Quand Poutine se prend pour Staline (1)

En attaquant en février 2022 l’Ukraine, censée être dirigée par un gouvernement nazi, Vladimir Poutine s’est prétendu le digne successeur de Staline, chef victorieux de ce que les Russes appellent la « Grande Guerre patriotique ».

Mais c’est une guerre mythique que Vladimir Poutine a pris comme modèle. Gommés les deux ans d’alliance avec Hitler, qui n’ont pris fin qu’à l’initiative du chef nazi et ont abouti à l’annexion par l’URSS des pays Baltes de la moitié de la Pologne. Gommée, la direction incompétente de Staline – car la guerre a été gagnée non grâce à son génie militaire comme veut le faire croire la version enseignée en URSS, mais malgré ses ordres inefficaces et sanguinaires, si peu économes en vies humaines. Gommés, son usage du mensonge et son mépris total des règles du droit international, qui ont abouti à la mainmise de l’URSS sur la moitié de l’Europe, avec son cortège de viols et de pillages, de déportations et d’exécutions, et à l’installation pour plus de 40 ans de régimes totalitaires.  

Car n’est pas l’opposition au nazisme qui animait le chef du Kremlin  mais la volonté de sauvegarder et  d’étendre son empire.

En ce sens, oui, Vladimir Poutine est bien l’héritier de Staline.

Sur cette guerre menée contre l’Ukraine plane décidément l’ombre de « la Grande Guerre patriotique ». Mais la  différence essentielle avec celle-ci, Poutine ne la voit pas : la Russie de Staline, contrainte et forcée, avait à ses côtés les pays qui luttaient pour la démocratie et la liberté. Aujourd’hui,  au contraire,  Vladimir Poutine les combat.

H&L

(1) Pierre Rigoulot, Florence Grandsenne : Quand Poutine se prend  pour Staline, L’ombre de la Grande Guerre patriotique sur l’Ukraine, éd. Buchet-Chastel, Paris, 250 p. ,22,90 €qUAN

24 Mai 2023


Nous apprenons avec tristesse le décès de Christine Chauvet, présidente de l’Institut d’histoire sociale de 1994 à 1998. Elle succédait à Émile Roche (1958-1976), Gabriel Ventejol (1976-1987) et André Bergeron,(1987-1994), ancien secrétaire général de Force ouvrière.

Elle précédait Jean-François Revel  (1998-2006) et Emmanuel Le Roy Ladurie (depuis 2006).

Présidente en 1992 de l’Association des Femmes chefs d’entreprise (FCE) , membre du bureau politique du  Parti républicain, Christine Chauvet exerça les fonctions de secrétaire d’État auprès du ministre de l’Industrie, chargée du Commerce extérieur, dans le premier gouvernement Juppé, du 17 mai au 7 novembre 1995.

Nous adressons à sa famille, en particulier à son frère Cedric Chauvet, nos plus sincères condoléances.

Au nom des amis d’Histoire & Liberté

Pierre Rigoulot

24 Mai 2023


BRUNO LE MAIRE ÉCRIT SUR CELIA CRUZ (1)

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, aujourd’hui voué aux gémonies, est déjà un personnage de roman : il apparaît sous le nom de « Bruno Juge » dans le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Anéantir ». C’est un homme plutôt complexe, en instance de divorce, solitaire, assez touchant, dormant dans les locaux de son ministère à Bercy. Le Maire est, on le sait, ami de Houellebecq. Sûrement parce qu’il est aussi écrivain.

Franchement, je n’aurais jamais lu un de ses livres s’il n’avait eu pour décor et sujet La Havane. Pas celle d’aujourd’hui, non. Celle de 1949, du temps de la présidence démocratique de Carlos Prío Socarrás, renversé en 1952 par Fulgencio Batista. L’auteur commet quelques erreurs, celle de considérer Prío comme un « dictateur », plus tard « en exil », qui ne fut pas assassiné à Miami, mais se suicida (en 1977, apparemment en rapport avec des révélations explosives qu’il comptait faire publiquement à propos de l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963).

Il y a un certain nombre d’anachronismes délibérés, qui passent pourtant comme des lettres à la poste, car ils sont intelligents. Il s’agit d’une histoire musicale : deux frères, Franz et Oskar, tous deux d’origine juive, ayant fui l’Allemagne nazie et habitant à New York, décident d’aller faire une virée dans la capitale cubaine pour assister à un concert du grand pianiste Vladimir Horowitz, né près de Kiev (Le Maire insiste là-dessus, dans une allusion -qui est aussi une prise de position- limpide à la guerre de Poutine), qui se définit comme ukrainien et non comme russe.

Tout cela se déroule bien avant l’avènement du castrisme, ce qui démontre la vitalité de la culture cubaine d’autrefois. Pas de celle d’aujourd’hui. L’écrivain balaye le Líder Máximo en quelques lignes : « L’enthousiasme est retombé : la nostalgie le remplace dans les cœurs des dépositaires (une poignée de fous) de la sainte relique du communisme cubain. »

Par contre, ce qu’il raconte avec amour, c’est la musique cubaine, celle de Benny Moré avec ce merveilleux bolero, Cómo fue, et celle de notre grande « Úrsula Hilaria Celia Caridad de la Santísima Trinidad Cruz Alfonso » : Celia Cruz. Il décrit un de ses concerts dans un cabaret, comme j’en ai tant vus, chantant, entre autres, deux morceaux de ses dernières années, de peu avant 2003, et non pas de 1949 (mais qu’importe !: qui ne les connaît ?), La vida es un carnaval et La negra tiene tumbao. Ce chapitre est extrêmement suggestif, d’autant qu’il donne lieu à une des quelques scènes érotiques pour lesquelles Bruno Le Maire a été violemment critiqué par de grands moralistes, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, à côté de ce que moi-même j’écris, elles sont plutôt gentillettes.

