Colloque : Redécouvrir La « société ouverte » de Karl POPPER

A l’initiative du groupe de réflexion « Histoire et Liberté » :

Regards croisés sur la nouvelle, intégrale et tant attendue traduction de La Société ouverte et ses ennemis par Didier Delsart parue aux Belles Lettres fin 2025 dans la collection « Bibliothèque classique de la liberté ».

Jeudi 26 mars, 17h15
au Café du Pont-Neuf
(14 Quai du Louvre, Paris Ier)
Salon du 1er étage*

17h30 : Présentation de la soirée par Pierre Rigoulot et Antoine Cassan.

17h45 : Genèse et enjeux d’une nouvelle traduction par Alain Laurent (Philosophe et essayiste, directeur de la collection où est paru l’ouvrage).

18h15 : Les paradoxes de la liberté dans « La Société ouverte et ses ennemis » par Gilles Campagnolo (Philosophe, Directeur de recherches à l’Université Paris I).

18h45 : Karl Popper lecteur de Platon et Marx, par Philippe Raynaud (Professeur émérite de science politique, co-directeur de la revue Commentaire).

De 19h15 à 20h : Débat avec le public.

* Participation aux frais : 7 euros (boisson offerte)

Une nouvelle traduction qui n’est pas passée inaperçue :

« Á l’heure où la démocratie dérive, toute action pour lui maintenir la tête hors de l’eau est la bienvenue. C’est ce que font les éditions Les Belles Lettres en retraduisant La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper. Dans ce texte, le philosophe établit une distinction entre ʺsociété closeʺ – hiérarchisée et favorisant les idéologies fascistes – et ʺsociété ouverteʺ – pluraliste, progressiste et tournée vers l’avenir. » (Philosophie Magazine, août 2025)

« Cette édition intégrale de La Société ouverte et ses ennemis tombe à pic. » (Libération, 18 octobre 2025)

« A l’heure où la démocratie est menacée de toute part, on peut voir dans ce livre-culte un combat contre le totalitarisme d’hier et aujourd’hui. » (Esprit, octobre 2025)

« Le relire aujourd’hui fait découvrir que bon nombre de ses intuitions et arguments nous parlent de ce que nous vivons encore dans un contexte différent : le combat des démocraties et des systèmes clos. » (Roger-Pol Droit, Le Monde, 7 novembre 2025)

« La nouvelle – et excellente – traduction de l’ouvrage de Karl Popper me donne le plaisir inhabituel de rendre compte d’un classique cinquante ans après l’avoir lu. » (Philippe Raynaud, Commentaire, Hiver 2025)

« Dans un style vif, non dénué d’humour, Karl Popper livre une œuvre magistrale de philosophie politique, toujours actuelle, sur la critique du totalitarisme. » (Études, février 2026)

« En défense de la démocratie libérale… » (Sciences Humaines, février 2026)

H&L, le 19 mars 2026

19 Mar 2026


Lettre de Galia ACKERMAN : Deux rencontres littéraires le 12 mars avec Françoise THOM et le 13 mars avec Constantin SIGOV

Chères amies, chers amis,

Je vous convie à deux rencontres littéraires.

Le 12 mars, à 18 heures, Pierre Rigoulot et moi aurons l’honneur et le plaisir d’accueillir Françoise Thom au café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre). Françoise Thom présentera son ouvrage, La Guerre totale de Vladimir Poutine, en insistant sur deux thèmes majeurs : la continuité de l’histoire russe et le rapprochement structurel des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine sur le plan du pouvoir politique.  

Et le lendemain, je vous invite à une conférence-débat exceptionnelle, organisée par Les Vendredis de Gif, avec le grand intellectuel ukrainien Constantin Sigov, sur le thème de la résistance du peuple ukrainien. À cette occasion, il présentera son ouvrage Musiques en résistance : Arvo Pärt et Valentin Silvestrov. Cette conférence aura lieu le vendredi 13 mars à 20 h 30 à la salle Teilhard de Chardin, 13 rue Amodru, à Gif-sur-Yvette (salle proche de l’église de Gif, à environ 7 minutes à pied de la station du RER B Gif-sur-Yvette, sortie 1 – rue de la gare).

Au cours de ces deux soirées, les auteurs dédicaceront leurs livres, qui seront également proposés à la vente.

Enfin, je dois m’excuser auprès de vous, nos fidèles lecteurs, pour le retard de parution exceptionnel du prochain numéro de Desk Russie : il sortira le 22 mars au lieu du 15 mars. Nous espérons rattraper ce retard prochainement.

Avec mes amitiés fidèles, Galia Ackerman, le 10 mars 2026

10 Mar 2026


Droit – paravent et diplomatie-complaisance

L’attaque des forces américaines et israéliennes contre la République islamique d‘Iran donne lieu à un certain nombre de commentaires qui méritent d’être eux-mêmes commentés.

– On s’inquiète des conséquences d’une entreprise guerrière. Mais s’inquiétait-on de la guerre menée dans l’ombre par la République islamique contre les démocraties européennes ou amicales et contre la démocratie israélienne ? La théocratie totalitaire chiite souhaitait et souhaite encore ni plus ni moins que la destruction d’Israël, à ce point diabolisé que les dirigeants iraniens n’utilisent jamais son nom et lui substituent celui d’« entité sioniste ».

