Venezuela : quand lanti-américanisme fait oublier 25 ans de désastre

Depuis plus d’un quart de siècle, le Venezuela vit l’une des plus graves catastrophes politiques, économiques et humaines de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Pourtant, cette réalité est trop souvent reléguée au second plan, éclipsée par un anti-américanisme réflexe qui semble aujourd’hui plus mobilisateur que la dénonciation d’une dictature bien réelle.

Depuis l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir, puis sous Nicolás Maduro, le pays a connu un processus méthodique de destruction de la démocratie. L’indépendance de la justice a disparu, la séparation des pouvoirs a été vidée de sa substance, les libertés publiques ont été systématiquement restreintes et la liberté d’expression violemment réprimée. Au Venezuela, plus de 400 médias ont été fermés ou confisqués au cours des deux dernières décennies, dont au moins 285 radios. Des dizaines de journaux ont disparu et, ces dernières années, 25 journalistes ont été emprisonnés pour des raisons politiques. 

Il faut rappeler qu’il y a à peine deux ans, lors de l’élection présidentielle, le candidat de l’opposition a recueilli environ 70 % des suffrages, battant clairement Nicolás Maduro. Malgré cela, le régime s’est autoproclamé vainqueur avec près de 30 % des voix, au terme d’un scrutin largement dénoncé comme frauduleux. Face à cette confiscation flagrante de la souveraineté populaire, les réactions politiques et médiatiques en France ont été pour le moins timides.

Sur le plan économique, le bilan est tout aussi accablant. Plus de 60 % des petites et moyennes entreprises ont disparu, ce qui indique une contraction massive du secteur productif, dans lequel les PME jouent un rôle très important. L’inflation a atteint des niveaux record (en 2025, l’inflation annuelle a avoisiné 556 %). 

Selon le taux de change officiel le plus récent, le salaire minimum au Venezuela, fixé à 130 bolivars par mois, soit actuellement entre 0,4 et 1 dollar américain. À ce niveau, il figure parmi les salaires minimums les plus bas au monde lorsqu’ils sont exprimés en dollars.

La situation est tout aussi critique dans le secteur universitaire public. Un professeur titulaire à temps plein perçoit un salaire mensuel d’environ 1,58 dollar américain, selon les données syndicales. Ces rémunérations, inchangées depuis plusieurs années, illustrent la forte précarisation du corps enseignant et expliquent en partie l’exode massif des professeurs.

Parallèlement, les prix des produits de première nécessité restent élevés par rapport aux revenus. À Caracas, le prix d’un carton de 12 œufs de gros calibre s’élève à environ 3,58 dollars américains, selon des bases de données de prix de détail, soit plus du double du salaire mensuel d’un professeur universitaire titulaire.

Ce contraste entre salaires symboliques et coût réel de la vie met en évidence la profonde déconnexion entre les revenus officiels et les conditions économiques auxquelles est confrontée la population vénézuélienne.

L’industrie pétrolière, jadis pilier du pays, a été ruinée par la corruption et l’incompétence.  Il y a environ 20 ans, le Venezuela produisait plus de 3,2 millions de barils de pétrole par jour au sein de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), l’entreprise publique qui alimentait l’essentiel des recettes d’exportation du pays. Aujourd’hui, après des décennies de mauvaise gestion, de corruption et de désinvestissement, la production tourne autour de 0,9 à 1,1 million de barils par jour — soit moins du tiers de ce qu’elle était à son apogée.   

L’agriculture vénézuélienne s’effondre : la production totale est passée de 20 millions à moins de 10 millions de tonnes entre 2008 et 2023, forçant le pays à dépendre massivement des importations pour sa survie alimentaire.

À cela s’ajoute un désastre écologique majeur dans l’Amazonie vénézuélienne, où l’exploitation illégale des ressources, sous contrôle militaire et avec la complicité de groupes armés étrangers, détruit les écosystèmes et condamne les populations autochtones à une misère extrême. 

Dans cette même région du sud du Venezuela, le parc industriel qui entourait les entreprises de base de Guayana est aujourd’hui pratiquement démantelé : de nombreuses installations sont abandonnées, avec des hangars vides et des machines détériorées qui sont récupérées et exportées comme ferraille. Ce parc industriel, qui fut autrefois le cœur manufacturier qui visait à nous rendre moins dépendants du pétrole, témoigne désormais de l’effondrement du secteur industriel régional.

Les conséquences humaines sont dramatiques : plus de neuf millions de Vénézuéliens ont été contraints à l’exil, soit près d’un tiers de la population. Un exode massif, sans guerre déclarée, mais provoqué par la misère, la répression et l’absence totale d’avenir.