Fugue américaine est un très bon livre, à lire par tous les polyglottes qui se respectent (y figurent des expressions en allemand, en italien, en espagnol de Cuba naturellement). Le Maire aurait-il raté sa vocation ? Je me souviens que, lors de la primaire des Républicains en 2016, qu’il avait complètement ratée, son slogan était « Le renouveau, c’est Bruno ». Et si à présent, le renouveau (de la littérature française), c’était vraiment Bruno ?

Je veux imaginer que Bruno Le Maire s’est documenté dans quelques-uns de mes ouvrages, notamment Cuba, de Batista à Castro, dans celui de Marcel Quillévéré, « Cuba : une histoire de l’île par sa musique et sa littérature » et dans les Trois tristes tigres de G. Cabrera Infante, entre autres.

En tout cas, je recommande vivement la lecture de ce livre, à tous les amoureux de la musique, particulièrement la cubaine, et de la culture de Cuba, qui fut autrefois libre.

Jacobo Machover

(1) Bruno Le Maire : Fugue américaine, éd. Gallimard 2023

7 Mai 2023


Conférence-débat

Lundi 15 mai, de 18h à 20h, au 1er étage du Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, Florence Grandsenne et Pierre Rigoulot auront le plaisir de vous présenter leur livre : Quand Poutine se prend pour Staline, l’ombre de la Grande guerre patriotique sur l’Ukraine  (éditions Buchet-Chastel) qu’on trouve en librairie depuis le 4 mai.

Une des principales légitimations que donne Poutine à la  guerre qu’il a lancée contre l’Ukraine est qu’elle s’intègre au combat mené par la Russie contre le nazisme. Cette référence se justifie-t-elle?  Quel rapport y a-t-il et y a-t-il eu entre l’Ukraine et le nazisme ? Et la « Grande Guerre patriotique » de 1941 à 1945 peut-elle vraiment servir, comme le croit ou feint de le croire Poutine, de modèle de lutte contre le nazisme?

Pour rendre plausible cette fonction, le dirigeant russe ne truffe-t-il pas l’histoire russe de mythes et de mensonges ? Ce livre cherche à les débusquer en parcourant les prémices, le déroulement et les conséquences de l’affrontement militaire soviéto-nazi ..

Les Amis d’Histoire & Liberté

6 Mai 2023


La crise la plus grave : pénuries de modestie et d’aptitude au compromis                                                                      

On entend ici et là regretter l’absence de culture du compromis en France. Certains familles politiques y sont plus disposées. D’autres moins. On a pu s’en rendre compte en écoutant Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Ecologie les Verts, dans une interview récente, s’indigner de ce que M. Darmanin ait pu s’interroger publiquement sur l’opportunité pour l’Etat de subventionner une association – en l’occurrence la Ligue des Droits de l’Homme – qui semblait s’acharner contre son généreux donateur, l’Etat, en mettant en cause son « usage immodéré et indiscriminé de la force » contre les manifestants de Sainte-Soline..                                                                                                            

D’aucuns ont trouvé que la réaction de M. Darmanin manquait d’élégance. On  pourra trouver aussi que celle de la Ligue ne manque pas de toupet et qu’élégance pour élégance, elle aurait pu déclarer qu’elle refusait désormais de recevoir le moindre argent d’une source aussi peu honorable. Mais la Ligue est comme tout le monde. Elle a ses faiblesses, ce que semble ignorer Marine Tondelier qui, pour faire honte à M. Darmanin, lui rappelait que la  LDH était née au moment de l’affaire Dreyfus, pour défendre le célèbre capitaine injustement attaqué par tout ce que la France comptait de nationalistes chauvins et d’antisémites. Manière, sans avoir l’air d’y toucher, de suggérer de quel côté se trouvait M. Darmanin. L’attaque était un rien perfide et bien loin d’inciter au compromis. Il eut fallu pour faire preuve d’esprit de conciliation, admettre que la Ligue des droits de l’homme n’avait pas seulement tourné des pages glorieuses tout au long de son histoire, plus que centenaire. Mme Tondelier le savait-elle ? La Ligue a accepté la condamnation à mort de Zinoviev et Kamenev et de 14 autres inculpés en 1936 à Moscou, à la suite d’un « grand » procès entièrement fabriqué par le pouvoir soviétique. Raymond Rosennmark, son conseil juridique, voyait dans ce jugement « presque (sic) l’expression de la justice même »… Les coupables n’avaient-ils d’ailleurs pas avoué ? Le Président de la Ligue, Victor Basch, qui devait être odieusement assassiné avec sa femme par la Milice en janvier 1944, avait lui-même admiré « l’ordonnance, la conscience, le talent » avec lesquels l’avocat avait présenté son rapport.

Connaître ou reconnaître l’aveuglement d’au moins une grande partie de la Ligue devant une des horreurs staliniennes les plus célèbres – celle des « Grands procès de Moscou » – aurait pu inciter à plus de modestie de la part de Marine Tondelier, et à moins de réactions hostiles face aux interrogations du Ministre. Et peut-être rendre possible le dialogue et le compromis entre forces politiques.  Quand cesserons nous de nous croire mener la lutte du Bien contre le Mal ? Quand retrouverons nous le sens du débat politique dans notre pays?

Pierre Rigoulot

15 Avr 2023


Plusieurs parmi nous sont accablés par les dernières déclarations du Président de la République et la « distance » qu’il semble appeler de ses voeux à l’égard des Etats-Unis. Beaucoup d’autres s’en inquiètent, tant pour des raisons conjoncturelles que pour des raisons de fond. Nous publions une première réaction, celle de notre ami André Senik, et appelons nos lecteurs à faire part de leur analyse des prises de positions du président.

