Les lectures de Xi Jinping
La méfiance du monde occidental à l’égard de la Chine est associée à l’extraordinaire développement économique et militaire de la Chine, en passe, et avec une rapidité stupéfiante, de rattraper, et même de dépasser dans certains domaines les Etats-Unis.
Cette perception inquiète de la Chine ouvre une conjoncture particulièrement dangereuse sur le plan géopolitique selon Graham Allison, professeur émérite à Harvard et conseiller de plusieurs présidents américains, qui la désigne sous le nom de « piège de Thucydide », ainsi que l’a rappelé le n°1 chinois Xi Jinping lors de la récente visite de Donald Trump en Chine1.
Le développement très rapide de la puissance chinoise et les sentiments d’inquiétude qu’il suscite sont les deux mâchoires, de ce redoutable « piège » qui associe d’une part des données objectives facilement mesurables en termes de PIB, de production d’acier ou d’ordinateurs, et d’autre part des réactions affectives. Ce piège fonctionnait déjà il y a 1500 ans puisqu’il se referma sur Sparte et Athènes. Sparte, puissance dominante, finit par déclencher la guerre lorsqu’elle elle se sentit trop menacée par Athènes, puissance montante. Telle fut l’origine de la guerre du Péloponnèse.

Allison revient souvent sur cette guerre fameuse de l’Antiquité. Mais il examine aussi bien d’autres cas – seize exactement – de fonctionnement et parfois de dysfonctionnement du « piège ». Tout au long de l’histoire, des puissances montantes provoquant l’inquiétude des puissances dominantes de l’époque, la guerre s’est profilée à l’horizon. Et a même souvent éclaté : sur les 16 cas examinés, 12 se sont terminés par une guerre.
Aux yeux d’Allison, il n’est pas nécessaire d’entrer dans l’analyse du régime politique chinois. C’est son développement global qui importe et le type d’impact qu’il peut avoir sur l’opinion publique et les « décideurs » des Etats-Unis. Une sorte d’effet mécanique se produit, comme si, au-delà d’un certain seuil d’angoisse – et de rationalisations de cette angoisse sous la forme de préjugés hostiles, de critiques, de menaces – la guerre se déclenchait.
Le facteur déterminant du surgissement du « piège de Thucydide », c’est la modification du rapport de puissance entre deux pays concurrents, quelle que soit leur nature politique. Dans l’exemple que Thucydide commente, l’Etat dominant qui craint pour sa domination, c’est Sparte, une machine guerrière de premier ordre qu’affole la montée en puissance de la démocratique Athènes, protectrice des arts et des lettres. Sans doute, sa démocratie est élitiste, mais elle est bien réelle alors que l’Etat qui se sent menacé, c’est Sparte la militariste. C’est ce sentiment de menace qui explique que Sparte ait opté pour la guerre, une guerre poussée par l’intérêt national, la peur et le sens de l’honneur amenés à leur paroxysme.
Peut-on procéder à une analyse du même type des rapports entre la Chine et les Etats-Unis ?
Ceux-ci doivent tenir compte du fait que la Chine dirigée par Xi Jinping veut, fondamentalement, retrouver sa grandeur passée, un rêve de prospérité et de puissance. Pour y parvenir, le président chinois veut revitaliser le PCC, restaurer le nationalisme, maintenir une croissance rapide, réorganiser l’armée. Cette montée en puissance programmée concerne tous les domaines en même temps. Le projet fameux des nouvelles routes de la soie est à la fois d’ordre économique et géopolitique, civil et militaire
Mais le choc majeur, l’opposition la plus flagrante, le terrain le plus propice à des incompréhensions, des désaccords, et donc des affrontements entre la Chine et les Etats-Unis, est d’ordre culturel. A l’individualisme américain, à son attachement à la liberté et à l’égalité de droits s’oppose l’ethos confucéen valorisant l’autorité, la hiérarchie, la subordination des droits et des intérêts individuels.
Aux références propres à la Chine, les Américains opposent une référence universelle. Ils ne défendent pas leurs valeurs, disent-ils, mais des valeurs universelles.
Le danger engendré par de telles différences est bien réel : ce qui est en cause, c’est la légitimité du pouvoir adverse.
Certes, « la guerre entre les Etats-Unis et la Chine n’est pas inévitable », dit Allison. Elle est seulement possible. Mais un événement fortuit, inoffensif dans un contexte autre que la tension sous-jacente induite par l’essor incontrôlable de la Chine, peut déclencher un conflit à grande échelle.
Que faire ? Le problème est incontournable : « il n’y a pas de solution à la résurgence spectaculaire d’une civilisation vieille de 5000 ans forte d’une population d’un milliard quatre cent millions individus, dont le développement économique est sans commune mesure avec celui des Etats-Unis ».
Cette progression de la Chine, fait en tout cas, « qu’il devient de plus en plus difficile d’assurer la pérennité d’un monde dirigé par les Etats-Unis ».
Pierre Rigoulot, le 27 mai 2026
- Graham Allison : Vers la guerre, L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? Odile Jacob éd., Paris 2019, 29,90 euros. Un compte-rendu en fut donné en 2020 dans l’excellente revue en ligne Telos. ↩︎