Comme le notait justement Ricardo Hausmann:

« Au cœur de cet effondrement se trouvait le démantèlement systématique des droits. Les droits de propriété ont été vidés de leur contenu ; les contrats ont cessé d’avoir un sens ; les tribunaux ont perdu leur indépendance ; les élections ont cessé de compter et s’exprimer est devenu un délit. À mesure que les droits disparaissaient, la sécurité, l’investissement, la confiance et la capacité d’imaginer disparaissaient eux aussi. Les gens ont cessé de planifier l’avenir, parce que l’avenir ne leur appartenait plus. »

Particulièrement grave a été l’action de la FAES, une force de police spéciale créée par Nicolás Maduro, responsable de l’exécution d’environ 1400 jeunes, majoritairement issus des quartiers populaires. Cette unité est impliquée dans des milliers d’exécutions extrajudiciaires. Ces pratiques ont été dénoncées par des organisations internationales comme constituant des crimes contre l’humanité. Face à ces assassinats, le tribun Mélenchon détourne le regard, fait semblant de ne rien voir. À cela s’ajoute l’enlèvement de citoyens étrangers utilisés comme monnaie d’échange diplomatique, parmi lesquels des ressortissants français, dont l’un a été récemment libéré après une détention totalement arbitraire.

Parallèlement, le Venezuela est devenu un espace d’influence pour des appareils sécuritaires étrangers, en particulier ceux de Cuba, de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Ces acteurs ont contribué, de différentes manières, au renforcement du contrôle politique et militaire du régime. Ainsi l’expose avec clarté Laura Vidal, docteure en sciences de l’éducation :

« Le Venezuela n’était pas un espace exempt d’influences étrangères avant cette opération. L’implication cubaine dans les structures de renseignement et de répression est documentée depuis des années, facilitée par des échanges politiques et économiques incluant un accès privilégié au pétrole. La présence militaire russe est également bien établie, notamment à travers des opérations documentées liées au groupe Wagner. Le Venezuela demeure profondément endetté envers des créanciers chinois, avec environ 20 milliards de dollars de prêts ayant façonné une dépendance économique et restreint l’autonomie des politiques publiques. Enfin, l’Iran a fourni un soutien technologique qui s’est traduit par des outils de répression, notamment l’usage signalé de drones lors des manifestations de 2024

Face à ce constat, il est problématique que certains responsables politiques et acteurs médiatiques français analysent la situation vénézuélienne à travers un prisme quasi exclusivement centré sur la critique des États-Unis. Si cette démarche peut relever d’une tradition légitime d’analyse critique des relations internationales, l’anti-américanisme érigé en grille de lecture dominante, lorsqu’il conduit à relativiser ou à occulter un processus totalitaire avéré, constitue une impasse analytique et normative. Comme le rappelle Hannah Arendt, « le totalitarisme substitue à l’État de droit un système où la loi devient l’instrument de la domination » (Les Origines du totalitarisme). La réduction de la crise vénézuélienne à une causalité exogène empêche ainsi de saisir les dynamiques internes de monopolisation du pouvoir et de contrôle social propres aux régimes totalitaires contemporains.

Il est tout aussi faux que dangereux de qualifier l’opposition vénézuélienne « d’extrême droite ». Celle-ci est plurielle et rassemble l’ensemble des forces démocratiques du pays, y compris de nombreux partis de gauche. Ironie tragique : l’un des partis les plus persécutés par le régime est le Parti communiste du Venezuela.

La situation vénézuélienne ne saurait être interprétée comme le résultat d’un complot extérieur, mais doit être analysée comme la conséquence d’un mode d’exercice du pouvoir qui, au nom d’un discours se revendiquant révolutionnaire, a conduit à la désarticulation progressive d’un régime démocratique certes imparfait, comme toute démocratie, mais fondé sur des institutions pluralistes et fonctionnelles. Cette dynamique a abouti à l’instauration d’un régime autoritaire présentant des caractéristiques proches du totalitarisme. Il importe de rappeler que l’irruption de Hugo Chávez sur la scène politique s’est effectuée à travers une tentative de coup d’État en 1992, visant explicitement à renverser l’ordre constitutionnel et exposant gravement au danger la vie d’un président démocratiquement élu. Occulter ces éléments au nom d’un anti-américanisme réflexe revient non seulement à méconnaître la réalité empirique, mais également à ajouter une dimension de déni à la tragédie vénézuélienne, tout en traduisant une forme de complaisance intellectuelle à l’égard de l’un des effondrements politiques les plus marquants du début du XXIᵉ siècle en Amérique latine. 

Chipilo Pulido, le 28 janvier 2026

28 Jan 2026


La Guerre totale de Vladimir Poutine – Françoise Thom, (A l’Est de Brest-Litovsk 2025. 325 pages. 24 euros)

La Guerre totale de Vladimir Poutine - Françoise Thom

C’est une réflexion extrêmement documentée et très minutieuse que Françoise Thom nous propose sur les données du conflit ukrainien, son sens, les raisons de nous inquiéter mais aussi d’espérer; une réflexion appuyée sur une impressionnante érudition à l’égard de la res sovietica,                                 

L’ouvrage ne fait pas de Poutine un simple successeur du pouvoir soviétique. Il n’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt : il est l’un et l’autre car le communisme russe se situait déjà, plus qu’on ne le croyait, dans la continuité de l’histoire russe.      

Les rapprochements établis ici entre Poutine et ses prédécesseurs nous entrainent jusque dans les siècles précédents! Preuve d’une certaine « pesanteur », plus ou moins mystérieuse à la tête de l’État russe. La verticalité du pouvoir dans ce pays s’appuie notamment sur l’écrasement des liens sociaux, l’anomie les troubles intérieurs.

