La réélection de Lula au Brésil au miroir de la gauche française

Philosophe et politologue, notre amie Renée Fregosi est Présidente du CECIEC, le Centre Européen pour la Coopération Internationale et les Échanges Culturels, créé en décembre 1990 (son dernier ouvrage paru: Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme, Éd. Intervalles, 2025). Elle nous a transmis ce «billet d’humeur», que nous publions avec plaisir.

Tandis que le premier tour de l’élection présidentielle brésilienne laissait entrevoir «la fin de l’ère Lula», celui-ci a remporté le second tour avec plus de 51% des voix contre son jeune concurrent d’extrême droite, Flavio Bolsonaro. Certes, les suspicions de fraudes et d’achats de votes par des partisans de Lula ne sont sans doute pas sans fondement tant il est vrai que la corruption a davantage marqué la dernière présidence de Lula que le progrès social. Mais le spectre de la longue dictature (1964-1985) vantée par l’ex-président condamné pour tentative de coup d’État, Jair Bolsonaro, père du candidat perdant, a dû contribuer au basculement de dernière minute en faveur de Lula.

La gauche en France a donc fêté la victoire de «l’icône de la gauche latino-américaine» en y projetant sa propre image. Or, si les Bolsonaro sont bien les héritiers des militaires putschistes, il est fallacieux de les identifier à une supposée «extrême-droite» française. Si le programme économique du RN est illusoire (réformable au demeurant en cas d’arrivée au pouvoir) et surtout si l’abandon annoncé du soutien à l’Ukraine est inacceptable, Marine Le Pen n’est en rien inspirée par un quelconque fascisme ou pétainisme et ne manifeste aucun penchant pour le coup d’État. En revanche, la dérive affairiste et clientélisme de la gauche brésilienne, comme l’adoption par Lula de toutes les thèses anti-occidentales et anti-Israël du Sud global, et ses accointances russes, chinoises et iraniennes, tendent à mettre en garde contre ses admirateurs en France.

Renée Fregosi, le 2 novembre 2026

2 Nov 2026


Le bloc central bloqué ?

(tribune publiée mercredi 28 octobre 2026 sur  le site en ligne du Figaro)

Triste époque. Un académicien prend ses distances avec un colloque d’historiens sur Jacques Bainville au prétexte que ce dernier était maurassien dans les années 30. Des politiques et des syndicalistes manifestent contre la tenue du Congrès du RN à Orléans sous-entendant qu’il constituerait une menace pour la République. Faudra-t-il bientôt présenter à la gauche une demande d’autorisation pour tenir une réunion ? Saurait-elle mieux que les autres où et chez qui nichent les prises de position les plus dangereuses pour la démocratie? L’invective, l’appel au soulèvement («antifasciste» évidemment) devraient-ils tenir lieu de débat ?

Il y a mieux à faire pour s’opposer au Rassemblement National, comme lui objecter explicitement le danger représenté par ses positions sur l’Union européenne et sur l’Ukraine. Pour économiser quelques sous, faudrait-il laisser avec M. Bardella ou/et Mme Le Pen, le dictateur russe écraser sous ses missiles une population qui veut vivre démocratiquement ? Et pour sauvegarder la totalité de notre souveraineté que les dirigeants du RN disent défendre, faudrait-il s’en prendre à la seule Union qui peut nous permettre de palier la triple hostilité de la Chine dite populaire, de la Russie poutinienne et des délires trumpistes? Voilà les objections à avancer au lieu de s’associer à l’extrême gauche mélenchoniste qui se préoccupe de la démocratie comme d’une guigne tant dans son propre fonctionnement – à la mode chaviste – qu’envers l’Union européenne et l’Ukraine où, justement, elle rejoint l’extrême droite.

Extrême droite et extrême gauche, mais aussi trop de gogos ignorants, adeptes du misérabilisme, capables de manifester sans honte au lieu de discuter, d’objecter, voire de polémiquer, voilà les vraies menaces contre la démocratie.

