effet plus convaincant et percutant en étant avant tout un état d’esprit, une sensibilité farouchement vigilante, attachés à traquer et pourfendre tous les incessants débordements bureaucratiques et paternalistes de la puissance publique ? Ceci à l’instar d’un…Clint Eastwood  qui s’est volontiers et explicitement posé en subtil « libertarien » dénonçant les intrusions étatiques qui prétendent faire le bonheur des gens sans et même contre eux ou leur dictant leur conduite…Cependant, le libertarianisme plus réaliste et soucieux d’efficience qui s’affiche actuellement au sommet des États argentin et étatsunien ne le fait-il pas au prix d’une dommageable ambiguïté ? Milei refuse la liberté d’avortement et appréciait le populisme autoritaire de Bolsonaro tandis que Musk (rallié à la démagogie nationaliste de Trump)  est fasciné par Poutine, dont les penchants libertariens ont tout de même à ce jour échappé à tout le monde…Le libertarianisme 2.0 est-il vraiment soluble dans ce déroutant confusionnisme ?

                                                       Alain Laurent, le 10 juin 2025

10 Juin 2025


Vous avez dit « barbares »?    

Une polémique fumeuse a éclaté à propos du qualificatif de « barbare » que le Ministre de l’intérieur a attribué aux casseurs des Champs Elysées : laissons de côté le « c’est celui qui l’dit qui y est », directement tiré de la cour d’école où son auteur aurait du rester un peu plus : M. Retailleau « déshumaniserait » une partie de la population française, rien de moins ! « Barbare », ce serait surtout un rien raciste et viserait les « étrangers ».

Je rappelle que face au lynchage en 1672 des frères De Witte, tenants du libéralisme, de la tolérance et de la liberté de conscience par une foule de partisans d’un Etat autoritaire, Spinoza avait voulu afficher sa condamnation de cette violence. Sa dénonciation commençait par ses mots : « ultimi barbarorum », les derniers des barbares… Et le philosophe juif, un émigré qui venait du Portugal, ne s’en prenait certes pas aux étrangers mais à des brutes fanatiques et violentes qui s’étaient placées d’elles-mêmes hors du champ du dialogue, du respect et du droit, hors du champ de la parole,  et préféraient celui de la haine incontrôlée et d’une violence tenant lieu de mots adressés à l’autre reconnu comme tel…

Il est un donc peu ridicule de taxer de racisme et de xénophobie un Ministre qui désigne sévèrement (mais justement) des petites brutes, des pillards acharnés à détruire des abris-bus ou des devantures de magasin pour s’emparer de quelques paires de chaussures ou de téléphones mobiles.

La barbarie est condamnée par tous ceux qui, de droite comme de gauche, reconnaissent certaines valeurs et principes qui s’énoncent autrement qu’à coups de pied dans une porte ou une vitrine. Oui, de gauche aussi, MM les députés Léaument et Coquerel. J’ai lu et aimé jadis la revue de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Elle souhaitait une révolution qui ne s’enkyste pas dans la bureaucratie, ni dans la violence répressive institutionnelle et l’enfermement; une révolution au nom de laquelle on pouvait parler et non casser ou bruler. Cette revue s’appelait Socialisme ou Barbarie. Un rêve, sans doute. Mais il évoluait, croyez-moi, très loin du racisme et de la xénophobie.

Il serait temps en effet de parler vraiment, Messieurs, et de ne pas se contenter de formules toutes faites, d’accuser systématiquement les « flics » et les ministres qui les dirigent, même si c’est bien vu et même recommandé dans divers milieux. Au Musée de l’immigration de la Porte dorée, actuellement, une exposition temporaire sur la banlieue donne le la : le racisme, la violence viennent seulement de la police. Et l’Etat ne fait pas ce qu’il faut – alors même qu’il en a les moyens, je suppose.