– On entend aussi regretter l’abandon de la voie de la négociation. Mais depuis combien de temps négocie-t-on en vain avec l’Iran ? Depuis des décennies, pendant lesquelles ce régime totalitaire avance dans la mise au point de son armement nucléaire. La Corée du Nord, autre Etat totalitaire, alliée de l’Iran, a réussi de cette manière, à se doter de l’arme atomique. Le monde libre pouvait-il répéter la même approche erronée ?

– On agite la cause du droit international que ne respecterait pas la présidence américaine. C’est seulement, ajoute-t-on, avec l’aval de l’ONU que cette guerre aurait dû être conduite. Argument hypocrite : Poutine – qui se dit choqué par les coups portés à son allié – n’aurait-il pas opposé son veto à l’opération à laquelle nous assistons ? Il ne s’agit pas d’opposer le droit et la force mais d’approuver (ou non) l’usage de la force par les démocraties contre des Etats totalitaires qui cherchent à les détruire.

Les événements actuels montrent une fois de plus que l‘Europe doit être forte, c’est à dire suffisamment armée, pour  briser les entreprises menées  contre elle.

On notera que Jean-Luc Mélenchon a dénoncé dans l’opération la « négation du droit international » et une « escalade impérialiste ».

On notera aussi – ce qui est plus acceptable, mais plus « petit bras » aussi, que Jordan Bardella a demandé un débat à l’Assemblée nationale et des mesures pour éviter l’escalade…des prix de l’énergie !

On passera sur les habituelles diatribes anti-américaines ou anti-israéliennes et l’on retiendra que parmi les défenseurs de la démocratie libérale, Gabriel Attal est un des rares à avoir affirmé qu’il fallait « assumer le langage de la force » quand elle était nécessaire à la protection de la démocratie.  Boualem Sansal, Manuel Valls, François-Xavier Bellamy, Jean-Michel Blanquer, Raphaël Enthoven, David Lisnard, ont aussi affirmé que « le droit international ne saurait continuer à servir de bouclier aux tyrannies islamistes qui le violent et le contournent chaque jour davantage ».

Nous, qui sommes d’abord attentifs aux prises de position en faveur d’une Europe démocratique dotée des meilleurs moyens de défense, espérons que d’autres voix se feront entendre en ce sens. Ce sera une condition sine qua non pour que nous les soutenions lors de la campagne précédant l’élection présidentielle.

Pierre Rigoulot, le 7 mars 2026

7 Mar 2026


Conférence débat : La guerre totale de Vladimir Poutine

Conférence débat avec Françoise Thom

Historienne et savante spécialiste de l’histoire russe et soviétique, Françoise Thom vient de publier La guerre totale de Vladimir Poutine aux éditions « A l’Est de Brest-Litovsk ».

Cet ouvrage, qui réunit en un ensemble ordonné des articles donnés à Desk Russie, l’excellente revue en ligne animée par Galia Ackerman, a été salué par une grande partie de la presse.

Nous aurons la chance et l’honneur de la recevoir le 12 mars à 18h au Café du Pont-Neuf, lieu habituel de nos conférence-débats.

Françoise Thom nous présentera son ouvrage, insistant en particulier sur deux thèmes majeurs : la continuité de l’histoire russe et le rapprochement structurel du pouvoir politique des Etats-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine.

Histoire & Liberté, le 2 mars 2026

Nous rappelons notre colloque sur la réédition de La société ouverte et ses ennemis, de Karl Popper, avec Alain Laurent, Philippe Raynaud et Gilles Campagnolo, le 26 mars prochain à 17h15, toujours au Café du Pont-Neuf

2 Mar 2026


Blaise Pascal donne-t-il raison à Donald Trump ?

La pensée de Pascal ayant pour titre Justice et force est d’une lucidité accablante.

Pascal constate que pour qu’une société humaine se laisse gouverner dans l’ordre, le pouvoir qui s’exerce sur elle doit nécessairement satisfaire à deux exigences.

Il doit simultanément passer pour juste et être le plus fort.

Ces deux conditions étant étrangères l’une à l’autre, comment les rendre compatibles ?

Selon Pascal, seules deux voies sont théoriquement concevables.

Soit la justice impose un ordre juste en mettant la force à son service.

Soit la force impose par la force son ordre injuste, et le fait passer pour juste.

Pourquoi selon Pascal est-ce seulement cette seconde possibilité qui s’impose nécessairement ?

Parce que la force est une donnée incontestable, tandis que la justice est une idée définitivement discutable, ce qui la rend impuissante.

« La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. »

En conclusion de ce syllogisme apparemment imparable, Pascal nous place devant un constat d’impuissance, un constat désespéré et réaliste.

« Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Mais Pascal franchit une autre étape.

Dans une version de cette pensée qui est moins souvent citée, il passe du constat amer à la justification du triomphe de la force-se-faisant-passer-pour-juste.

« Ne pouvant faire qu’il soit forcé d’obéir à la justice on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble et que la paix fût qui est le souverain bien. »

Cette conclusion pacifiste, au prix du renoncement à la justice, semble avoir été adoptée par Donald Trump, le style en moins.

Que faire alors si nous, Européens, n’acceptons pas de vivre dans l’injustice, qu’elle nous soit imposée par le big stick made in USA, ou par le knout de la Russie de Poutine et de ses alliés rejetons du communisme ?