Le lien de l’actualité avec l’histoire russe est également perceptible dans ce qui est le moteur du poutinisme en acte : la soif de revanche et de toute puissance. Poutine, Françoise Thom le souligne en une formule frappante, est « obsédé par le désir du remake historique ». La haine de l’empêcheur de tourner en rond qu’est l’Europe est en effet si puissante qu’autour de Poutine, on rêve de reprendre l’affrontement avec elle depuis le début et d’en faire une mise à mort : « l’Europe est la source de tous les maux de l’humanité  (…) la pire chose qui ait été produite par l’humanité au cours des 500 dernières années (…) Elle doit être jetée dans les poubelles de l’histoire afin qu’elle ne gâche plus la vie de l’humanité » comme l’affirme aimablement Serguei Karaganov un des idéologues proches de Poutine qui en appelle comme bien d’autres à une guerre totale, militaire naturellement mais aussi économique diplomatique, idéologique et culturelle.

Françoise Thom montre la permanence des buts et des méthodes russes, cela ne signifie pour autant ni leur inéluctabilité ni leur efficacité. Mais le style de Poutine est clairement marqué dès son accession au pouvoir, lorsqu’il s’engagea dans une « guerre totale » contre les Tchétchènes, accusés par lui d’attentats commis par ses propres services. Cet homme a besoin d’attiser la haine et même les haines pour faire accepter ses choix, ses intérêts, ses conceptions. Les marxistes parlaient d’affrontements idéologiques reposant sur des conflits d’intérêts contradictoires. D’une certaine façon, c’est le contraire avec Poutine : la haine est première et s’applique à des situations et à des exigences qu’a définies le Chef. Et parce que la haine est totale, les conflits sont radicaux et les méthodes atroces. Comme Hitler sentait le sang dès ses premiers pas au sommet de l’Etat allemand, ainsi que l’observait avec raison un témoin des premiers temps du nazisme que cite notre auteur, Stefan Haffner1, Poutine suinte la volonté mauvaise de destruction de l’adversaire.

Une Ukraine européenne et démocratique est un cauchemar pour Poutine qui, en voulant reprendre le problème à la base, ne peut que désigner un autre ennemi, à peine plus lointain : l’Europe.

Mais un tsunami vient de de produire : l’élection de Donald Trump et l’émergence d’une Amérique nouvelle, loin des thèmes de la guerre froide, décidée à faire des affaires avec la Russie et de se débarrasser au plus vite du boulet ukrainien. Françoise Thom lui consacre une des parties de son livre les plus passionnantes à parcourir. Il n’est pas question ici d’expliquer les relations entre Poutine et Trump par un chantage classique à la révélation de galipettes tarifées quelque part à Moscou. Ou plutôt : si le chantage existe il prend place au sein d’une évolution du pouvoir de Washington et de la politique américaine qui mérite bien en effet, d’être comparée à une « lame de fond » puisque ses représentants dénoncent l’un et l’autre l’Europe restée fidèle à la défense des principes et des valeurs démocratiques et la menacent même conjointement à la Russie poutinienne.

D’où vient ce changement américain? D’où vient ce que Françoise Thom appelle « l’auto-poutinisation » des Etats-Unis ? Paradoxalement, l’excellence de sa connaissance de la Russie lui permet d’éclairer ce qui se passe sous nos yeux aux Etats-Unis. Trump n’est pas parvenu par hasard au pouvoir. Avec l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide, on crut un  moment que l’émergence du marché allait permettre la naissance d’une Russie pacifiée. En fait les oligarchies qui se constituèrent rapidement n’aspiraient certainement pas à un contrôle politique. La population russe pâtit alors de ce démantèlement de l’Etat. Même le KGB se fit un temps oublier (des politiques occidentaux surtout!). Un tel désordre incita à la recherche d’un homme d’ordre. Ce fut le début de l’ascension de Vladimir Poutine. 

Aux Etats-Unis, la situation est loin d’être identique mais les analogies sont intéressantes à constater : le Congrès déléguait de manière de plus en plus routinière ses prérogatives à l’exécutif, la Justice semblait de moins en moins indépendante du pouvoir. La chute de l’URSS a joué son rôle dans cette évolution : la croyance occidentale en la fin de la politique, en la fin de l’opposition de valeurs (démocratie vs autoritarisme ou totalitarisme), eurent pour conséquence le privilège accordé à un individualisme débridé. Chacun pour soi et la high tech pour tous ! Les géants de la Silicon Valley, de l’Intelligence artificielle et des crypto-monnaies exultaient ! Tout était permis et seuls des attardés comme les Européens et notamment les Ukrainiens s’imaginaient encore que des valeurs et des principes pouvaient être défendus au risque de sa mort. Bienvenue dans le monde de la post-vérité ! Et bienvenue, MM. Trump et Vance, dont nul parmi nous n’a oublié la diatribe de février 2025 à Munich où furent tancés les dirigeants européens coupables de ne pas vouloir laisser dire n’importe quoi sur le web et le monde politique. La liberté, croit-on aujourd’hui à Washington, c’est faire ce que l’on désire et immédiatement. Et malheur à qui s’oppose à ces désirs! Thierry Breton en sait quelque chose, devenu personna non grata pour avoir défendu l’idée de nécessaires régulations sur les réseaux de communication