Plus grave encore, peut-être, on peut se demander ce que font pendant ce temps, les candidats issus du «bloc central» et de son voisinage proche à l’élection présidentielle. On n’entend guère M.Glucksman ni même M.Philippe, ni M.Attal vers lequel allait jusqu’ici mes préférences! Réveillez-vous, vous qui vous présentez comme défenseurs de la démocratie libérale! Discutez entre vous et même avec vos adversaires quand c’est possible. Il sera temps de s’entendre ensuite sur un seul candidat! Parlez de la situation financière catastrophique de la France et de son origine. Il est en trop facile – et vous le savez – de faire porter au seul Emmanuel Macron la responsabilité de la situation actuelle du pays au prétexte qu’il est à sa tête depuis bientôt dix ans. Nous sommes encore en démocratie; l’opposition y joue son rôle et elle a fait échouer la réforme des retraites. Le pays ne s’en sortira pourtant que si les Français travaillent un peu plus longtemps. Il faut le dire et le redire. Comme des enfants gâtés, les manifestants veulent que l’Etat leur donne plus, toujours plus alors qu’il n’a plus rien. La France est balayée par l’infantilisme. Voilà pourquoi elle ne fait pas la moindre objection aux revendications lycéennes! Au lieu de ramener ces jeunes sur terre, et de participer à leur éducation, justement, on reproche au Président et au Premier ministre de ne pas exaucer leurs rêves. Non, les blocus ne sont pas un mode d’expression démocratique ! Parcoursup peut sans doute être amélioré mais pas abandonné d’un coup. Et l’on peut travailler à 35 par classe si des perturbateurs ne s’y opposent pas.

L’aveuglement sur les méthodes et le temps qu’il faut pour apporter des améliorations au système éducatif est effarant. Y’a qu’à! Faut qu’on! Et tout de suite!

Une fois de plus : pourquoi personne dans le «bloc central» ne prend ses distances avec les soi-disant «bonnes manifs», celles des lycéens derrière lesquelles avancent, comme d’autres derrière des boucliers humains, tant d’adversaires de la démocratie?

Pierre Rigoulot, le 28 octobre 2026

28 Oct 2026


Conférence débat : Philippe Raynaud – Liberté, amitié, verité

Chers amis,

Notre cycle de conférences va se poursuivre en accueillant Philippe Raynaud, jeudi 5 novembre à 18h, au Café du Pont Neuf (14 quai du Louvre Paris 1er).

Avec Liberté, amitié, vérité, publié aux éditions Grasset fin octobre, notre ami Philippe Raynaud – en dialogue avec un de ses anciens étudiants, Quentin Abadie – retrace près de cinquante ans d’un passionnant parcours intellectuel et politique.

Auteur de nombreux livres, parmi lesquels La Laïcité, histoire d’une singularité française (Gallimard 2019) et Victor Hugo, la révolution romantique de la liberté (Gallimard 2024), co-directeur de la revue Commentaire, Philippe Raynaud s’est imposé au fil du temps comme un maître de la philosophie politique.

Son nouvel ouvrage offre l’occasion de découvrir son itinéraire, ponctué d’innombrables rencontres, source d’hommages (et parfois de prises de distance) avec divers penseurs du temps passé et d’aujourd’hui qui ont en commun d’avoir accompagné son chemin et suscité sa réflexion.

Très souvent activement présent à nos réunions, Philippe Raynaud sera cette fois sollicité pour évoquer, à travers ce tout récent livre d’entretiens, ce qui a déterminé ses principales prises de position et ce qui peut nous aider à mieux comprendre la crise que traverse notre pays.

Histoire & Liberté, le 26 octobre

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PS : Nous maintenons cette conférence malgré les appels à la grève le 5 novembre et nous espérons pouvoir vous confirmer notre rencontre avec Philippe Raynaud. La parole d’un tenant de la démocratie libérale est plus que jamais précieuse. Mais à l’impossible nul n’est tenu et si de trop nombreux obstacles se dressent devant nous ce 5 novembre, prévu pour être une « journée d’action » syndicale et politique, nous vous préviendrons et nous tenterons de trouver une autre solution.

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Dans vos agendas, le calendrier de nos prochaines conférences-débat :

  • Le 30 novembre 2026, Céline Marangé présentera son livre La Guerre d’Europe a commencé (éd. Les Arènes).
  • Le 16 décembre 2026, Sophie Enos-Attali nous parlera de l’évolution de la situation stratégique en Europe du Nord.
  • Le 19 janvier 2027, Céline Bayou présentera son livre Les Pays Baltes face à la menace russe (éd. Tallandier).