H&L

Face aux ambitions mondialement conquérantes de l’empire néo-communiste chinois, l’Europe démocratique n’est pas moins menacée ni menacée autrement que les États Unis.

Il serait stupide et suicidaire pour l’Europe démocratique de jouer la carte du flic gentil face à l’ennemi mondial numéro 1 de la liberté des peuples et des individus.

Sans le soutien tous azimuts des États-Unis d’Amérique aucun pays démocratique ne pourra se défendre.

Ni l’Europe ni Israël, ni la Corée ni le Japon, et j’en passe.

L’alliance sans fissure des démocraties avec les États Unis d’aujourd’hui face à la Chine n’implique aucun renoncement à leur souveraineté. Mais L’autonomie de l’Europe doit viser avant tout à renforcer le front des démocraties dans le rapport de forces face à la Chine néo-maoïste de XI et à la Russie néo-tsariste et stalinienne.

De ce rapport de forces entre les deux mondes dépend notre avenir commun

En temps de guerre mondiale toute division du front est mortelle.

André Senik

Ma première réaction est de partager le point de vue d’André, mais j’ai la faiblesse de croire Emmanuel Macron atlantiste et favorable à l’alliance la plus étroite avec les Américains. Je m’interroge donc sur la signification de ses prises de position à son retour de Pékin. L’obsession salutaire de Macron, c’est l’Europe qu’il veut bâtir comme une puissance souveraine – qu’elle n’est pas aujourd’hui. En laissant entendre qu’il n’est pas favorable à un vécu partagé des crises politico-militaires de la même façon que le ressentent les Etats-Unis, il fait habilement de l’Europe un objet de pression voire de séduction pour la Chine. En laissant espérer à Xi un hiatus, une coupure, un décrochage de l’Europe avec les Etats-Unis, Macron l’incite à donner à l’Europe une importance que cette dernière a bien du mal à se faire reconnaître dans le monde. Xi se laissera-t-il manipuler? A voir…

Et le Président Macron sait, évidemment, qu’au-delà de la lutte pour l’Europe, il y a la lutte pour la démocratie dans laquelle Etats-unis et Europe sont alliés – la seconde étant même largement dépendantes des premiers.

Reste que certains des termes employés par Emmanuel Macron ne sont pas appropriés. Évoquer « des crises qui ne sont pas les siennes », sème le doute quant à l’engagement de principe de la France à défendre la démocratie partout dans le monde. S’il y a menace contre la démocratie  et a fortiori s’il y a crise, il s’agit d’une menace contre nous et d’une crise qui est nôtre, tout en sachant de surcroît, comme le rappelle André, que seuls les Etats-unis pourront y faire face.

Pierre Rigoulot

Quelle attitude face au bloc des pays totalitaires ?

Depuis très longtemps, je redoutais une configuration dans laquelle l’Axe Eurasiatique totalitaire (Pékin/Moscou) se permettrait d’attaquer simultanément deux pays démocratiques qui lui seraient limitrophes et dans laquelle les Etats-Unis et leurs alliés auraient à tenir deux fronts militaires très distants l’un de l’autre. Après l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine et avec les manœuvres de l’armée chinoise autour de Taïwan, on se rapproche de cette dangereuse configuration, une configuration qui mettrait à redoutable épreuve les forces des pays démocratiques.

Si l’on excepte les deux années (d’août 1939 à juin 1941) où l’Empire britannique se retrouva seul face à l’axe germano-soviétique, les pays démocratiques n’ont jamais été soumis à une menace géopolitique et militaire aussi intense de la part des régimes totalitaires. En réalité, l’histoire mord la nuque de nos pays démocratiques.

Et c’est à ce moment qu’à Pékin, Emmanuel Macron a choisi de prendre publiquement quelques distances avec les Etats-Unis et leurs alliés. Il semble n’avoir pas bien compris la gravité de la configuration internationale actuelle.

En tout cas, son horizon temporel paraît très inapproprié : en matière de politique étrangère, le principal horizon de ses décisions semble se situer à 2030 ou à 2035, un horizon en direction duquel il se propose d’amorcer des projets très ambitieux tels qu’une nouvelle architecture de sécurité européenne, une autonomie de défense de l’Union européenne entre Pékin et Washington ou encore le rejet de toute confrontation bloc contre bloc.

Autant de projets à très long terme qui paraissent bien dérisoires au moment où, profitant de la fixation des Etats-Unis en Ukraine, la Chine ne cache plus son intention d’envahir Taïwan à court terme. Le moment n’est pas à rêver à des projets fantasmatiques. Il est au contraire à serrer les rangs des pays démocratiques autour des Etats-Unis, le seul pays démocratique disposant actuellement de la capacité militaire qui est indispensable à faire face aux agressions, présentes et prévisibles, de l’axe Eurasiatique.

Après les communiqués qu’ont émis conjointement Pékin et Moscou (le 4 février 2022 à Pékin puis le 16 mars 2023 à Moscou), il est désormais avéré que les Etats totalitaires ont constitué un bloc qui est homogène et solide (Pékin, Moscou et aussi Téhéran, Pyongyang et Minsk). Leur détestation conjointe de nos pays démocratiques provient de ce que, à notre insu, nous donnons à leurs populations la preuve que démocratie et prospérité sont compatibles. C’est à l’évidence pour cette raison qu’ils ne cessent de dénigrer notre modèle démocratique et qu’ils s’assignent même en réalité d’éradiquer la démocratie de la planète.

Ce n’est donc certainement pas le moment de séparer la France des autres pays démocratiques. Ce n’est pas non plus le moment de faire de l’angélisme en prêchant qu’il faudrait « rejeter la logique des blocs ». Les Etats totalitaires ont décidé de former un bloc pour nous imposer leurs redoutables intentions. Il revient à nos pays démocratiques d’en tirer la conclusion qui s’impose.