Aujourd’hui les Russes applaudissent le président américain. Comme pour le pouvoir russe, la vérité ne compte pas, ni donc le mensonge, aux yeux de Trump. Ni le Bien ni le Mal. Et la démocratie n’a pas d’ennemis – ni d’amis . Il n’y a que des affaires à faire. Des rivieras moyen-orientales et non un combat contre l’islamisme, une coopération dans la recherche de terres rares avec Kyiv, du pétrole vénézuélien  à pomper et pas une dictature à abattre. Même les visées impériales se ressemblent et le Groenland, le Canada ou le Panama s’appellent à l’Est : Ukraine, Géorgie, Pays baltes et Finlande. Même dans les détails, les projets de Trump ressemblent à ceux de Poutine : développement du culte de la personnalité, recherche d’un mandat électif sans limite, éradication de l’opposition intérieure. Bref – et la constatation est inouïe : « Le régime en train de se mettre en place aux États- Unis présente beaucoup de similarités avec un régime communiste ». Nos frères siamois ne s’entendront sans doute pas toujours mais actuellement ils sont prêts à coopérer et à la référence fréquente pour illustrer la situation géopolitique actuelle – les accords   de Munich de 1938 – Françoise substitue, quitte à scandaliser ici et là – le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939.

La question majeure qui se pose est alors celle-ci : si les Etats-Unis tournent mal, autrement dit : tournent russes, il reste aux Européens à s’armer, à contrer la propagande russe, à défendre une vision humaniste et universaliste face aux défenseurs des soi-disant valeurs traditionnelles ( une approche relativiste en fait puisque les dites valeurs traditionnelles sont spécifiques à chaque pays), à diffuser cette vision dans une Ecole plus exigeante qu’elle ne l’est aujourd’hui et à restaurer l’autorité de l’Etat. A l’extérieur, il ne faut plus rien attendre du dialogue avec des ennemis qui désignent l’Europe non plus comme une vassale ou une colonie américaine mais bien comme « fasciste ».

Tant d’autres, il est vrai, sont passés sous le feu de telles accusations absurdes qu’il n’y a peut-être pas de quoi s’inquiéter! Et puis, ne sommes nous pas en bonne compagnie ? On pense à l’Ukraine mais aussi à la guerre d’Israël contre l’islamisme…

On sort ragaillardi de cette lecture et pourtant soucieux des nuances. Rien n’est inéluctable. Ni la défaite ni la victoire de l’Ukraine. Il n’y a que des tendances, des » pesanteurs », mais celles-ci, une fois bien explicitées comme elles le sont par Françoise Thom permettent d’envisager la possibilité, une fois encore, de la victoire de la démocratie.

Pierre Rigoulot, le 6 janvier 2026

  1. v.Histoire d’un Allemand, Souvenirs 1914-1933, Actes sud 2004 ↩︎

6 Jan 2026


La liberté « libertarienne » : à consumer sans modération ?

Elon Musk partout qualifié de « libertarien », de même que le nouveau chef de l’État argentin, Javier Milei (qui s’est d’ailleurs lui-même présenté comme « le premier président libertarien de l’histoire ») : l’année 2024 aura donc vu ce label traduit du libertarian américain et jusqu’alors ignoré du lexique « grand public » opérer une notable irruption dans les médias  du monde entier. Des « libertariens » ? Sous cette appellation sont outre-Atlantique désignés des partisans résolus d’une liberté individuelle intégrale seulement limitée par le respect de celle des autres individus. Ce qui, doctrinalement, renvoie à un courant de pensée dûment répertorié : le « libertarianism » – qui théorise et soutient la prééminence absolue d’un liberté en tout : de pensée, d’expression, d’échange, d’association, de mœurs ou encore d’autodéfense. Dont la propriété de soi et la choix volontaire sont les plus surs fondements.

Mais pourquoi ne pas plutôt parler de « libertaires » et de « libertarisme » ? Tout simplement parce que ceux-ci se caractérisent par leur collectivisme économique alors que les libertariens américains  voient dans la propriété privée le support obligé de l’exercice de la liberté de l’individu – une distinction décisive. Autre précision sémantique liminaire: aux États-Unis, le label « libertarianism » a une acception large qui inclut les « classical liberals » (Hayek, Mises, Friedman…) contraints de renoncer à se poser en libéraux depuis que dans les années 1930 le terme liberal y a pris une connotation étatiste et progressiste – et une signification plus étroite qui ne s’applique qu’à de rigoureux anti-étatistes et vrais « ultra-libéraux » refusant d’être amalgamés aux libéraux classiques encore trop interventionnistes à leurs yeux. Celle-ci seule retiendra notre attention dans ce qui suit.