En même temps, devenir forts et dire clairement ce pourquoi nous nous armons, ce que nous sommes et ce que nous défendons, et que nous sommes disposés à défendre par la force s’il le faut.

Nous défendons, en Europe, le monde libre, qui est fondé sur les Déclarations des droits de l‘homme, des droits qui sont garantis par l’État de droit.

L’État de droit n’est pas un idéal discutable et humainement irréalisable, comme l’est l’idée pascalienne d’une justice parfaite.

Le Droit dit positivement ce qui est permis et ce qui est interdit.

Il peut faire usage de la force qui est admis comme étant légal et légitime parce qu’il émane de la volonté du peuple.

Il nous reste à devenir forts pour protéger par la force légitime le Droit contre la force violente des prédateurs.

C’est pour la défense du monde libre que l’Europe doit devenir une puissance

La Déclaration des droits de l’homme est la carte d‘identité du monde libre

Cette déclaration place le droit et l’État au service de la liberté des hommes :

  • Article 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
  • Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Aucun des ennemis de l’Europe et du monde libre ne souscrit à cette Déclaration.

Tous soumettent le droit à la force.

Face à eux, les Européens doivent d’urgence mettre la force au service de leurs libertés.

André Senik, le 10 février 2026

10 Fév 2026


Quand le « réalisme » mène au pro-poutinisme. Le cas français.

Un livre exceptionnel vient de paraître. Son titre ? Penser comme Poutine. Il est publié aux éditions du Cerf et signé de Wiktor Stoczkowski qui est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

L’auteur s’interroge avec précision sur la réception en France des thèmes de la propagande poutinienne et montre pas à pas, de manière très convaincante, que l’accueil qui lui est fait tient à ce que bien des approches politiques formulées dans notre pays présentent un certain nombre d’analogies voire de similarités avec le discours poutinien lui-même. C’est ainsi qu’au nom du « réalisme », peu de place est laissé à la défense de la démocratie et des droits de l’homme au profit de notions vagues (mais dangereuses) comme celle de « zones d’influence ».

Clair et très bien documenté, cet ouvrage nous sera présenté par son auteur lui-même, Wiktor Stoczkowski, le mercredi 11 février à 18h, au 1er étage du Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, Paris 1er. Venez nombreux !

Conférence débat avec Viktor Stoczkowski Quand le réalisme mène au pro poutinisime le cas français

H&L, le 3 février 2026

3 Fév 2026


Venezuela : quand lanti-américanisme fait oublier 25 ans de désastre

Depuis plus d’un quart de siècle, le Venezuela vit l’une des plus graves catastrophes politiques, économiques et humaines de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Pourtant, cette réalité est trop souvent reléguée au second plan, éclipsée par un anti-américanisme réflexe qui semble aujourd’hui plus mobilisateur que la dénonciation d’une dictature bien réelle.

Depuis l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir, puis sous Nicolás Maduro, le pays a connu un processus méthodique de destruction de la démocratie. L’indépendance de la justice a disparu, la séparation des pouvoirs a été vidée de sa substance, les libertés publiques ont été systématiquement restreintes et la liberté d’expression violemment réprimée. Au Venezuela, plus de 400 médias ont été fermés ou confisqués au cours des deux dernières décennies, dont au moins 285 radios. Des dizaines de journaux ont disparu et, ces dernières années, 25 journalistes ont été emprisonnés pour des raisons politiques. 

Il faut rappeler qu’il y a à peine deux ans, lors de l’élection présidentielle, le candidat de l’opposition a recueilli environ 70 % des suffrages, battant clairement Nicolás Maduro. Malgré cela, le régime s’est autoproclamé vainqueur avec près de 30 % des voix, au terme d’un scrutin largement dénoncé comme frauduleux. Face à cette confiscation flagrante de la souveraineté populaire, les réactions politiques et médiatiques en France ont été pour le moins timides.

Sur le plan économique, le bilan est tout aussi accablant. Plus de 60 % des petites et moyennes entreprises ont disparu, ce qui indique une contraction massive du secteur productif, dans lequel les PME jouent un rôle très important. L’inflation a atteint des niveaux record (en 2025, l’inflation annuelle a avoisiné 556 %). 

Selon le taux de change officiel le plus récent, le salaire minimum au Venezuela, fixé à 130 bolivars par mois, soit actuellement entre 0,4 et 1 dollar américain. À ce niveau, il figure parmi les salaires minimums les plus bas au monde lorsqu’ils sont exprimés en dollars.

La situation est tout aussi critique dans le secteur universitaire public. Un professeur titulaire à temps plein perçoit un salaire mensuel d’environ 1,58 dollar américain, selon les données syndicales. Ces rémunérations, inchangées depuis plusieurs années, illustrent la forte précarisation du corps enseignant et expliquent en partie l’exode massif des professeurs.

Parallèlement, les prix des produits de première nécessité restent élevés par rapport aux revenus. À Caracas, le prix d’un carton de 12 œufs de gros calibre s’élève à environ 3,58 dollars américains, selon des bases de données de prix de détail, soit plus du double du salaire mensuel d’un professeur universitaire titulaire.

Ce contraste entre salaires symboliques et coût réel de la vie met en évidence la profonde déconnexion entre les revenus officiels et les conditions économiques auxquelles est confrontée la population vénézuélienne.