Jean Francart

13  avril 2023

Je suis éberlué : il semble que Macron ne comprenne tout simplement pas à qui il à faire, il semble ignorer autant la nature du régime chinois que celle du régime poutinien, de même qu’il paraît être d’une naïveté tragi-comique quant au mode de fonctionnement mental de ces dirigeants et quant à leurs objectifs ! Il semble raisonner en termes d’alliances de puissances indépendamment des systèmes politiques et des antagonismes fondamentaux entre démocraties sociales-libérales et Etats totalitaires ! Justement la vision que Poutine et Xi cherchent à imposer au reste du monde !

A moins que, très petitement, il n’accorde plus d’importance aux intérêts commerciaux à courte vue de la France (et de l’Europe) qu’à défendre résolument et solidairement notre liberté et celle des autres, nos valeurs et nos principes de base, tout ce sur quoi est fondée notre civilisation ? J’aurais du mal à le croire.  

A moins qu’il n’entende rallier ou apprivoiser quelque peu la partie de l’opinion française et européenne se vautrant toujours avec délice dans l’antiaméricanisme systématique ? Ce serait aussi « petit ».

En tout cas, au moment où, plus que jamais, l’Occident devrait être soudé et manifester une unité en béton, il fissure à nouveau l’Alliance et encourage Xi à poursuivre allègrement ses projets expansionnistes.

On se pince ! 

Pierre Druez

Belles âmes : danger                                                                 

Le covid à qui je viens de donner l’hospitalité suffisait amplement à souligner mon isolement. La dénonciation vigoureuse et quasiment unanime des prises de position publiques d’Emmanuel Macron sur Taïwan par mes amis politiques les plus proches a accru cette solitude au point  que je souhaite m’expliquer.                                          

L’armée française ne compte pas dans la défense de Taïwan. Seuls les Etats-Unis ont le pouvoir de retarder l’échéance d’une attaque chinoise voire de l’ajourner sine die dans la meilleure hypothèse. Et l’armée américaine n’est pas entravée par les déclarations volontairement ambiguës du Président français. Les reproches qui sont faits à Emmanuel Macron sont de créer des lézardes dans l’unité occidentale ou plutôt, car il faut être précis, dans les déclarations, dans l’affichage idéologique des démocraties. Comme ce qui compte, c’est la détermination américaine à maintenir le statu quo par sa présence militaire dans la région, et elle seule, la position du président français n’a sur le plan de la défense de Taïwan, qu’une très faible importance. 

Il me semble qu’en revanche, elle ait de possibles (possibles, pas certaines) conséquences positives que mes amis ne prennent pas en compte. Sans doute mon argumentation consiste à approuver une diplomatie complexe, voire « tordue ». Mais nous ne sommes pas des moralistes ni de preux chevaliers défenseurs du monde démocratique. Nous avons un adversaire et même des adversaires redoutables qui, favorables au totalitarisme et à divers formes d’autocratie, ont en commun leur hostilité aux démocraties libérales.

Nous une sommes pas là pour agiter en toute occasion le drapeau de la démocratie mais pour l’aider à résister au danger totalitaire. Emmanuel Macron, que je crois favorable à cette ligne, pense que l’existence d’une Europe forte et souveraine serait une bonne chose et pour l’Amérique, entourée actuellement de nains militaires et politiques, et pour la démocratie dans son ensemble.

Cette position européaonophile n’ouvre pas seulement des perspectives favorables aux Etats-Unis, qui ont besoin d’alliés forts mais aussi à l’avenir des démocraties. Mieux encore : en laissant entendre qu’il n’est pas favorable à un vécu partagé des crises politico-militaires de la même façon que les ressentent les Etats-Unis, le président français  fait de l’Europe un objet de pression, voire de séduction pour la Chine. Même si c’est un leurre, en laissant espérer à Xi un hiatus, une coupure, un décrochage de l’Europe avec les Etats-Unis, Macron l’incite à donner à l’Europe une importance que cette dernière a bien du mal à se faire reconnaître dans le monde. Xi se laissera-t-il manipuler? A voir…Mais faut-il toujours rappeler le soutien à ses principes ou faire en sorte qu’ils soient effectivement renforcés?  Le temps des chevaliers est terminé. Celui de Machiavel ne l’est pas.

Pierre Rigoulot

11 Avr 2023


L’Ifop a mené une enquête auprès des Français pour le journal L’Humanité. Il en ressort qu’un peu plus du quart des plus jeunes Français et des plus pauvres  voient le communisme « comme une idée d’avenir ». Voilà qui prouve, selon notre ami André Senik « qu’en dépit des connaissances désormais indiscutables sur les crimes liés à ce mot, le communisme n’a pas connu le sort du mot nazisme ».

La revue en ligne Atlantico a demandé à André Senik de commenter ces résultats.  Nous publions de larges extraits de son interview mais renvoyons nos lecteurs à Atlantico pour en prendre constance dans sa totalité. 

Atlantico : Comment expliquer la popularité du communisme chez les jeunes ? 

André Senik : La tentation communiste chez les jeunes s’explique par le désir juvénile et simpliste de refaire le monde en faisant table rase par la violence du monde existant. La radicalité, le manichéisme et le fantasme de la toute-puissance immédiate sont des pathologies qui touchent plus de monde chez les jeunes que chez leur aînés.

On doit comprendre cette tentation totalitaire, et on doit surtout s’en protéger

Est-ce le même mouvement qui conduit à un regain de popularité du PCF et de son chef ?

André Senik : Le récent et très relatif regain de popularité du chef du PCF s’explique par son look cool et par sa liberté de parole, qui sont rafraichissants comparés à la logorrhée incantatoire et irascible de Mélenchon. Mais ce style néo-communiste n’implique aucune dénonciation des crimes qui ont révélé la vraie nature du communisme.