Anarcho-capitalistes vs « Minarchistes » : dissensus entre libertariens

Au cours de la première moitié des années 1970, un tir nourri de publications sans précédent dans l’histoire politico-intellectuelle américaine défend soudain la cause d’un « libertarianisme » typiquement « made in USA » : Radical Libertarianism : A Right Wing Alternative (Jerome Tucille, 1970), Libertarianism : A Political Philosophy for Tomorrow (John Hospers, 1971), For a New Liberty : The Libertarian Manifesto (Murray Rothbard, 1973), The Machinery of Freedom (David Friedman (1973)… Un peu plus tard, en 1982, le futur chef de file du mouvement, Murray Rothbard, revient à la charge en publiant un magistral The Ethics of Liberty. Mais cette assomption libertarienne n’a pas qu’une dimension éditoriale. Sur un plan plus militant, des think tanks se mettent en place (Cato Institute en 1977, Mises Institute en 1982) et se fonde même dès 1971 un parti politique, le Libertarian Party participant aux élections présidentielles – tandis que le champ académique se voit également investi avec la création en 1977 d’un Journal of Libertarian Studies.            

Si avant ces prolifiques années 1970 le vocable libertarian  existait déjà au sens de « libertaire » venu d’Europe, il demeurait d’usage confidentiel et n’avait pris sa connotation inédite de « pro-capitaliste » qu’à l’orée des années 1940 – en particulier sous l’influence de « pré-libertariens » qui s’étaient fait un nom entre 1930 et 1940, tels Frank Chodorov, Albert Jay Nock ou Henry Mencken, révulsés par le New Deal. Mais ce n’est donc qu’une trentaine d’années plus tard qu’il acquiert une robuste notoriété en lien avec l’émergence remarquée d’un libertarianisme qui radicalise l’attachement à une liberté (individuelle) célébrée en valeur cardinale dotée d’un monopole axiologique. Au sein du corpus éditorial mentionné plus haut, la moitié des ouvrages font explicitement référence à la priorité lexicale dévolue à ce qui est dénommé aussi bien « Freedom » que « Liberty ». Le contexte politique américain d’alors explique que cela soit intervenu au début des années 1970, soit à la fin des deux présidences  de Lyndon Johnson (1963-1969) qui avaient vu brusquement se développer un social-étatisme des plus activistes, entre aides sociales de toutes sortes et institutionnalisation de l’ « Affirmative Action » (discrimination positive). D’où, en virulente réaction (favorisée par l’opposition étudiante à la guerre au Viet-Nam) contre cette étatisation de la société américaine, la spectaculaire irruption du libertarianisme sur la scène publique.

En fait, tous les auteurs libertariens dont il vient d’être question sont volontiers désignés et se qualifient eux-mêmes comme des « anarcho-capitalistes ». Des anarchistes ? Certes, mais dans une version spécifiquement américaine qui n’a guère à voir avec ce qui caractérise l’anarchisme européen, résolument collectiviste et égalitariste, ni non plus avec un quelconque « anarchisme de droite ». Eux aussi farouchement anti-étatistes, les libertariens anarcho-capitalistes considèrent que le libre échange volontaire entre individus de préférence associés et donc le libre marché suffisent à auto-réguler l’action humaine.  Ce choix d’un laissez-faire en tout doit en principe générer un monde tolérant et pacifique, où chaque individu peut s’accomplir en plein propriétaire de soi libéré de toute mise sous tutelle par un État forcément illégitime puisqu’il se dispense du consentement contractuel explicite  de chacun des citoyens.

Mais dans la galaxie libertarienne, tout le monde ne l’entend pas ainsi. Une mouvance dite « minarchiste » estime que pour éviter le chaos et la violence, assurer le respect des contrats, punir la fraude et défendre la liberté individuelle contre toute agression, un dispositif de protection public et commun demeure indispensable : un État minimum. C’est ce qu’une dizaine d’années avant le surgissement anarcho-capitaliste avait  soutenu la célèbre romancière et philosophe Ayn Rand (Atlas Shrugged, 1957; Capitalism, the Unknown Ideal, 1966) non sans paradoxe : souvent cataloguée comme figure de proue libertarienne en tant que fervente avocate de la souveraineté de l’individu dans le cadre nécessaire d’un « capitalisme de laissez-faire »,  elle récusait  cette qualification en voyant dans les libertariens des individus irresponsables (des « hippies », des « zombies »…)  dont l’irrationalité contredisait sa propre philosophie « objectiviste ». Un peu plus tard, un autre philosophe de poids, Robert Nozick (professeur à Harvard) se revendiqua du libertarianisme minarchiste dans son remarqué Anarchy, State and Utopia (1974) dirigé contre les thèses socialisantes du liberal John Rawls.  Mais il y établit aussi que dans un monde d’anarchie, un processus de « main invisible » aboutirait forcément à fédérer des agences privées de protection en un quasi État « ultra-minimal » puis « minimal ».