26 Oct 2026


De Mao en Mélenchon: feu sur le quartier général!

(tribune publiée mercredi 21 octobre 2026 sur  le site en ligne du Figaro)

On hésite à asséner une analyse sûre d’elle-même tant sont nouvelles les images qui nous parviennent. On n’avait pas vu de prof à terre frappé par des jeunes, lycéens ou étudiants, depuis 60 ans. C’était en Chine pendant la révolution culturelle.

Les agresseurs de 1967 pensaient leur violence légitime : les « réactionnaires » qu’il frappaient défendaient un monde passé et dépassé, celui des opposants à la Cause du peuple. Voilà qui justifiait quelques coups de pieds dans les têtes et dans la figure, non ?

Les agresseurs de 2026 ne se justifient pas tout à fait de la même façon. Ils se plaignent surtout des souffrances (le mot est souvent utilisé), oui : des souffrances qu’on leur inflige. Travailler dans une salle de classe chaude l’été et froide l’hiver, l’inhumanité de l’injonction est patente.

Il s’agit au fond pour ces jeunes de se défendre contre une entreprise cruelle : les faire travailler 8h par jour ! Les priver de vie sociale ! Les obliger à passer par un « Parcoursup » qui donne la priorité à ceux qui ont un bon dossier, n’est-ce pas sélectif, insupportable, voire fascisant ?

Voilà qui justifie une fois de plus – parce qu’elles sont donc défensives – des réactions violentes. Mélenchon, comme jadis Mao Tsé toung, appelle en conséquence « les jeunes » à briser ce vieux monde qui s’acharne contre eux, affirmant que pour construire, il faut d’abord détruire. D’abord l’incendie d’un lycée puis la construction d’un nouveau ? L’incendie d’une mairie puis l’ouverture d’une nouvelle ?

Si l’on comprend bien, à construire sans violence ni incendie préalables, on marche sur la tête : le monde nouveau nait des affrontements, c’est bien connu depuis Héraclite, comme Mélenchon le rappelait lui-même à Clermont samedi dernier.

Et ses lieutenants le savent aussi qui soulignent que la violence est légitime (celle qui accouche de l’Histoire sans doute avec cette précision fine que si l’on peut atteindre son but sans violence, c’est encore mieux : classes dominantes, rendez-vous !).                         

Reprenons le fil des événements. Au départ, un lycée manque d’enseignants et manifeste. Il doit toucher un point sensible car d’autres établissements se joignent à lui d’une manière qui met assez vite en cause le « narratif », comme on dit aujourd’hui, proposé par les acteurs du mouvement, narratif qui distingue de braves lycéens « exigeant » de meilleures conditions d’études et de très méchants éléments venus d’ailleurs, qui cassent pour casser. Les blocages d’établissements scolaires avec des poubelles parfois enflammées n’ont-ils vraiment rien à voir avec des lycéens ? Ni les profs frappés, ni les proviseurs agressés ? Et faut-il toujours imaginer des « majeurs » venus d’ailleurs alors qu’on a tous vu ce gamin de moins de 15 ans mettant le feu à un aérosol pour brûler le visage d’une femme qui appelait au calme ?

La frontière est très poreuse en fait entre les différentes catégories qu’on croit relever pour se rassurer : agneaux lycéens en quête de bonnes conditions de travail / éléments brutaux qui-n’ont-rien-à-voir-avec-les-manifestants-pacifiques / policiers violents.

D’autres catégories sont d’ailleurs apparues ensuite : les syndicalistes et les parents, manifestants calmes et modérés,  puis les « casseurs » déjà évoqués mais qui, depuis les émeutes du 17 octobre, se divisent en « black blocs », ou « ultra-gauches » qui cherchent à affaiblir l’odieux régime capitaliste que nous subissons tous en détruisant quelques parcelles de son fonctionnement (agences bancaires, mobiliers urbains, véhicules de sapeurs-pompiers, etc.), eux-mêmes devant être distingués des « pilleurs d’opportunité », parfois appelés « racailles », comme on le dit des bandes violentes des « cités » au sein desquelles on trouve nombre de jeunes issus de l’immigration. Les médias hésitent à les reconnaître de peur d’être jugés « racistes ». Cela n’a pourtant rien de raciste de faire ce constat : les pillages auxquels se livrent ces jeunes signent avant tout l’échec de leur éducation et de leur intégration, échec dont ils ne sont pas les seuls responsables. 