Que nous apprend « l’univers évocatoire du communisme » sur la vision que nous avons, en France, de cette idéologie ?

André Senik : La France n’a pas subi la réalité du communisme. Beaucoup de Français confondent encore l’idéal généreux qui fut celui des communistes de base chez nous (la fraternité et l’égalité réalisées), avec le programme totalitaire du communisme programmé par Marx et mis en pratique par ses héritiers partout et toujours. Bien des gens ici croient encore que le communisme de Marx a été trahi et n’a jamais été mis en pratique. 

La lutte des classes s’affirme comme un concept encore largement populaire : 83% estiment qu’elle est toujours une réalité, et même 78% des proches de Renaissance. Pourquoi ce concept est-il toujours si populaire ?

André Senik : L’on confond la dimension conflictuelle qui est présente dans tous les rapports sociaux, avec le schéma marxiste qui réduit tous les rapports sociaux à un antagonisme irréductible. Cette vision manichéenne transforme la société pluraliste fondée sur la recherche de compromis mutuellement bénéfiques en théâtre de la guerre civile généralisée : les femmes contre les hommes ; les homosexuels contre les hétérosexuels, les classes populaires contre les élites, les non Blancs contre les Blancs, et ainsi de suite.

PS Vous pouvez retrouver la totalité de l’interview grâce au  lien suivant : https://atlantico.fr/article/decryptage/le-communisme-une-idee-d-avenir-pour-29percent-des-18-30-ans-mais-qui-sont-les-responsables-de-ce-naufrage-politique-ideologie-jeunes-militants-avenir-espoir-futur-andre-senik

10 Avr 2023


Le grand historien américain Timothy Snyder a accepté de se rendre le 14 mars 1023 à une invitation par le Conseil de Sécurité de l’ONU pour s’exprimer sur « le concept de russophobie » que le KGB et Poutine cherchent à nous imposer, tout comme les islamistes cherchent à nous imposer « leur concept d’islamophobie ». Il a  pris l’initiative de retranscrire son intervention orale et de la faire traduire en français. Cela donne le texte ci-dessous, remarquable par sa pertinence, par sa précision et par sa densité.

Antoine Brunet

Mesdames et Messieurs,

Je suis ici aujourd’hui en ma qualité d’historien de l’Europe de l’Est, et plus particulièrement d’historien des massacres et des atrocités politiques. Je suis heureux que l’on m’ait demandé de vous informer sur l’utilisation du terme « russophobie » par les figures politiques de l’État russe. Je pense qu’une telle discussion vous apportera quelques éclaircissements sur la nature de la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine, ainsi que sur l’occupation illégale du territoire ukrainien par la Russie. Je m’exprimerai brièvement et je limiterai mon propos à deux points.

D’abord, les préjudices causés au peuple et à la culture russes sont principalement le résultat des politiques de la Fédération de Russie. Si nous sommes préoccupés par les dommages causés aux Russes et à leur culture, alors, nous devrions l’être par les politiques de l’État russe.

Deuxièmement, le terme « russophobie », dont nous discutons aujourd’hui, est utilisé dans cette guerre comme un élément de propagande impériale, dans laquelle l’agresseur prétend être la victime. L’année dernière, il a servi à justifier les crimes de guerre russes en Ukraine.

Permettez-moi de commencer par le premier point. Lorsque nous parlons de « russophobie », nous partons du principe que nous sommes préoccupés par les dommages infligés aux Russes. C’est un postulat que je partage évidemment : je partage cette inquiétude pour les Russes. Je partage cette inquiétude pour la culture russe. Rappelons donc les actions qui, l’année dernière, ont causé le plus grand tort au peuple russe et à sa culture. J’en citerai brièvement dix.

1. Le fait d’amener les Russes les plus créatifs et les plus productifs à émigrer. L’invasion russe de l’Ukraine a poussé environ 750 000 Russes à quitter la Russie, notamment certaines des personnes les plus créatives et les plus productives. Il s’agit d’un préjudice irréparable pour la culture russe, et c’est le résultat de la politique russe.

2. La destruction du journalisme russe indépendant, de façon à ce que les Russes ne puissent pas comprendre le monde qui les entoure. Il s’agit, ici également, d’une politique russe qui cause un préjudice irréparable à la culture russe.

3. La censure générale et la répression de la liberté d’expression en Russie. En Ukraine, vous pouvez dire ce que vous voulez, en russe ou en ukrainien. En Russie, c’est impossible.

Si vous tenez en Russie une pancarte disant « Non à la guerre », vous serez arrêté et très probablement emprisonné. Si vous tenez en Ukraine une pancarte disant « Non à la guerre », quelle que soit la langue dans laquelle elle est rédigée, il ne vous arrivera rien. La Russie est un pays où il n’y a qu’une seule langue principale et où l’on ne peut pas dire grand-chose. L’Ukraine est un pays où vous avez le choix entre deux langues, et où l’on peut dire ce que l’on veut. Ainsi, lorsque je me rends en Ukraine, les gens me racontent les crimes de guerre commis par les Russes en utilisant les deux langues, l’ukrainien ou le russe, à leur convenance.

4. L’attaque contre la culture russe par la censure des manuels scolaires, l’affaiblissement des institutions culturelles russes dans le pays et la destruction des musées et des organisations non gouvernementales consacrées à l’histoire russe. Tout ceci est le fait de la politique russe.

5. Le parallèle tracé entre la Grande Guerre patriotique et les guerres d’agression de 2014 et 2022 prive les générations futures de Russes de la réalité de leur héritage. Il s’agit encore de l’action de la politique russe. Elle cause beaucoup de tort à la culture russe.

6. La dévalorisation de la culture russe dans le monde et la disparition de ce que l’on appelait autrefois le « rousski mir » : le monde russe à l’étranger. Autrefois, de nombreuses personnes se sentaient proches de la Russie et de la culture russe en Ukraine. Deux invasions russes ont mis fin à cela. Ces invasions ont été des politiques de l’État russe.