Ce bref survol ne saurait enfin ignorer que sur cette bipolarisation se greffe un improbable et très minoritaire « libertarianisme de gauche » (Peter Vallentyne) qui, tout en acceptant l’idée d’un individu propriétaire de soi, défend celle d’une collectivisation des ressources et prône l’instauration d’un « basic income » (revenu universel) impliquant l’intervention d’un État redistributeur et dirigiste…

Une utopie entre angélisme et apories

Depuis son apparition il y a plus d’un demi-siècle, le libertarianisme a poursuivi son aventure intellectuelle mais sans véritablement s’imposer sur le « marché des idées » ni compter de nouvelles figures attirant l’attention (hors Hans-Herman Hoppe, auteur en 2001 de Democracy. The God that Failed, qui?), ni encore moins sur le plan politique. Ne dépassant jamais guère plus de 1 % des voix lors des élection présidentielles avec pendant longtemps Ron Paul en tête d’affiche du parti libertarien, ce dernier a même brutalement chuté en 2024 puisque son candidat Chase Oliver n’en a recueilli que 0,4 %. Face à ce cruel et persistant déficit d’audience populaire, les libertariens version anarcho-capitaliste ont de quoi s’interroger : pourquoi un tel insuccès à convaincre dans un pays où existe depuis toujours une redoutable tradition anti-étatiste ( portée au XIXème siècle par David Thoreau puis Lysander Spooner et Benjamin Tucker) ? Et pourquoi l’échec à s’exporter hors d’Amérique dans un état non groupusculaire ?

Ne se pourrait-il pas, en premier lieu, que ces libertariens aient nourri d’excessives illusions quant à l’appétence présumée des humains (fussent-ils américains) pour la liberté – et qui plus est une liberté pratiquement sans entraves ni garde-fous ? Nombre d’entre eux n’ont-ils pas plutôt « peur de la liberté » (Eric Fromm), préférant le confort du conformisme, de la servitude (La Boétie), voire de la soumission aux autocrates qui dominent en fait la planète ? Á moins que non sans quelque raison, ils estiment que se jeter dans un monde « déconstruit » sans autorité ni espace publics, sans nations ni frontières et où l’idée même de société aurait disparu revient à dire adieu aux libertés les plus élémentaires propres aux démocraties libérales d’Occident ? Imaginons par ailleurs qu’ait pris corps l’utopie anarcho-capitaliste, soit une juxtaposition d’entités juridiques privées (des copropriétés comme les « gated communities » ou les « îles flottantes »  apatrides ) auxquelles on adhère volontairement et dont la sécurité est assurée par des agences non moins privées. Au nom de quoi l’adhérent d’une de ces agences qui viole le droit adopté dans une autre devrait-il se soumettre aux sanctions édictées par celle-ci puisque il n’y a pas donné son consentement ?  Afin qu’aucun crime ne demeure impuni où que l’on se trouve mais aussi que l’on puisse  librement circuler au dehors de sa copropriété communautaire, ces diverses entités et agences n’en viendront-elles pas à se fédérer et adopter un minimum de règles communes ? Et ainsi (où l’on retrouve Nozick!) recréer un dispositif étatique minimal ? Ce qui , sur le plan militaire, ne serait pas moins nécessaire pour faire face aux agressions ne manquant pas de provenir d’États autoritaires avides d’hégémonie qui, eux, auraient subsisté (à moins que par angélisme géopolitique et inclinations isolationnistes, le pacifisme libertarien pousse à croire qu’il n’y aura plus jamais de guerres!)

Outre cette imputation d’irréalisme affectant l’utopie libertarienne radicale, les prises de position anti-étatistes appliquées au contexte contemporain  et partagées avec l’extrême droite peuvent apparaître non moins problématiques. Climato-dénégationnisme, conspirationnisme antivax lors de l’épisode du covid : tout semble se passer comme s’il suffisait que quoi que ce soit présumé impliquer forcément l’État s’en retrouve irrémédiablement contaminé et disqualifié. Inversement, prétendre que par essence le capitalisme, pour le moins idéalisé, n’offre que des solutions servant la liberté individuelle laisse perplexe lorsqu’on  songe aux fraudes, tentations monopolistiques et intrusions dans la vie privée des gens dont peuvent faire preuve des entreprises. Enfin, plusieurs propositions libertariennes basiques et emblématiques ne laissent pas d’interroger en raison de leur adéquation peu évidente avec une éthique responsable (souci des conséquences, capacité d’autolimitation) de la liberté  et sa logique: l’identification préférentielle de la liberté au seul exercice du droit de propriété privée  n’est-elle pas réductrice et n’exclut-elle pas d’autres réquisits non moins fondamentaux de la liberté individuelle ? La fixation obsessionnelle sur un État accusé d’être l’unique cause des menées liberticides dans le monde ne pèche-t-elle pas par excès alors qu’il lui est historiquement souvent arrivé d’avoir aussi été l’artisan de l’émancipation d’individus opprimés (femmes, esclaves, minorités religieuses…) – et qu’aux côtés de l’étatisme, le collectivisme moral et culturel (tribalisme, traditionalisme) n’est pas moins tyrannique ? Le laxisme d’une liberté d’expression sans freins ni limites et légitimant donc menaces violentes, calomnies, insultes et diffamation  ne viole-t-il pas la liberté de personnes ainsi exposées à une ruine arbitraire de leur réputation – et le libertarianisme ne cautionne-t-il pas de la sorte le calamiteux règne relativiste de la « post-vérité » ?