L’industrie pétrolière, jadis pilier du pays, a été ruinée par la corruption et l’incompétence.  Il y a environ 20 ans, le Venezuela produisait plus de 3,2 millions de barils de pétrole par jour au sein de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), l’entreprise publique qui alimentait l’essentiel des recettes d’exportation du pays. Aujourd’hui, après des décennies de mauvaise gestion, de corruption et de désinvestissement, la production tourne autour de 0,9 à 1,1 million de barils par jour — soit moins du tiers de ce qu’elle était à son apogée.   

L’agriculture vénézuélienne s’effondre : la production totale est passée de 20 millions à moins de 10 millions de tonnes entre 2008 et 2023, forçant le pays à dépendre massivement des importations pour sa survie alimentaire.

À cela s’ajoute un désastre écologique majeur dans l’Amazonie vénézuélienne, où l’exploitation illégale des ressources, sous contrôle militaire et avec la complicité de groupes armés étrangers, détruit les écosystèmes et condamne les populations autochtones à une misère extrême. 

Dans cette même région du sud du Venezuela, le parc industriel qui entourait les entreprises de base de Guayana est aujourd’hui pratiquement démantelé : de nombreuses installations sont abandonnées, avec des hangars vides et des machines détériorées qui sont récupérées et exportées comme ferraille. Ce parc industriel, qui fut autrefois le cœur manufacturier qui visait à nous rendre moins dépendants du pétrole, témoigne désormais de l’effondrement du secteur industriel régional.

Les conséquences humaines sont dramatiques : plus de neuf millions de Vénézuéliens ont été contraints à l’exil, soit près d’un tiers de la population. Un exode massif, sans guerre déclarée, mais provoqué par la misère, la répression et l’absence totale d’avenir.

Comme le notait justement Ricardo Hausmann:

« Au cœur de cet effondrement se trouvait le démantèlement systématique des droits. Les droits de propriété ont été vidés de leur contenu ; les contrats ont cessé d’avoir un sens ; les tribunaux ont perdu leur indépendance ; les élections ont cessé de compter et s’exprimer est devenu un délit. À mesure que les droits disparaissaient, la sécurité, l’investissement, la confiance et la capacité d’imaginer disparaissaient eux aussi. Les gens ont cessé de planifier l’avenir, parce que l’avenir ne leur appartenait plus. »

Particulièrement grave a été l’action de la FAES, une force de police spéciale créée par Nicolás Maduro, responsable de l’exécution d’environ 1400 jeunes, majoritairement issus des quartiers populaires. Cette unité est impliquée dans des milliers d’exécutions extrajudiciaires. Ces pratiques ont été dénoncées par des organisations internationales comme constituant des crimes contre l’humanité. Face à ces assassinats, le tribun Mélenchon détourne le regard, fait semblant de ne rien voir. À cela s’ajoute l’enlèvement de citoyens étrangers utilisés comme monnaie d’échange diplomatique, parmi lesquels des ressortissants français, dont l’un a été récemment libéré après une détention totalement arbitraire.

Parallèlement, le Venezuela est devenu un espace d’influence pour des appareils sécuritaires étrangers, en particulier ceux de Cuba, de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Ces acteurs ont contribué, de différentes manières, au renforcement du contrôle politique et militaire du régime. Ainsi l’expose avec clarté Laura Vidal, docteure en sciences de l’éducation :

« Le Venezuela n’était pas un espace exempt d’influences étrangères avant cette opération. L’implication cubaine dans les structures de renseignement et de répression est documentée depuis des années, facilitée par des échanges politiques et économiques incluant un accès privilégié au pétrole. La présence militaire russe est également bien établie, notamment à travers des opérations documentées liées au groupe Wagner. Le Venezuela demeure profondément endetté envers des créanciers chinois, avec environ 20 milliards de dollars de prêts ayant façonné une dépendance économique et restreint l’autonomie des politiques publiques. Enfin, l’Iran a fourni un soutien technologique qui s’est traduit par des outils de répression, notamment l’usage signalé de drones lors des manifestations de 2024

Face à ce constat, il est problématique que certains responsables politiques et acteurs médiatiques français analysent la situation vénézuélienne à travers un prisme quasi exclusivement centré sur la critique des États-Unis. Si cette démarche peut relever d’une tradition légitime d’analyse critique des relations internationales, l’anti-américanisme érigé en grille de lecture dominante, lorsqu’il conduit à relativiser ou à occulter un processus totalitaire avéré, constitue une impasse analytique et normative. Comme le rappelle Hannah Arendt, « le totalitarisme substitue à l’État de droit un système où la loi devient l’instrument de la domination » (Les Origines du totalitarisme). La réduction de la crise vénézuélienne à une causalité exogène empêche ainsi de saisir les dynamiques internes de monopolisation du pouvoir et de contrôle social propres aux régimes totalitaires contemporains.

Il est tout aussi faux que dangereux de qualifier l’opposition vénézuélienne « d’extrême droite ». Celle-ci est plurielle et rassemble l’ensemble des forces démocratiques du pays, y compris de nombreux partis de gauche. Ironie tragique : l’un des partis les plus persécutés par le régime est le Parti communiste du Venezuela.