7. Le massacre des russophones en Ukraine. La guerre d’agression russe en Ukraine y a tué plus de russophones que toute autre action, et de loin.

8. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a entraîné la mort massive de citoyens russes combattant comme soldats dans sa guerre d’agression. Quelque 200 000 Russes sont morts ou ont été mutilés. Il s’agit là, bien entendu, d’une politique russe, celle qui consiste à envoyer de jeunes Russes mourir en Ukraine.

9. Les crimes de guerre, les traumatismes et la culpabilité. Cette guerre a pour effet que toute une génération de jeunes Russes, ceux qui y survivront, se sentiront impliqués dans des crimes de guerre et seront hantés par les traumatismes et la culpabilité toute leur vie. C’est un grave préjudice pour la culture russe. Tous ces dommages causés aux Russes et à leur culture ont été provoqués par le gouvernement russe lui-même, principalement au cours de l’année dernière. Par conséquent, si nous sommes sincèrement préoccupés par les préjudices causés aux Russes, ce sont là des choses auxquelles nous devons penser. Mais la pire politique russe à l’égard des Russes est probablement celle que je vais exposer.

10. Le fait d’inculquer sans relâche aux Russes l’idée que le génocide est normal. Nous le voyons dans les affirmations répétées du président russe selon lesquelles l’Ukraine n’existe pas. Nous le voyons dans les fantasmes génocidaires des médias d’État russes. Nous le voyons dans la propagande de la télévision d’État regardée par des millions ou des dizaines de millions de citoyens russes chaque jour. Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe présente les Ukrainiens comme des « porcs ». Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe présente les Ukrainiens comme des « parasites ». Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe présente les Ukrainiens comme des « vers ». Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe présente les Ukrainiens comme des « satanistes » ou des « vampires ». Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe proclame que les enfants ukrainiens devraient être noyés. Nous le voyons lorsque la télévision d’État russe proclame que les maisons ukrainiennes devraient être brûlées avec leurs habitants. Nous le voyons lorsque des personnes interviewées à la télévision d’État russe disent : « Ils ne devraient pas exister du tout. Nous devrions les faire éliminer par des pelotons d’exécution ». Nous le voyons lorsque quelqu’un déclare à la télévision d’État russe : « Nous allons en tuer un million, nous allons en tuer cinq millions, nous pouvons tous les exterminer », c’est-à-dire : tous les Ukrainiens.

Si nous étions sincèrement préoccupés par les préjudices subis par les Russes, nous nous préoccuperions de ce que la politique russe fait aux Russes. L’affirmation selon laquelle les Ukrainiens sont des « russophobes » n’est qu’un élément de plus du discours haineux de la télévision d’État russe. Dans les médias russes, ces autres affirmations au sujet des Ukrainiens se mêlent à l’affirmation selon laquelle les Ukrainiens sont russophobes. Par exemple, dans la déclaration à la télévision d’État russe où l’orateur propose que tous les Ukrainiens soient exterminés, le raisonnement exposé est qu’ils devraient tous être exterminés précisément parce qu’ils font preuve de « russophobie ».

Affirmer que les Ukrainiens doivent être tués parce qu’ils souffrent d’une maladie mentale nommée « russophobie » est néfaste pour les Russes, car elle les éduque au génocide. Mais bien entendu, cette affirmation est pire encore pour les Ukrainiens.

Voici une photo que j’ai prise dans le sous-sol de l’école de Yahidné, dans la région de Tchernihiv, en Ukraine. À Yahidné, les occupants russes ont détenu toute la population du village dans ce sous-sol. Certaines personnes ont été exécutées, d’autres sont mortes d’épuisement. Il est écrit « 59 enfants » : c’est le nombre d’enfants emprisonnés dans cet espace extrêmement réduit. Au rez-de-chaussée de l’école, des graffitis russes reprenaient des slogans de la propagande télévisée — par exemple, que les Ukrainiens sont des « diables ».

Ceci m’amène à mon deuxième point. Le terme « russophobie » constitue une stratégie rhétorique que nous connaissons grâce à l’histoire de l’impérialisme.

Lorsqu’un empire attaque, il prétend être la victime. La rhétorique selon laquelle les Ukrainiens sont « russophobes » est utilisée par l’État russe pour justifier une guerre d’agression. Le langage est fondamental. Mais c’est le contexte dans lequel il est utilisé qui importe le plus. Et voici ce contexte : l’invasion russe de l’Ukraine, la destruction de villes ukrainiennes entières, l’exécution de dirigeants locaux ukrainiens, la déportation forcée d’enfants ukrainiens, le déplacement de près de la moitié de la population ukrainienne, la destruction de centaines d’hôpitaux et de milliers d’écoles, le ciblage délibéré de l’approvisionnement en eau et en chauffage pendant l’hiver. Tel est le contexte. C’est ce qui se passe réellement.

Le terme « russophobie » est utilisé dans ce contexte pour affirmer que la puissance impériale est la victime, alors même que la puissance impériale, la Russie, mène une guerre atroce. Il s’agit là d’un comportement typique dans l’Histoire : la puissance impériale déshumanise sa victime et prétend être la seule victime. Lorsque la victime réelle (en l’occurrence, l’Ukraine) s’oppose aux attaques, aux meurtres et à la colonisation, l’empire affirme que vouloir la paix est déraisonnable, qu’il s’agit d’une maladie : c’est alors une « phobie ».