Retour à l’Ecole donc et à une question difficile car pas plus qu’elle n’est faite pour lutter contre les inégalités sociales, l’Ecole n’est faite seulement pour que soient mieux socialisée les gamins « difficiles », qu’ils soient ou non immigrés, enfants d’immigrés ou de familles en difficulté.

Pourtant, les valeurs qui y sont défendues – laïcité, liberté individuelle, respect du savoir – contribuent à cette intégration ou devraient y contribuer. Et ce n’est pas seulement, comme on aime le rappeler à la CGT ou à la FSU, une question de moyens mais avant tout une question de promotion de valeurs et de principes – Etat de droit et démocratie, des termes qu’on a peu entendus depuis le début du mouvement et ses blocages de lycées.

Le modèle des blocages, ici encore, c’est celui de la lutte, de la lutte d’une classe contre une autre et l’adhésion à un modèle anti-démocratique dans lequel se complaisent les apprentis petits chefs de bande qui signent leur infantilisme en brûlant des poubelles. Les gamins aiment jouer avec le feu. Les gamins aiment « foutre la merde » (même s’ils se plaignent de manquer de papier-toilette !) C’est d’ailleurs pourquoi Charles Fourier, un socialiste du XIXe siècle affectait dans son utopie les enfants à la gestion municipale des ordures…

Verrons-nous, à mesure que seront mis à jour les ressorts du mouvement que nous vivons, d’autres catégories apparaître ? Derrière les casseurs et les pilleurs, apprendrons-nous par exemple que des militants islamistes désireux d’en découdre avec la France des incroyants ont poussé aux dégradations ? La question mérite d’être prise au sérieux même si ce n’est pas la seule à prendre en considération. Ni la plus importante : la manière dont l’état des finances publiques est glissé discrètement sous le tapis me semble au cœur du problème et donne au vieux slogan de 1968 « Soyons réalistes, demandons l’impossible », une actualité disons-le, franchement tragique. A gauche en effet, et ailleurs, on se gargarise du délabrement de la France auquel ont conduit 10 ans de macronisme, délabrement que subissent les manifestants sages et dont profitent les pilleurs et les casseurs. Et n’allez surtout pas objecter que le dénuement de l’Etat est le fruit direct du refus par la gauche, social-démocrate ou extrême, comme de la droite extrême, de réformer le système des retraites ! L’argument mérite pourtant d’être avancé et interroge la lucidité de toute l’opposition au Président de la République – à moins bien sûr que certains des composants de ladite opposition souhaitent l’effondrement du système et de son quartier général. Tout comme l’ultra-gauche, pourtant publiquement honnie.

Pierre Rigoulot, le 20 octobre 2026

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20 Oct 2026


A voix haute – Polina Panassenko (Éditions de l’Olivier 2026. 248 pages. 19,50 euros)

Polina Panassenko - A voix haute

Fiction ? Autofiction ? Récit (presque) véridique ? Quel est le vrai de l’inventé dans cette recherche des traces d’un arrière-arrière-grand-père disparu en Sibérie en 1938 ?

Dans À voix haute de Polina Panassenko, on retrouve chez la narratrice beaucoup d’éléments de sa propre biographie : Polina Panassenko est née en Russie, où elle a passé ses premières années, avant de suivre son père, mathématicien de renommée internationale, venu s’établir en France.

Et dans le récit qu’elle nous propose, Polina Panassenko raconte le retour en Russie d’une jeune femme née en Russie mais très jeune venue et élevée en France. Taraudée par l’envie d’être actrice, la narratrice va faire des pieds et des mains pour intégrer l’École d’un fictif Théâtre National de Moscou (pour Polina, un bien réel Théâtre d’art de Moscou). La narratrice va surtout y retrouver, au sens profond du terme, sa famille russe. Alors que le pays est traversé par les tensions politiques liées à la réélection de Vladimir Poutine en 2012, après l’intermède Medvedev, elle entreprend parallèlement une autre formation, plus intime et beaucoup plus exigeante : celle de la mémoire. À travers les silences de son grand-père, quelques photographies, des objets transmis comme des indices et une enquête familiale remontant jusqu’aux victimes de la terreur stalinienne, tout particulièrement la terrifiante année 1938, la narratrice cherche à comprendre ce qui a été tu, oublié ou enfoui au fil des générations.