*

Dans le contexte d’un premier quart de XXI ème siècle marqué par le triomphe des rapports de force brutaux et des régimes « illibéraux », le libertarianisme dans sa version radicale semble bien voué à demeurer hors-sol, à l’état d’ambivalente utopie. Cependant, même dans ses excès, il a le grand mérite de contraindre à repenser les fondements classiquement convenus du politique, à devoir réexaminer ce qui paraissait partout aller de soi. Donc, ne surtout pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » – sous condition de le soustraire aux sortilèges d’un dogmatisme doctrinal exacerbé et ne plus hyperboliser une liberté absolutisée. Ne serait-il pas en effet plus convaincant et percutant en étant avant tout un état d’esprit, une sensibilité farouchement vigilante, attachés à traquer et pourfendre tous les incessants débordements bureaucratiques et paternalistes de la puissance publique ? Ceci à l’instar d’un…Clint Eastwood  qui s’est volontiers et explicitement posé en subtil « libertarien » dénonçant les intrusions étatiques qui prétendent faire le bonheur des gens sans et même contre eux ou leur dictant leur conduite…Cependant, le libertarianisme plus réaliste et soucieux d’efficience qui s’affiche actuellement au sommet des États argentin et étatsunien ne le fait-il pas au prix d’une dommageable ambiguïté ? Milei refuse la liberté d’avortement et appréciait le populisme autoritaire de Bolsonaro tandis que Musk (rallié à la démagogie nationaliste de Trump)  est fasciné par Poutine, dont les penchants libertariens ont tout de même à ce jour échappé à tout le monde…Le libertarianisme 2.0 est-il vraiment soluble dans ce déroutant confusionnisme ?

                                                       Alain Laurent, le 10 juin 2025

10 Juin 2025


Le livre de Régis Genté « Notre homme à Washington » : une rétrospective accablante sur les liens entre Trump et la Russie

Régis Genté - Notre Homme à Washington Trump dans la main des Russes

Quelle est la nature des relations entre Trump et Poutine ? La question est aussi ancienne que lancinante mais elle est revenue au premier rang des interrogations en particulier pour tous ceux que préoccupe le destin de l’Ukraine.

Ecrit avant l’élection de novembre dernier, le livre de Régis Genté Notre homme à Washington (Grasset, 2024), sous-titré « Trump dans la main des Russes »  éclaire l’actualité sous un jour spécifique dans la mesure où il s’agit d’une exploration des liens entre Donald Trump et la Russie sur une période de plus de quarante ans.

L’auteur, journaliste spécialisé sur l’Europe de l’Est, s’appuie sur des documents et des témoignages avérés pour étayer sa thèse selon laquelle Trump aurait été repéré par les services soviétiques dès les années 1980. Grande continuité puisque, dès cette époque, Trump multiplie les déclarations contre l’OTAN… Et formidable prescience des services russes qui ne pouvaient quand même pas prévoir qu’ils investissaient sur un futur président des Etats-Unis. Cependant, nul complotisme ici, rien que des faits. 

Selon Régis Genté, Trump est devenu très tôt un “contact confidentiel” c’est-à-dire une personne que les services russes “cultivent” en la soutenant, sans qu’elle soit nécessairement consciente de jouer en retour un rôle actif qui leur sera favorable. En l’occurrence les services russes ne cesseront d’apporter d’opportuns soutiens financiers via la horde de mafieux, d’espions et d’oligarques qui a envahi les Etats-Unis après l’effondrement de l’Union Soviétique. A chaque fois qu’il frôle la faillite, de généreux personnages à la fortune trouble achètent des appartements surpayés dans ses Trump Towers ou investissent dans ses autres projets immobiliers. A l’inverse Trump, qui s’est rendu trois fois en Russie depuis 1987, n’a jamais réussi à fourguer une Trump Tower à Moscou – c’est un de ses arguments de défense.

L’auteur est particulièrement prolixe autour de la campagne de 2016 car il dispose de deux sources officielles d’enquête. Un rapport du Sénat – alors à majorité républicaine mais pas la même qu’aujourd’hui… – et le rapport du conseiller spécial Robert Mueller, certes publié de façon expurgée mais quand même très explicite. On y découvrira notamment la gamme inattendue des services offerts par la Deutsche Bank.

Régis Genté souligne bien qu’il n’existe pas de “smoking gun” prouvant une collusion directe mais que le faisceau d’indices est suffisamment conséquent pour susciter des interrogations quant aux racines de la grande mansuétude qui est la marque de la nouvelle politique américaine vis-à-vis du Kremlin. La simple fascination pour un autocrate (l’hypothèse psychologique) ou la volonté de redéfinir des zones d’influence (l’hypothèse géostratégique) paraissent des explications très insuffisantes au regard de l’obstination dans les prises de position de Donald Trump et des siens depuis le 20 janvier dernier : toujours favorables à la Russie et hostiles à l’Ukraine. En reliant les événements les plus récents, le lecteur pourra facilement écrire la conclusion que le livre laisse en suspens.