Cette affirmation selon laquelle les victimes ont perdu la raison, qu’elles sont « phobiques », qu’elles sont atteintes d’une « phobie », vise à détourner notre attention de l’expérience vécue par les victimes dans le monde réel. Une expérience faite d’agression subie, de guerre et d’atrocité. Le terme « russophobie » est une stratégie impériale conçue pour conformer une guerre d’agression bien réelle aux sentiments des agresseurs, supprimant ainsi l’existence même et l’expérience vécue par les personnes qui subissent le plus cette guerre. L’impérialiste dit : « Nous sommes les seuls ici. Nous sommes les vraies victimes. Et nos sensibilités heurtées comptent davantage que la vie des autres ».

Aujourd’hui, les crimes de guerre de la Russie en Ukraine peuvent être et seront évalués par le droit ukrainien — car ils ont lieu sur le territoire ukrainien —, et par le droit international. À l’œil nu, nous pouvons constater qu’une guerre d’agression a lieu, ainsi que des crimes contre l’humanité et un génocide.

L’utilisation du mot « russophobie » dans ce contexte, l’affirmation que les Ukrainiens sont des malades mentaux plutôt que les victimes d’atrocités, est une rhétorique coloniale. Elle s’inscrit dans une pratique plus large d’incitation à la haine. C’est pourquoi cette réunion est importante : elle nous aide à voir le discours de haine génocidaire tenu par la Russie. L’idée que les Ukrainiens souffrent d’une maladie appelée « russophobie » est utilisée comme argument pour les détruire, au même titre que les arguments selon lesquels ils sont de la « vermine », des « parasites », des « satanistes », etc.

Prétendre être la victime, alors que l’on est en fait l’agresseur, n’est pas une défense. C’est, en réalité, une partie intégrante du crime. Les discours de haine à l’encontre des Ukrainiens ne sont pas des éléments de la défense de la Fédération de Russie ou de ses citoyens : ils sont un élément des crimes que les citoyens russes commettent sur le territoire ukrainien. En ce sens, en convoquant cette réunion, l’État russe a trouvé le moyen, une fois de plus, d’avouer ses crimes de guerre. Je vous remercie de votre attention.

J’ai ensuite pris la parole une deuxième fois, en réponse à une question du représentant russe.

Merci, Monsieur le Président. C’est un honneur d’être parmi vous et parmi les diplomates. Le représentant russe a jugé bon de me demander quelles sont mes sources, et je suis très heureux de le faire.

Si l’on veut se référer aux sources des déclarations des hauts fonctionnaires de la Fédération de Russie, je renvoie le représentant russe au site Internet du Président de la Fédération de Russie. Il y trouvera des discours du président de la Fédération de Russie niant l’existence de l’Ukraine au motif que l’Ukraine a été inventée par les nazis, niant l’existence de l’Ukraine au motif qu’elle a été inventée par les communistes, et niant l’existence de l’Ukraine au motif qu’un viking y a été baptisé il y a un millénaire. Je ne me prononce pas ici sur la validité historique ou la logique de ces arguments. Je me contente de souligner qu’il s’agit de documents publics : ce sont des déclarations du président de la Fédération de Russie. De même, Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de Sécurité russe, a usé à plusieurs reprises, sur sa chaîne Telegram, du type de langage génocidaire dont il a été question aujourd’hui.

Pour ce qui concerne les sources de la télévision d’État russe, c’est très simple : je citais la télévision d’État russe. La télévision d’État russe est un organe de l’État russe. Comme l’a dit le Président de la Fédération de Russie, la télévision d’État russe représente les intérêts nationaux russes. Les déclarations faites par la télévision d’État russe et d’autres médias d’État sont donc importantes, non seulement comme expressions de la politique russe, mais également comme preuves de la motivation génocidaire de la population russe. À tel point que les présentateurs de la télévision russe eux-mêmes se sont inquiétés à voix haute de la possibilité d’être poursuivis pour crimes de guerre. Je renvoie donc le représentant de la Fédération de Russie aux archives vidéo des chaînes de télévision publiques russes. Quant à ceux d’entre vous qui ne parlent pas le russe, je les renvoie à l’excellent travail de Julia Davis, qui a compilé des archives télévisuelles russes.

Si la question porte sur les sources concernant les atrocités russes en Ukraine, elles sont bien connues et ont été abondamment documentées. Le plus simple serait, pour l’État russe, d’autoriser les journalistes russes à couvrir librement les événements en Ukraine. Pour tous les autres, le plus simple serait de se rendre en Ukraine, un pays qui a un président bilingue démocratiquement élu et représentant une minorité nationale, et de demander à la population ukrainienne de parler de la guerre, en ukrainien ou en russe. Les Ukrainiens parlent les deux langues et peuvent vous répondre dans les deux langues.

Le représentant de la Fédération de Russie a jugé bon d’attaquer mes qualifications. Je prends ce reproche de l’État russe comme une fierté, car il constitue un détail certes mineur, mais qui s’inscrit dans une attaque plus large contre l’histoire et la culture russes. J’ai consacré mon travail d’historien, entre autres, à la chronique des meurtres de masse de Russes, y compris lors du siège de Leningrad. Au cours de ma carrière, j’ai été fier d’apporter des éléments nouveaux aux historiens ukrainiens, polonais et plus généralement européens, ainsi qu’aux historiens russes. Il est regrettable que les principaux historiens et chercheurs russes ne soient pas autorisés à pratiquer librement leur discipline dans leur propre pays. Il est regrettable que des organisations telles que Mémorial, qui ont accompli un travail héroïque pour l’histoire de la Russie, soient désormais criminalisées dans leur pays.

Il est également regrettable que les lois sur la mémoire en Russie empêchent toute discussion ouverte sur l’histoire russe. Il est regrettable que le mot « Ukraine » ait été banni des manuels scolaires russes. En tant qu’historien de la Russie, j’attends avec impatience le jour où l’on pourra discuter librement de la passionnante histoire de la Russie.