Roman d’apprentissage, récit familial, enquête historique et témoignage sur l’enseignement théâtral s’y entrelacent sans jamais se confondre. La recherche des origines ne passe pas par les grands récits, mais par les non-dits, les gestes ordinaires et la matière concrète des souvenirs. Ce sont les silences eux-mêmes qui deviennent des documents à déchiffrer. Le voyage jusqu’à Vladivostok n’est pas qu’un voyage à l’intérieur de la Russie, c’est un voyage intérieur tout court.

Disons-le, la description de la société russe, à travers chaque détail de la vie courante, est merveilleuse, on sent que tout ici sonne juste. Polina Panassenko se distingue par une écriture vive, souvent drôle, qui évite aussi bien le pathos que le didactisme. Mais hélas, il s’agit déjà d’un monde dont une partie n’aura été qu’une parenthèse. Le musée du Goulag est devenu un musée de la répression nazie, Memorial a été interdit et l’attitude des fonctionnaires aux archives, à la fois si butée mais en même temps si possiblement transgressable avec beaucoup d’insistance et de ruse, serait aujourd’hui impensable face à une chercheuse dotée de la double nationalité russe et française.

Puisqu’il s’agit peut-être d’un roman, on ne dira pas le terminus ad quem du livre et là n’est pas l’essentiel. Sa réussite est de faire entendre la manière dont les traumatismes collectifs continuent de résonner dans les vies privées, tout en laissant affleurer une énergie de liberté et de résistance. Le titre prend alors tout son sens : apprendre à parler « à voix haute », c’est rompre l’héritage de la peur, transformer l’enquête en parole et rendre aux disparus une présence.

Antoine Cassan, le 8 octobre 2026

Quelques citations

« Aussitôt, la main de mon grand-père remonte vers sa bouche. C’est le signal. Ne pas parler à côté de la porte d’entrée. Il dit viens plutôt à la cuisine. »

« La première fois que j’ai entendu le mot « KGB » c’était au pied de notre immeuble en jouant avec les enfants des voisins. Les vieilles dames qui passent leurs journées assises sur le banc à surveiller les entrées-sorties de tout le monde, on les appelle les mémés KGB. Depuis, j’ai constaté que le mot change de la personne qui le prononce. Quand c’est mon oncle, c’est soit une blague, soit un danger, quand c’est mon voisin de palier Kostia ça veut dire héros qui veille sur notre pays. » 

« Mon grand-père déplace des miettes sur la toile cirée. Il dit Il a disparu. Une nuit, on est venu frapper à sa porte. Il a été emmené. On ne l’a jamais revu. Puis un jour, ma tante a appris que c’est là-bas qu’il était mort. »

« En 1928, il est accusé d’être un paysan riche, un koulak. Le chef d’accusation principal est celui d’avoir vendu de la viande au marché. »

« Donc tu es un koulak. On lui prend sa terre, sa maison, son bétail, tous ses biens. On le prive de ses droits électoraux. Il n’a plus le droit de travailler la terre, mais il n’a pas le droit non plus de quitter le village pour trouver du travail ailleurs (…). Il fuit à Moscou (…), mais en 1937 quelqu’un le dénonce. La police politique de Moscou envoie une requête dans son village natal. Là-bas, on confirme. C’est un ancien koulak, un élément anti soviétique. La police le convoque le 8 septembre pour un interrogatoire. Il est arrêté le 11 septembre 1937. »

« Personne ne l’a mis dans un cercueil. Je sais une chose : un homme, un être souffrant et martyr, est mort quelque part. »

8 Oct 2026


Adieu ma Russie ! – Nicolas Werth (Les Belles Lettres 2026. 398 pages. 25,90 euros)