Pas étonnant si, même au sein de la représentation nationale, on ne sait plus très bien ce que c’est qu’un barbare, qu’il soit, ou non, un jeune immigré ou issu de l’immigration.

Pierre Rigoulot, le 9 juin 2025

9 Juin 2025


ADINA REVOL – Rompre avec la Russie, Le réveil énergétique européen (Odile Jacob 2024. 176 pages. 15,99 euros)

ADINA REVOL - Rompre avec la Russie, Le réveil énergétique européen (Odile Jacob 2024. 176 pages. 15,99 euros)

Plusieurs pays européens continuent d’acheter du gaz russe en 2024, malgré la volonté de l’UE de mettre fin à ces importations d’ici 2027. Parmi les plus dépendants figurent :

  • La Slovaquie : 89 % de ses importations de gaz proviennent de Russie.
  • L’Autriche : 97 % de ses importations de gaz sont russes.
  • La Hongrie : 47 % de ses importations de gaz viennent de Russie, avec un approvisionnement via le gazoduc Turkstream.
  • La France, qui a vu ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe augmenter de 80 % en 2024, le GNL russe représentant environ 32 % des entrées de GNL en France.

Au total, la Russie fournit encore environ 19 % du gaz consommé dans l’UE en 2024, principalement sous forme de gazoduc et de GNL. L’UE a prévu d’interdire les nouveaux contrats d’achat de gaz russe d’ici fin 2025 et de cesser totalement ces importations d’ici fin 2027

Dans son livre, Adina Revol propose une stratégie globale pour permettre à l’Europe de sortir de sa dépendance au gaz russe et de gagner en autonomie énergétique. Ses propositions principales sont :

  • Accélérer la transition énergétique
  • Elle plaide pour l’accélération du Pacte Vert européen, misant sur les énergies renouvelables (solaire, éolien, etc.), la sobriété énergétique (réduction de la demande) et l’efficacité énergétique, notamment via la rénovation thermique des bâtiments.
  • Diversifier les sources et partenaires énergétiques
  • Revol insiste sur la nécessité de ne pas remplacer la dépendance au gaz russe par une dépendance au gaz naturel liquéfié (GNL) américain ou aux technologies vertes chinoises. Elle appelle à une diversification des approvisionnements et à une politique industrielle européenne forte pour produire localement les technologies clés (batteries, panneaux solaires, etc.).
  • Développer le nucléaire et l’innovation
  • Elle soutient le développement du nucléaire, y compris les petits réacteurs modulaires, pour renforcer l’autonomie technologique et énergétique de l’UE.
  • Financer la transition par un effort public-privé massif
  • Selon elle, la rupture avec le gaz russe nécessite d’énormes investissements (estimés à 210 milliards d’euros d’ici 2027), à financer par l’UE, les États membres et le secteur privé. Elle encourage la création d’un véritable marché européen des capitaux pour soutenir ces investissements.
  • Rendre l’énergie abordable et socialement acceptable
  • Revol estime qu’une révolution des prix de l’énergie est indispensable pour garantir l’acceptabilité sociale de la transition, suggérant notamment de débattre d’une baisse des taxes sur l’électricité.
  • Agir de façon coordonnée au niveau européen
  • Elle appelle à une action coordonnée de l’UE sur les marchés internationaux et à une pression citoyenne pour éviter tout retour à la dépendance envers des partenaires peu fiables.

En résumé, Adina Revol propose une Europe énergétiquement autonome grâce à la transition verte (incluant le nucléaire), la diversification des partenariats, un financement massif et une politique industrielle ambitieuse, tout en veillant à la justice sociale et à la cohésion européenne.