À propos d’histoire, le représentant russe a nié l’existence de l’histoire ukrainienne. Je renvoie le représentant russe à d’excellentes études réalisées par des historiens connaissant à la fois l’ukrainien et le russe, comme le récent travail de mon collègue Serhii Plokhy à Harvard. Je renvoie le public en général à mon cours en accès libre sur l’histoire ukrainienne à Yale : il fera, je l’espère, comprendre l’importance de l’histoire ukrainienne avec plus d’éloquence que je ne saurais le faire ici.

Plus essentiellement encore, je voudrais remercier le représentant de la Russie de m’avoir aidé à démontrer ce que je tentais d’expliquer dans mon exposé. Ce que j’ai essayé d’exprimer, c’est qu’il n’appartient pas au représentant d’un grand pays de déclarer qu’un petit pays n’a pas d’histoire. Ce que le représentant russe vient de nous dire, c’est que chaque fois que les Ukrainiens, dans le passé ou aujourd’hui, affirment qu’ils existent en tant que société, cela constitue de l’ « idéologie » ou de la « russophobie ». Le représentant de la Russie nous a ainsi aidés en illustrant le comportement que voulais décrire. Comme j’ai tenté de le démontrer, rejeter l’histoire d’autrui, ou la qualifier de maladie, est une attitude coloniale aux implications génocidaires. Un empire n’a pas le droit de dire qu’un pays voisin n’a pas d’histoire. Affirmer qu’un pays n’a pas de passé est un discours de haine génocidaire. En nous aidant à tracer le lien entre les paroles de la Russie et ses actes, cette réunion aura donc été utile. Je vous remercie pour votre attention.

(image: Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Timothy_Snyder_lecture_2016_2.jpg)

10 Avr 2023


           Conférence-débat avec Françoise Thom : Après Poutine, les erreurs à éviter

Chers amis,

Nous avons le plaisir de recevoir lundi 27 mars, au Café du Pont Neuf, 14 quai du Louvre (Paris Ier) de 18h à 20h, Françoise Thom. Elle nous parlera  d’un sujet important : l’après-Poutine et les erreurs alors à éviter. Nous débattrons ensuite avec elle.

Nous avons lu avec le plus grand intérêt ses livres, notamment Les Fins du communisme (1994). Beria, le Janus du Kremlin en 2013, et plus récemmentLa Marche à rebours. Regards sur lhistoire soviétique et russe, aux presses de la Sorbonne (2021) ainsi que Poutine ou l’obsession de la puissance (2022).

Nous avons évoqué lors de notre dernière réunion sa contribution au Livre Noir de Poutine, ouvrage co-dirigé par nos amis Galia Ackerman et Stéphane Courtois.

Nous suivons aujourd’hui avec attention les contributions de Françoise Thom à la revue en ligne Desk Russie  sur la guerre en Ukraine.

La consommation (7 euros) donne accès à la salle du premier étage où se tiendra la conférence

Les amis d’Histoire & Liberté

8 Mar 2023


Médecins cubains : l’aura discutable du castrisme

Les médecins cubains et les autres soignants appelés à travailler à l’étranger sont victimes d’une exploitation qu’on peut assimiler à une sorte d’esclavage par leur propre Etat. C’est ce qu’a déclaré Javier Nart, député espagnol au Parlement européen  le 8 février..

Ces médecins ont bénéficié d’une aura indiscutable dans ce qu’on appelait le Tiers monde – et même au-delà – et en ont fait bénéficier le castrisme lui-même, lequel se donnait ainsi à bon compte une image humanitaire en même temps qu’il réalisait une bonne opération financière.

En fait, sous cette « solidarité socialiste internationale » cachent de lourdes violations des droits de l’homme qu’ont déjà dénoncées plusieurs résolutions du Parlement européen en 2021. Grâce aux débats qui accompagnèrent le vote de ces résolutions,  grâce à quelques associations de défense des droits de l’homme et à quelques députés du Parlement européen qui ont permis que ces débats se tiennent, les faits suivants ont pu être présentés à la presse et relayés dans le monde entier :

– Quiconque parmi ces médecins  abandonne sa « mission » ou en profite pour ne pas retourner à Cuba peut être puni de 8 ans de prison, une telle conduite étant assimilée  une désertion.                         

– 5 à 20% seulement de salaire de ce personnel médical leur sont remis, le reste étant récupéré par l’Etat cubain. En cela, le modèle nord-coréen a été fidèlement suivi.

Ajoutons que dès qu’ils arrivent dans le pays qui leur a été assigné, leur passeport leur est immédiatement confisqué ainsi que leurs diplômes.

Il leur est interdit de se marier avec un(e) résident(e) local(e) et ils sont tenus d’informer les autorités cubaines de toutes relation amoureuse suivie.

Ils ne peuvent participer à aucune manifestation d’ordre politique à l’étranger, ni quitter le pays, ni voyager, ni vivre avec quelqu’un sans autorisation

Evidemment, hors de question pour eux de refaire leur vie ailleurs puis de retrouver des proches à Cuba. On estime  à 5000 environ, le nombre de parents qui n’ont ainsi pas pu revoir leurs enfants à Cuba.

Le problème est important pour Cuba. Le nombre total de travailleurs outre-mers (enseignants, ingénieurs, artistes, athlètes, marins, concerne des centaines de milliers de personnes qui rapportent 8,5 millions de dollars, soit près de 3 fois plus que le tourisme  !

Ils ne partent pas comme volontaires, mais poussés par les difficultés de la vie quotidienne. 1/3 seulement ont  une copie de leur contrat. Près de 70% ne savent pas exactement où ils sont envoyés (dans une ville ou à la campagne? Dans un hôpital  ou un cabinet médical?)

H&L

(Image: Cuban Health Specialists arriving in South Africa to curb the spread of COVID-19, source: https://www.flickr.com/photos/governmentza/49828894972)

26 Fév 2023