Surveiller et punir en Chine – Jean-Philippe Béja (La découverte 2026. 320 pages. 23 euros)

Comparées à celles que nous avons sur les camps soviétiques, les données sur le laogai chinois (l’équivalent du goulag soviétique) manquent. Les témoignages sont rares et il fallait jusqu’ici se contenter du remarquable Prisonnier de Mao, de Jean Pasqualini, publié par Gallimard en 1975, du livre de Harry Wu, Laogai, le goulag chinois, aux éditions Dagorno, qui date de 1997, et de l’étude de Jean-Luc Domenach, décédé il y a quelques mois : Chine : L’archipel oublié (Fayard, 1992). Le titre renvoyait clairement au peu d’état qu’on en faisait…
Dans un livre tout récent, Surveiller et punir en Chine, Jean-Philippe Béja apporte des précisions importantes, notamment sur l’origine du système concentrationnaire chinois (à vrai dire dès que les communistes chinois imposent une forme étatique à la portion de la population qu’ils contrôlent), sur son importance dans le cadre de la répression frappant les adversaires ou supposés tels du régime, sur son actualité enfin, grâce aux bons soins de Xi Jinping.
Béja indique les formes voisines du laogai auxquelles on peut être confronté : le lao giao, l’éducation par le travail et le juiyé (l’affectation professionnelle obligatoire), mais aussi les autres formes de punitions ou de contrôle auxquelles la population chinoise est soumise. La panoplie du PCC est bien fournie, depuis le « contrôle social » jusqu’aux exécutions en passant par le contrôle des déplacements de la population via le hukou, passeport intérieur et permis de résidence à la fois, faisant notamment de 200 millions de citoyens venus des campagnes pour travailler en ville, des « immigrés de l’intérieur » sans papiers : les mingongs.
L’ouvrage, clair et pédagogique, suit les différents soubresauts de la période maoïste : la campagne contre les « droitiers » après la période des « Cent fleurs », le « Grand bond en avant » puis la « révolution culturelle », mettant ainsi en évidence le recours aux « masses » ou plutôt le détour récurrent de Mao par les « masses » pour éliminer ses adversaires politiques au sein du Parti.
Le bilan est accablant pour Mao comme pour le système communiste. Mais les critiques, les réserves, les protestations de la population chinoise montrent que la société civile n’est pas morte. L’occupation de la place Tienanmen, les manifestations en faveur des dirigeants les moins brutaux, les conflits en jeux du chat et de la souris avec la censure d’internet, le succès puis la longue résistance du mouvement falungong (une sorte de gymnastique mystique), les oppositions ouvertes au pouvoir lors de la crise du covid, les luttes menées par les Tibétains et les Ouigours montrent que le PCC ne peut imposer tout à fait son ordre totalitaire et que la population chinoise, dans sa diversité, est loin d’être soumise.
Pierre Rigoulot, le 17 mai 2026