Antoine Cassan, le 3 juin 2025

3 Juin 2025


Présentation de l’Université Libre Alain Besançon

Alain Besançon

Nos amis de Desk Russie ont pris une initiative originale et très utile pour mieux juger de la Russie poutinienne et des causes profondes de la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine : une université libre qui portera le nom d’Alain Besançon, l’ami, le professeur, l’inspirateur, le maître, de beaucoup d’entre nous. Cette université libre sera animée par quelques uns des meilleurs spécialistes actuels de la Russie, de l’Union soviétique, du communisme et de la politique internationale. Nous invitons nos lecteurs à prendre connaissance des programmes et, s’ils sont disponibles, à s’inscrire à l’un des cours proposés.

H&L

Comprendre l’histoire pour éclairer le présent

Université libre Alain Besançon

« Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »George Orwell

La guerre d’agression déclenchée par la Russie contre l’Ukraine en 2022 a brutalement mis en lumière l’ampleur du travail de sape intellectuelle et informationnelle mené par le Kremlin dans les sociétés démocratiques, ainsi que la fragilité croissante des institutions universitaires face aux pressions idéologiques. L’influence d’acteurs puissants – qu’il s’agisse de relais diplomatiques, de groupes médiatiques ou de sphères politiques – rend plus difficile l’expression d’une pensée libre, rigoureuse et lucide sur les questions stratégiques liées à la Russie, à l’Ukraine et au monde post-soviétique.

Dans ce contexte, l’Université Libre Alain Besançon entend offrir un espace d’enseignement et de transmission indépendant, inspiré par l’œuvre d’Alain Besançon, grand historien et philosophe du XXᵉ siècle, qui avait une compréhension profonde et originale de l’idéologie soviétique et de ses prolongements contemporains. Le projet s’inscrit dans une volonté de résistance intellectuelle face à la réécriture de l’histoire, à l’instrumentalisation des sciences sociales et à la désinformation systémique.

Ce contexte exige de renouveler les catégories d’analyse du monde soviétique et de ses racines dans l’histoire russe, afin de mieux comprendre ses rémanences contemporaines. Il s’agit aussi de prêter une attention accrue aux idées et aux mouvements qui ont animé et animent l’opposition à la tyrannie russe dans les nationalités non russes de l’empire, à commencer, bien entendu, par l’Ukraine.

L’Université est gérée par l’association loi 1901 À l’Est de Brest-Litovsk, qui gère également Desk Russie et la maison d’édition AEBL.

26 Mai 2025


DIDIER RYKNER – Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

DIDIER RYKNER - Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

Didier Rykner, fondateur et directeur de la rédaction de La Tribune de l’Art, explore la manière dont sont abordés aujourd’hui notre environnement culturel et plus particulièrement les musées. Particulièrement sensible à la progressive substitution qui s’opère sous nos yeux du jugement esthétique au jugement moral et politique, l’auteur, en connaisseur, multiplie les exemples. Les grands musées d’Europe et d’Amérique du Nord connaissent tous en effet cette dérive : l’art doit être au service d’une idéologie et plus précisément de celle du wokisme.

On ne nous fera pas l’injure de penser une seconde que nous défendons le temps des colonies, du patriarcat, de la « civilisation blanche », etc. Nous partageons donc certaines des préoccupations du wokisme. Mais il y a dans cette idéologie bien plus qu’un combat contre l’arrière-garde des « suprémacistes » mâles et blancs ! Il y a une moralisation omniprésente et un refus de prendre en compte la dimension historique des idées et des oeuvres. Pour le wokisme, le musée n’abrite pas des oeuvres créées dans un monde qui bien souvent n’est plus. Il a pour mission, en s’appuyant sur les oeuvres qu’il abrite, d’agir en faveur d’un monde nouveau, débarrassé des préjugés, un monde qui exalte l’égalité hommes-femmes et Noirs-Jaunes-Blancs.

Mieux : le wokisme atteste de la conscience aiguë des réalités et des conflits de ce monde, ramenés au Bien luttant contre le Mal. Un zeste de religiosité complète le tableau car la simple vue du Mal peut ruiner une âme. La peinture, la sculpture, l’architecture ont été longtemps réservées aux hommes ? L’important n’est pas de le reconnaître. Une histoire de l’art et des oeuvres d’art sans femmes, sans gays, sans Noirs, c’est mal et pire : cela risque fort de rendre misogyne, homophobe ou raciste !