La situation vénézuélienne ne saurait être interprétée comme le résultat d’un complot extérieur, mais doit être analysée comme la conséquence d’un mode d’exercice du pouvoir qui, au nom d’un discours se revendiquant révolutionnaire, a conduit à la désarticulation progressive d’un régime démocratique certes imparfait, comme toute démocratie, mais fondé sur des institutions pluralistes et fonctionnelles. Cette dynamique a abouti à l’instauration d’un régime autoritaire présentant des caractéristiques proches du totalitarisme. Il importe de rappeler que l’irruption de Hugo Chávez sur la scène politique s’est effectuée à travers une tentative de coup d’État en 1992, visant explicitement à renverser l’ordre constitutionnel et exposant gravement au danger la vie d’un président démocratiquement élu. Occulter ces éléments au nom d’un anti-américanisme réflexe revient non seulement à méconnaître la réalité empirique, mais également à ajouter une dimension de déni à la tragédie vénézuélienne, tout en traduisant une forme de complaisance intellectuelle à l’égard de l’un des effondrements politiques les plus marquants du début du XXIᵉ siècle en Amérique latine. 

Chipilo Pulido, le 28 janvier 2026

28 Jan 2026


Conférence-débat : après l’« enlèvement » de Caracas

Mardi 20 janvier 2026 à 18h00, Café du Pont-Neuf, 14 Quai du Louvre – Paris 1er

La chute d’un dictateur soutenu par Vladimir Poutine, un dictateur qui a causé tant de souffrances parmi la population du Venezuela ne pouvait que nous réjouir. Mais l’évènement a été, jusque dans nos rangs, interprété de différentes manières.

Il n’a été question ni de démocratie ni de dictature dans les déclarations de Donald Trump mais seulement de narcotrafic et surtout de pétrole. Pourquoi ? Parvenir à la démocratie est-il hors-sujet pour les Vénézuéliens ou s’agit-il de ne pas répéter les erreurs commises en Irak par une transition trop hâtive ?

Tentons une image un rien baroque : l’annonce réjouissante, le 8 janvier, de la libération de nombreux prisonniers politiques indique-t-elle que l’arbre du pétrole ne doit pas cacher la forêt de la démocratie ?

En tout état de cause, quelles conséquences géopolitiques peut-on espérer ? Existe-t-il un réel fil conducteur dans la politique étrangère de Donald Trump et, dans ce cas, ce qui se passe en Amérique latine peut-il rejaillir sur Cuba ou sur cette autre dictature que constitue le Nicaragua de Daniel Ortega ? Enfin, est-ce que la doctrine Monroe revisitée par Washington (la « doctrine Donroe » comme dit le spirituel occupant de la Maison Blanche) peut sortir de son cadre géographique, et avec quelles conséquences, concerner l’Iran ou l’Ukraine ?

Pour que nous puissions débattre de ces questions en bénéficiant d’informations précises sur le continent sud-américain d’aujourd’hui, nous avons demandé à Renée Fregosi, qui a été enseignante chercheuse à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, auteur notamment d’un ouvrage récent sur les dictatures, Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme, et familière de nos rencontres, de prendre la parole dans notre salle habituelle du Café du Pont-Neuf mardi 20 janvier à 18 heures.

Vous y êtes très cordialement conviés.

H&L, le 16 janvier 2025

16 Jan 2026


Des tableaux exposés pour illustrer La Dénonciation, un recueil de nouvelles venu de Corée du Nord !

En 2014 paraissait en Corée du Sud un recueil de sept nouvelles venues clandestinement du Nord. Elles furent publiées ensuite dans une trentaine de pays – dont la France (aux éditions Picquier en 2016). Son auteur est resté anonyme et se fait appeler « Bandi » ce qui signifie en coréen « luciole ».

L’ouvrage éclaire en fait avec force le quotidien d’un État totalitaire. Dans un style sans fioriture, et usant de symboles et de métaphores simples, « Bandi » rappelle qu’en Corée du Nord la population est divisée en différentes catégories selon la confiance que leur accorde ou non le Parti unique; De cette confiance dépend par exemple le droit de résider dans la capitale. L’encadrement de chaque instant, la « sollicitation » incessante auprès de chacun à montrer son soutien enthousiaste, (forcément enthousiaste)  au régime, l’interdiction de déplacement dans le pays sans autorisation de la police, les  privilèges et passe-droits que s’attribuent les cadres du parti et les fonctionnaires de l’État; l’atmosphère paranoïaque de forteresse assiégée, sont présents de manière sensible tout au long de l’ouvrage. Et se retrouvent dans des tableaux. Un certain nombre d’artistes attachés à la démocratie et aux droits de l’homme ont en effet illustré ces nouvelles avec des œuvres qui seront exposées du 29 au 31 janvier 2025 en l’église évangélique baptiste coréenne de Paris, 42 rue de Provence, dans le IXème arrondissement. Vous êtes invité au vernissage de cette exposition le jeudi 29 janvier, de 18h à 20h 30.