Adieu ma Russie ! - Nicolas Werth

Peut-on recommander ce livre? On y plonge dans une telle intimité, une telle affection et admiration de  l’auteur à l’égard d’Alexander Werth, son père, qu’on peut se demander parfois si l’on n’est pas de trop dans des pages denses mais très personnelles. Sans doute évoquent-elles pour beaucoup d’entre nous un abandon et un désamour. Le titre nous y invite d’emblée. Mais nous, anciens militants, nous étions surtout attachés à des lieux-saints – Russie ou Chine – dont nous soutenions globalement la vision du monde. Nicolas Werth, lui, rompt un lien fort avec la révolution soviétique mais plus encore avec la Russie. Il y a vécu, travaillé, étudié. Il y a bâti une œuvre remarquable, savante et parfois bouleversante, souvent au sein d’une équipe de chercheurs.

D’où son attachement au pays et aux gens plus qu’à la Révolution. L’a-t-il, aimée, la Russie ! La Russie des personnalités magnifiques qu’il a rencontrées : savants polyglottes qui partageaient avec lui des nuits de veille et d’amitié, gardiens de la mémoire du Goulag et de la Grande Purge ( plus de 700 000 exécutions !); artistes traçant leur route en dépit d’une censure hostile ; peuple désireux de garder ses traditions malgré la violence de l’État léniniste puis stalinien, peuple sorti vainqueur de la peste brune…et qui jugeait l’histoire de La Russie en guerre écrite par son père comme l’une des meilleures qui soit sinon la meilleure.

La fierté du fils sera sans doute ensuite troublée en apprenant combien cette œuvre avait été censurée et remodelée et, pire, en comprenant combien le père avait ainsi servi sans vouloir s’en rendre compte, les desseins et la puissance de Staline au détriment de ce qu’il faut  bien appeler le monde libre. Un monde qui tenait légitimement à condamner les horreurs de la Grande purge ou du Goulag et donc à déconsidérer l’URSS et à ruiner les espoirs que des centaines de millions d’ignorants trop confiants avaient mises en elle.

Werth dénonce vivement les erreurs, les indéniables exagérations que certains des meilleurs experts ont avancé, touchant par exemple le nombre de victimes du système concentrationnaire soviétique.

Les auteurs du Livre Noir du communisme, par exemple, d’où Nicolas Werth dit avoir tenté en vain de retirer son texte, ont sans doute simplifié ici et là et tenté des comparaisons audacieuses qui ont provoqué les polémiques que l’on sait. Mais avec le bilan qu’ils ont proposé de 80 ans de communisme, ils ont très légitimement nui à la cause « marxiste-léniniste », maoïste et stalinienne et donné plus de poids et d’attrait aux démocraties libérales. Au registre du savoir, aux nuances subtiles, aux mises en évidence toujours plus précises et aux attendus toujours plus profonds, ils ont préféré l’arme d’un décompte, peut-être moins savant mais plus efficace que ce qu’un Werth pouvait apporter avec son expérience soviétique, ses « plongées » dans les archives et sa connaissance de la psychologie sociale des Russes. Une critique globale de dimension politique et morale et portée par un effort utile de communication indispensable s’oppose ici à des productions de dimension scientifique et seulement scientifique. Même si une éthique d’honnêteté et de respect de la vérité accompagne la recherche scientifique, mettre à jour le mensonge, mieux : affaiblir les menteurs passe par un combat intellectuel et verbal formulé habilement pour les démasquer et les vaincre.

Pourtant Nicolas Werth annonce qu’il ne retournera plus maintenant en Russie. La mise en cause par le gouvernement russe du travail – scientifique justement – de Mémorial et  l’agression contre l’Ukraine lui sont insupportables. « Le 24 février 2022, j’ai compris que je pouvais moi aussi, dire adieu à cette Russie à l’étude de laquelle j’ai consacré toute ma vie ».  écrit-il non sans solennité.

Cette Russie pourtant, bien qu’elle ne soit plus soviétique, est-elle pire que celle qui existait dans les décennies précédentes? Les agressions soviétiques contre l’Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956 ou la Tchécoslovaquie en 1968 étaient-elles plus acceptables que l’ « opération spéciale » de Vladimir Poutine en Ukraine ? Non, bien sûr. Et, désespéré, Alexander Werth avait tragiquement témoigné de la légitimité du rejet de l’URSS depuis longtemps en se donnant la mort peu après l’entrée des troupes du Pacte de Varsovie à Prague.