Rykner dénonce les choix, qui découlent trop souvent de cette conception, favorables à des oeuvres en fonction du sexe de leur créateur plus que de leur qualité artistique. Le marché de l’art en est d’ailleurs faussé et une oeuvre médiocre mais féminine prend souvent, désormais, une valeur marchande inattendue.

Il arrive même que des critiques d’art s’indignent en constatant le faible nombre de tableaux peints par des femmes. Ridicule indignation contre un fait historique affirme Rykner : « il y avait peu de femmes artistes avant le XX ème siècle et aucun conservateur de musée ne s’est dit : je ne vais pas acheter un beau tableau parce qu’il a été peint par une femme ». On préfère pourtant accuser les « réactionnaires » d’invisibiliser (sic) les femmes. Cette « invisibilisation» n’existe pas en fait. « Il y a eu, bien longtemps, une difficulté plus grande pour les femmes d’accéder au métier et au statut d’artiste (…) Il s’agit d’un fait historique regrettable, certes, mais qu’on ne pourra jamais corriger pour ce qui concerne l’art ancien » souligne Rykner.

Pas plus qu’elle n’est misogyne, l’histoire de l’art n’est raciste. Mais la haine de l’Occident et de nous-mêmes est telle que certains critiques passent de l’usage du marbre blanc et à la valorisation de cette couleur, au rejet des « bronzés » et plus largement de l’Autre ! Et d’affirmer que, de l’éloge par Maurras de « la blanche Athènes » au nazisme, il n’y a qu’un (petit) pas ! Tant pis si l’on prend mieux conscience aujourd’hui de la polychromie grecque antique ou médiévale. L’important est de « dénoncer le racisme structurel de l’Occident »

Le phénomène analysé par Rykner se constate ailleurs, dans la vie de tous les jours, : les objets n’y ont pas plus d’histoire que les oeuvres d’art mais seulement un sens moral encore effectif aujourd’hui. La Nègresse de Biarritz, la « tête de nègre » que vendait le pâtissier de mon quartier et « le nègre joyeux », le marchand de café de la place de la Contrescarpe du V ème arrondissement de Paris, ont été « dégagés »…Mais l’on se fâche de ne pas les voir « en peinture », respectés et respectables, comme beaucoup de gens les voient aujourd’hui. Cachez ce sein que je ne saurais voir, disait Tartuffe. Montrez cette femme ou ce Noir que je ne saurais ne pas voir, disent les wokistes…Quant aux Blancs qui ont jadis défendu les opprimés, comme Mahé de la Bourdonnais à Saint-Denis de la Réunion ou Victor Schoelcher à Fort-de-France, tous deux ayant oeuvré à l’abolition de l’esclavage, ils ont été descendus – en tout cas leur statue – de leur piédestal. N’étaient-ils pas Blancs ?

Ainsi réécrit-on l’Histoire, sans manquer de souligner ce qui lui manque – par la faute des Occidentaux, bien sûr : un cadre vide, sur une cimaise de la Manchester Art Gallery, symbolise les oeuvres d’art que les femmes noires n’ont pas pu réaliser !

La tendance ne semble pas s’inverser encore. Didier Rykner nous donne à méditer, vers la fin de son ouvrage, sur le programme d’un « événement » annuel organisé par le Musée de Rouen, que voici :

2016 : Patrimoine et diversité, la place des musées

2018 : Egalité hommes-femmes. Où en sont les musées ?

2020 : Le musée et ses contestations

2021 : Musée : lieu de domination ou d’émancipation?

2022 : Les musées face à la crise écologique.

No comment.

Pierre Rigoulot, le 16 mai 2025

18 Mai 2025