Vidéo de présentation de l’événement :

H&L, le 12 janvier 2025

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Une exposition d’œuvres picturales suscitées par La Dénonciation

Bandi La dénonciation

Le vernissage de l’exposition d’oeuvres inspirées par La Dénonciation, un ensemble de sept nouvelles venues clandestinement de Corée du Nord – et dont l’éditeur Philippe Picquier vient de proposer une réédition de poche – a attiré une soixantaine de personnes jeudi soir 29 janvier. Ces œuvres et le livre étaient à la disposition du public encore vendredi et samedi dans une église baptiste qui leur a offert l’hospitalité. Très peu de visiteurs sont venus en revanche les deux jours suivants. C’était pourtant une manière un peu inattendue mais claire de redire notre refus de toute forme de totalitarisme. Lundi, à 18h, l’exposition aura lieu à Bruxelles, au Press-club, au n°95 de la rue Froissart.

On trouvera ci-dessous la courte allocution prononcée par Pierre Rigoulot lors du vernissage du 29 à Paris :

Chers amis,

Nous nous retrouvons ce soir autour d’un livre traduit en français il y a une dizaine d’années, un livre que des peintres coréens rappellent à notre bon souvenir parce qu’il les a frappés, touchés, émus.  Grâce aux efforts de M. Do Hee-yoon, qui nous vient de Séoul, et de Mme Lim Yeong-hee, une Coréenne de Paris, ces tableaux sont là, devant nos yeux, apportant la preuve que des problèmes graves peuvent se poser de manière persistante dans un monde qui pourtant change beaucoup. Nous pouvons, je crois, les remercier tous  – particulièrement les peintres inspirés par les nouvelles de Bandi – car en nous parlant de ce recueil de nouvelles intitulé La Dénonciation, ils s’adressent à nous sur plusieurs plans :

1er plan : ils nous rappellent des réalités historiques et géographiques, en particulier le fait qu’existe  depuis 1948, au nord-est de l’Asie, un État qui concentre jusqu’à la caricature, toutes les caractéristiques des États totalitaires  : un pouvoir  où l’exécutif, le législatif et le judiciaire ne sont pas distingués, un pouvoir qui associe sans contestation possible un État et un parti unique. L’individu y est dressé pour être au service de ce système : pas d’initiative politique individuelle, pas d’opinion personnelle, pas de liberté de croire ou de ne pas croire. Pire – et c’est un thème plusieurs fois repris dans La Dénonciation – il est demandé aux citoyens de manifester leur enthousiasme lors de grandes manifestations en faveur du système qui les broie ! C’est une différence majeure avec une simple dictature. Dans cette dernière, on ne peut pas dire qu’on est contre le dictateur. Dans un cadre totalitaire, on doit montrer qu’on est pour – et avec enthousiasme ! Depuis ces lointaines années, au cœur de la Guerre froide, ce système est en place, protégé, entretenu, défendu conjointement ou alternativement par la Chine et la Russie.

Sans doute, l’Europe connait d’autres problèmes qui la détournent  des atteintes systématiques aux droits de l’homme pratiquées dans la péninsule coréenne, au nord du 38ème parallèle. Mais le monde change et la Corée du Nord n’est pas étrangère non plus à ces « autres problèmes » de l’Europe puisque, comme vous le savez bien, la Corée du Nord a envoyé, à l’est de notre continent européen, plus de 10 000 soldats, envoyé des missiles par centaines et des obus par millions pour renforcer l’agression russe contre l’Ukraine. Les atteintes aux droits de l’homme sont les mêmes aujourd’hui qu’il y a 70 ans mais l’État qui en est responsable est devenu une puissance nucléaire, lance des missiles balistiques, menace son voisin du Sud et dénonce le Japon.

2ème plan : l’aspect littéraire et éditorial. Vous connaissez l’histoire des textes de Bandi, c’est à dire de la luciole, cette petite lueur d’informations lancée sur le marché du livre français grâce aux éditions Picquier, en 2016. Sept textes, plus précisément sept nouvelles au réalisme affiché, mais lestées d’émotions, d’ironie, d’indignations. Sans doute peut-on interpréter ces nouvelles comme autant d’appels au secours d’une population qui subit depuis l’enfance et jusqu’à la mort les effets d’un régime inhumain au point qu’elle ne sait plus bien ce que c’est qu’être libre. Il est question dans La Dénonciation d’oiseaux qui, libérés de leur cage, y retournent ; il est question de gens qui se mettent dans la peau d’un personnage qu’ils ne sont pas…

Plusieurs moments dramatiques illustrent pourtant ce constat : la brutalité du régime, sa crainte paranoïaque des ennemis de sa forteresse (soi disant) assiégée, la méchanceté ou l’hypocrisie d’agents ou de cadres du régime, la médiocrité des conditions de vie qu’elle impose et le renvoi toujours à plus tard de l’avenir radieux pourtant promis, tout cela alimente une Résistance qui reste vivante au sein de l’État totalitaire : on ironise sue cet, on s’en moque, on le fuit. Autant de preuves que la résistance existe en Corée du Nord et qu’on y espère des changements. La Dénonciation n’est pas un livre toujours plaisant. Mais c’est un livre qui garde l’espoir en un avenir meilleur pour la population nord-coréenne. J’ajoute que ces nouvelles sont pleines d’enseignements pour qui ne connait pas la Corée du Nord : les divisions entre citoyens selon la confiance que le régime met en eux – le droit de résider dans la capitale, Pyongyang, dépendant par exemple de la catégorie à laquelle on appartient – l’interdiction des déplacements à l’intérieur même du pays hors autorisation de la police, tels sont quelques uns des enseignements de ce livre. 