Pierre Rigoulot, le 21 septembre 2026

21 Sep 2026


Le numéro d’automne de Commentaire vient de paraître.

Couverture Commentaire n°195 - Automne 2026

Histoire et liberté, le 11 septembre 2026

11 Sep 2026


Conférence-débat : « Surveiller et punir en Chine »

Conférence surveiller et punier en Chine - Mardi 22 septembre
Jean-Philippe Béja - Surveiller et punir en Chine

Nous ouvrons notre cycle de conférences-débats 2026-2027 en accueillant Jean-Philippe Béja, mardi 22 septembre à 18h au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre Paris 1er).

Sinologue et politologue, Jean-Philippe Béja vient de publier Surveiller et Punir en Chine aux éditions La Découverte.

Le sujet est important : la Chine se prétend un modèle social et politique pour le monde entier, un modèle économique aussi. L’ouvrage de Béja rappelle que son système concentrationnaire se porte cependant toujours bien et que ses efforts pour contrôler l’ensemble de sa population se poursuivent et se perfectionnent.

Histoire & Liberté, le 11 septembre 2026

11 Sep 2026


C’est la rentrée.

C'est la rentrée !

C’est la rentrée. Les deux mois qui l’ont précédée ne sont pourtant pas restés vides. La guerre entre l’Ukraine et la Russie a pris un tour grave et Trump n’a rien réglé au Moyen-Orient face à l’Iran. La plupart des hommes politiques français évitent d’aborder ces sujets qui touchent pourtant, dans les deux cas, à l’avenir du monde libre – une expression que d’aucuns parmi nos amis trouveront passéiste, cette réaction jetant une ombre grise sur la puissance de conviction démocratique des démocrates eux-mêmes, mais passons. La majorité des hommes politiques, de gauche comme de droite, condamnent l’agression russe mais ne s’y attardent guère alors que j’en ferais volontiers un critère légitime de choix de notre candidat aux élections présidentielles françaises. Le Rassemblement national et la droite souverainiste, ainsi que LFI, ne s’y attardent pas non plus et l’on attendra en vain une claire condamnation de leur part de l’agression russe. Emmanuel Macron me semble bien seul dans ses déclarations de solidarité avec Kiev et dans ses promesses d’aide.

C’est un « front » plus large qui condamne l’action de Donald Trump au Moyen-Orient. Sans aucun doute, ce dernier prête le flanc à toutes les réserves et à toutes les critiques. Mais qu’ont donc fait ses prédécesseurs pour empêcher l’Iran d’être plus que jamais en mesure d’acquérir l’armement atomique? Qu’ont-ils fait qui puisse être avantageusement opposé à la conduite brouillonne du président républicain? Avant toute réflexion, on condamne Trump sans se demander si la nature de ce à quoi il s’oppose, l’islamisme, n’oblige pas à participer à son combat. Tactiquement, il ne serait pourtant pas difficile de se démarquer de l’agité du bocal de Washington. Stratégiquement, l’islamisme, le nazisme de notre temps, l’emporte en dangerosité et en malignité, sur l’Amérique de Donald Trump, ennemie du totalitarisme iranien et alliée d’Israël. Il faut donc le combattre.

Même parmi nos amis, tout le monde ne partage pas ce point de vue. Et il conviendra en effet d’affiner et de confronter nos analyses. La question de la solidarité avec Israël, liée à celle de l’islamisme, est brouillée : beaucoup trop, dans le public, parlent de défendre la Palestine alors qu’ils défendent en fait le Hamas, qu’on peut voir comme l’ennemi conjoint des Palestiniens et des Israéliens. Pire, peut-être : ils parlent de « génocide » israélien alors qu’il s’agit d’une guerre, certes affreuse, où les forces islamistes ont décidé de s’abriter au sein d’une population pas toujours solidaire des terroristes.