Bandi propose donc une œuvre littéraire de qualité. Mais c’est aussi  une œuvre pleine d’enseignements.           

Troisième plan : l’actualité. Cet ouvrage  écrit il y a une trentaine d’années est même utile pour mieux juger du monde actuel : c’est en effet sur cet horrible régime totalitaire que s’appuie aujourd’hui le régime russe de Vladimir Poutine, comme il s’appuie sur le régime des mollahs iraniens. Ici, la luciole devient un puissant projecteur. Que l’Iran des mollahs fournisse des drones à la Russie et la Corée du Nord des obus et des soldats, bref : que l’un et l’autre État combattent le monde démocratique  éclaire la nocivité du régime poutinien et confirme ce qu’il y a dix ans déjà nous suggérait Bandi : le totalitarisme n’est pas seulement un sujet de scandale tant y sont bafoués les droits de l’homme. C’est aussi une menace contre l’existence même de nos démocraties.

Un grand merci donc à Bandi, aux réseaux discrets qui ont conduit son œuvre jusqu’à nous, un grand merci à tous ces peintres qui nous ont rendu les nouvelles plus accessibles et un grand merci à l’église baptiste qui nous reçoit et tous ceux qui ont rendu possible cette exposition.

Pierre Rigoulot, le 29 janvier 2026

12 Jan 2026


La Guerre totale de Vladimir Poutine – Françoise Thom, (A l’Est de Brest-Litovsk 2025. 325 pages. 24 euros)

La Guerre totale de Vladimir Poutine - Françoise Thom

C’est une réflexion extrêmement documentée et très minutieuse que Françoise Thom nous propose sur les données du conflit ukrainien, son sens, les raisons de nous inquiéter mais aussi d’espérer; une réflexion appuyée sur une impressionnante érudition à l’égard de la res sovietica,                                 

L’ouvrage ne fait pas de Poutine un simple successeur du pouvoir soviétique. Il n’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt : il est l’un et l’autre car le communisme russe se situait déjà, plus qu’on ne le croyait, dans la continuité de l’histoire russe.      

Les rapprochements établis ici entre Poutine et ses prédécesseurs nous entrainent jusque dans les siècles précédents! Preuve d’une certaine « pesanteur », plus ou moins mystérieuse à la tête de l’État russe. La verticalité du pouvoir dans ce pays s’appuie notamment sur l’écrasement des liens sociaux, l’anomie les troubles intérieurs.

Le lien de l’actualité avec l’histoire russe est également perceptible dans ce qui est le moteur du poutinisme en acte : la soif de revanche et de toute puissance. Poutine, Françoise Thom le souligne en une formule frappante, est « obsédé par le désir du remake historique ». La haine de l’empêcheur de tourner en rond qu’est l’Europe est en effet si puissante qu’autour de Poutine, on rêve de reprendre l’affrontement avec elle depuis le début et d’en faire une mise à mort : « l’Europe est la source de tous les maux de l’humanité  (…) la pire chose qui ait été produite par l’humanité au cours des 500 dernières années (…) Elle doit être jetée dans les poubelles de l’histoire afin qu’elle ne gâche plus la vie de l’humanité » comme l’affirme aimablement Serguei Karaganov un des idéologues proches de Poutine qui en appelle comme bien d’autres à une guerre totale, militaire naturellement mais aussi économique diplomatique, idéologique et culturelle.

Françoise Thom montre la permanence des buts et des méthodes russes, cela ne signifie pour autant ni leur inéluctabilité ni leur efficacité. Mais le style de Poutine est clairement marqué dès son accession au pouvoir, lorsqu’il s’engagea dans une « guerre totale » contre les Tchétchènes, accusés par lui d’attentats commis par ses propres services. Cet homme a besoin d’attiser la haine et même les haines pour faire accepter ses choix, ses intérêts, ses conceptions. Les marxistes parlaient d’affrontements idéologiques reposant sur des conflits d’intérêts contradictoires. D’une certaine façon, c’est le contraire avec Poutine : la haine est première et s’applique à des situations et à des exigences qu’a définies le Chef. Et parce que la haine est totale, les conflits sont radicaux et les méthodes atroces. Comme Hitler sentait le sang dès ses premiers pas au sommet de l’Etat allemand, ainsi que l’observait avec raison un témoin des premiers temps du nazisme que cite notre auteur, Stefan Haffner1, Poutine suinte la volonté mauvaise de destruction de l’adversaire.

Une Ukraine européenne et démocratique est un cauchemar pour Poutine qui, en voulant reprendre le problème à la base, ne peut que désigner un autre ennemi, à peine plus lointain : l’Europe.

Mais un tsunami vient de de produire : l’élection de Donald Trump et l’émergence d’une Amérique nouvelle, loin des thèmes de la guerre froide, décidée à faire des affaires avec la Russie et de se débarrasser au plus vite du boulet ukrainien. Françoise Thom lui consacre une des parties de son livre les plus passionnantes à parcourir. Il n’est pas question ici d’expliquer les relations entre Poutine et Trump par un chantage classique à la révélation de galipettes tarifées quelque part à Moscou. Ou plutôt : si le chantage existe il prend place au sein d’une évolution du pouvoir de Washington et de la politique américaine qui mérite bien en effet, d’être comparée à une « lame de fond » puisque ses représentants dénoncent l’un et l’autre l’Europe restée fidèle à la défense des principes et des valeurs démocratiques et la menacent même conjointement à la Russie poutinienne.