Pour ajouter à la complexité, dans le cadre de la campagne pour la présidentielle qui commence, de trop nombreux citoyens critiquent rituellement LFI pour son seul antisémitisme. En réalité, LFI n’est pas seulement antisémite, elle et dangereuse sur le plan économique (absurdité de sa « suppression » de la dette), naïve (elle veut faire « payer les riches »), menaçante (pour nos institutions qui ne comptent pour rien face à la « légitimité populaire » dont elle se prévaut), enfin complaisante envers la Russie et la Chine (engagées dans une lutte à mort contre les démocraties libérales). Ce pourquoi nous nous y opposons radicalement.

On s’étonnera peut-être que soit ici visé, non pas les « extrêmes » en général, mais le parti révolutionnaire en particulier. Ce que nous défendons en effet, ce n’est pas le centrisme ou le juste milieu. C’est la démocratie libérale, l’Europe et le monde libre. Il faut à mon avis, tout faire pour aider ceux qui les défendent et éviter en France la venue au pouvoir de ceux qui veulent leur nuire : le RN et LFI.

Reste une question qu’on ne peut dire subsidiaire parce que nous souhaitons éviter le duel Mélenchon/Le Pen au deuxième tour : si par malheur ce duel s’imposait, que faudra-il faire ?

Pierre Rigoulot, le 2 septembre 2026

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On ne rend pas les armes avant la bataille.

Pour ce qui concerne directement le cercle auquel s’adresse Pierre Rigoulot et dont je fais partie, je crois pertinent de s’en tenir aux deux derniers paragraphes de son tour d’horizon

« On s’étonnera peut-être que soit ici visé, non pas les « extrêmes » en général, mais le parti révolutionnaire en particulier. Ce que nous défendons en effet, ce n’est pas le centrisme ou le juste milieu. C’est la démocratie libérale, l’Europe et le monde libre. Il faut à mon avis, tout faire pour aider ceux qui les défendent et éviter en France la venue au pouvoir de ceux qui veulent leur nuire : le RN et LFI.

Reste une question qu’on ne peut dire subsidiaire parce que nous souhaitons éviter le duel Mélenchon/Le Pen au deuxième tour : si par malheur ce duel s’imposait, que faudra-il faire ? »

1° la « défense de la démocratie libérale de l’Europe et du monde libre » qui sera ma boussole ne me fera voter au premier tour ni pour le RN ni pour LFI.

Que je ne ne revoie cependant pas dos à dos.

L’élection de l’un des deux serait un mauvais coup pour l’EUROPE mais pas au même degré. Le national-populisme de Marine Le Pen est moins hostile et est plus susceptible d’évoluer (vers la position de Meloni par exemple)

2° comme l’a dit Jean-François Copé à la télévision, on répondra à cette question en temps voulu et seulement si elle s’impose. 

Pour l’heure – c’est moi qui parle – on se bat sur deux fronts sans les confondre ni dans leurs idées ni dans leur dangerosité

On ne rend pas les armes avant la bataille.

André Senik, le 11 septembre 2026

2 Sep 2026


Exposition « Derniers regards, communisme par balles » – Madeleine MELOT

Exposition « Derniers regards,
le communisme par balles »
– Madeleine MELOT


25 tirages photographiques sur papier d’art grand format sont exposés dans son atelier de Cluny.

Visite sur rendez-vous – 06 76 99 73 20 -ou, plus aléatoire, en sonnant au 16bis, rue Saint-Odile.

Rappelons que les peintures originales ont été léguées au Mémorial du communisme de Sighet en Roumanie, le plus important d’Europe à ce jour, et pourtant étrangement inconnu en France.

Ivan Iegorovitch Akimov


Ivan Iegorovitch Akimov
Russe, né en 1888 dans le village d’Aleksandrovka,district Kourkinski, région de Moscou.
Études élémentaires, sans-parti, gardien dans un combinat de pelleterie à Rostokino près de Moscou.
Domicilié à Moscou, rue Bolchaïa Rostokinskaïa 93a.
Arrêté le 19 janvier 1938
Condamné à mort le 19 février 1938
Photographié le 23 février 1938
Exécuté le 26 février 1938
Réhabilité en 1957
Texte extraits de
Tomasz Kizny & Dominique Roynette
« La Grande Terreur en URSS – 1937/1938 »
© Les Éditions Noir sur Blanc (Lausanne)
Photos : Pietro Baguzzi (Milan)

19 Août 2026