D’où vient ce changement américain? D’où vient ce que Françoise Thom appelle « l’auto-poutinisation » des Etats-Unis ? Paradoxalement, l’excellence de sa connaissance de la Russie lui permet d’éclairer ce qui se passe sous nos yeux aux Etats-Unis. Trump n’est pas parvenu par hasard au pouvoir. Avec l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide, on crut un  moment que l’émergence du marché allait permettre la naissance d’une Russie pacifiée. En fait les oligarchies qui se constituèrent rapidement n’aspiraient certainement pas à un contrôle politique. La population russe pâtit alors de ce démantèlement de l’Etat. Même le KGB se fit un temps oublier (des politiques occidentaux surtout!). Un tel désordre incita à la recherche d’un homme d’ordre. Ce fut le début de l’ascension de Vladimir Poutine. 

Aux Etats-Unis, la situation est loin d’être identique mais les analogies sont intéressantes à constater : le Congrès déléguait de manière de plus en plus routinière ses prérogatives à l’exécutif, la Justice semblait de moins en moins indépendante du pouvoir. La chute de l’URSS a joué son rôle dans cette évolution : la croyance occidentale en la fin de la politique, en la fin de l’opposition de valeurs (démocratie vs autoritarisme ou totalitarisme), eurent pour conséquence le privilège accordé à un individualisme débridé. Chacun pour soi et la high tech pour tous ! Les géants de la Silicon Valley, de l’Intelligence artificielle et des crypto-monnaies exultaient ! Tout était permis et seuls des attardés comme les Européens et notamment les Ukrainiens s’imaginaient encore que des valeurs et des principes pouvaient être défendus au risque de sa mort. Bienvenue dans le monde de la post-vérité ! Et bienvenue, MM. Trump et Vance, dont nul parmi nous n’a oublié la diatribe de février 2025 à Munich où furent tancés les dirigeants européens coupables de ne pas vouloir laisser dire n’importe quoi sur le web et le monde politique. La liberté, croit-on aujourd’hui à Washington, c’est faire ce que l’on désire et immédiatement. Et malheur à qui s’oppose à ces désirs! Thierry Breton en sait quelque chose, devenu personna non grata pour avoir défendu l’idée de nécessaires régulations sur les réseaux de communication

Aujourd’hui les Russes applaudissent le président américain. Comme pour le pouvoir russe, la vérité ne compte pas, ni donc le mensonge, aux yeux de Trump. Ni le Bien ni le Mal. Et la démocratie n’a pas d’ennemis – ni d’amis . Il n’y a que des affaires à faire. Des rivieras moyen-orientales et non un combat contre l’islamisme, une coopération dans la recherche de terres rares avec Kyiv, du pétrole vénézuélien  à pomper et pas une dictature à abattre. Même les visées impériales se ressemblent et le Groenland, le Canada ou le Panama s’appellent à l’Est : Ukraine, Géorgie, Pays baltes et Finlande. Même dans les détails, les projets de Trump ressemblent à ceux de Poutine : développement du culte de la personnalité, recherche d’un mandat électif sans limite, éradication de l’opposition intérieure. Bref – et la constatation est inouïe : « Le régime en train de se mettre en place aux États- Unis présente beaucoup de similarités avec un régime communiste ». Nos frères siamois ne s’entendront sans doute pas toujours mais actuellement ils sont prêts à coopérer et à la référence fréquente pour illustrer la situation géopolitique actuelle – les accords   de Munich de 1938 – Françoise substitue, quitte à scandaliser ici et là – le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939.

La question majeure qui se pose est alors celle-ci : si les Etats-Unis tournent mal, autrement dit : tournent russes, il reste aux Européens à s’armer, à contrer la propagande russe, à défendre une vision humaniste et universaliste face aux défenseurs des soi-disant valeurs traditionnelles ( une approche relativiste en fait puisque les dites valeurs traditionnelles sont spécifiques à chaque pays), à diffuser cette vision dans une Ecole plus exigeante qu’elle ne l’est aujourd’hui et à restaurer l’autorité de l’Etat. A l’extérieur, il ne faut plus rien attendre du dialogue avec des ennemis qui désignent l’Europe non plus comme une vassale ou une colonie américaine mais bien comme « fasciste ».

Tant d’autres, il est vrai, sont passés sous le feu de telles accusations absurdes qu’il n’y a peut-être pas de quoi s’inquiéter! Et puis, ne sommes nous pas en bonne compagnie ? On pense à l’Ukraine mais aussi à la guerre d’Israël contre l’islamisme…

On sort ragaillardi de cette lecture et pourtant soucieux des nuances. Rien n’est inéluctable. Ni la défaite ni la victoire de l’Ukraine. Il n’y a que des tendances, des » pesanteurs », mais celles-ci, une fois bien explicitées comme elles le sont par Françoise Thom permettent d’envisager la possibilité, une fois encore, de la victoire de la démocratie.

Pierre Rigoulot, le 6 janvier 2026

  1. v.Histoire d’un Allemand, Souvenirs 1914-1933, Actes sud 2004 ↩︎

6 Jan 2026