Antoine Cassan, le 29 avril 2025

29 Avr 2025


Lettre ouverte de Lech Walesa au président Trump

Lech Walesa, une des figures emblématiques de la résistance au  totalitarisme communiste, ancien leader du syndicat Solidarnosc, ancien président de la Pologne et prix Nobel de la paix en 1983,  a envoyé, avec une quarantaine d’autres anciens opposants politiques au régime communiste polonais, une lettre ouverte au président Trump. Nous pensons qu’il est important que nos lecteurs en prennent connaissance.

« Excellence, Monsieur le Président,

Nous avons suivi votre rencontre avec le président Zelenski à la Maison-Blanche avec crainte et dégoût. Il est insultant que vous attendiez de l’Ukraine qu’elle exprime sa gratitude pour l’aide matérielle des États-Unis dans sa lutte contre la Russie. Nous devons gratitude aux héroïques soldats ukrainiens qui versent leur sang depuis plus de 11 ans pour défendre les valeurs du monde libre et leur patrie attaquée par la Russie de Poutine. Comment le dirigeant d’un pays qui est le symbole du monde libre peut-il ne pas le reconnaître ?

L’atmosphère dans le Bureau ovale pendant la rencontre nous a rappelé les interrogatoires des services de sécurité et des tribunaux communistes. À l’époque, les procureurs nous disaient qu’ils détenaient tout le pouvoir alors que nous n’en avions aucun. Ils supprimaient nos libertés parce que nous refusions de coopérer ou d’exprimer notre gratitude envers le régime communiste. Nous sommes choqués que le président Zelensky ait été traité de la même manière.

L’histoire montre que lorsque les États-Unis s’éloignent des valeurs démocratiques et de leurs alliés européens, ils se mettent en danger. Le président Woodrow l’avait compris en 1917, lorsque les États-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale. Roosevelt l’avait compris après Pearl Harbor en 1941, conscient que défendre l’Amérique signifiait combattre à la fois dans le Pacifique et en Europe.

Sans le président Reagan et le soutien financier des États-Unis, l’effondrement de l’empire soviétique n’aurait pas été possible. Reagan a qualifié l’URSS d’« empire du mal » et l’a affronté avec détermination. Nous avons gagné, et aujourd’hui sa statue est à Varsovie, face à l’ambassade des États-Unis.

Monsieur le Président, une aide militaire et financière ne peut être comparée au sang versé pour l’indépendance de l’Ukraine, pour la liberté de l’Europe  et du monde. La vie humaine n’a pas de prix. Nous devons être reconnaissants à ceux qui sacrifient leur sang et leur liberté, ce qui est une évidence pour nous, anciens prisonniers politiques du régime communiste sous la Russie soviétique.

Nous exhortons les États-Unis à respecter le Mémorandum de Budapest de 1994 qui établit une obligation directe de défendre les frontières et la souveraineté de l’Ukraine en échange de l’abandon de ses armes nucléaires. Ces garanties sont inconditionnelles: elles ne suggèrent nulle part que cette aide est une simple transaction économique. »

Lech Wałęsa, ancien prisonnier politique, dirigeant de Solidarité, président de la Pologne, le 3 mars 2025

7 Mar 2025


L’ennemi Américain

Des réactions très vives se sont aussi manifestées parmi nous. Significative de cette veine est celle de notre ami  Alain Laurent, philosophe et éditeur. La voici  – et en tout cas le débat continue.

H&L

Dans les diatribes de Trump/Musk/Vance contre une Europe mollassonne, masochistement ouverte aux submersions islamo-migratoires  (mais si prompte à réprimer la liberté d’expression de qui les critique) et si longtemps dénuée de vraie volonté de se défendre,  tout est donc loin d’être infondé ou mal venu. Et on leur reconnaîtra une salubre volonté d’éradiquer l’immonde wokisme et un soutien sans faille à Israël.

Nonobstant, cela ne saurait assurément suffire à compenser tout ce que les nouvelles et disruptives orientations de l’administration Trump comportent de profondément révoltant et inacceptable pour tout partisan de la démocratie libérale. Bien sûr il y a d’abord la trahison de l’Ukraine avec l’alignement servile de l’affairiste mafieux de la Maison blanche sur le narratif répugnant du criminel de guerre du Kremlin (« Zelinsky dictateur », la Russie n’est pas l’agresseur mais c’est l’OTAN), avec passage à l’acte (fin du soutien financier et militaire américain, injonction à la capitulation, insondable mépris pour les souffrances, le bon droit et l’héroïsme des Ukrainiens, complicité avec la Russie néo-soviétique dans le dépeçage et le pillage de l’Ukraine, fin des sanctions, votes de sordides résolutions communes  russo-américaines à l’ONU….). Mais tout cela ne prend sens que dans le contexte global d’un cataclysme géo-idéologique sans précédent : la violente et cauchemardesque conversion de la politique étrangère états-unienne au culte cynique du seul rapport de force et l’absolution totale des régimes tyranniques et impérialistes (ce qui est le cas de la Sainte Russie poutinienne qui, pour Trump, n’est ni une dictature ni un agresseur – et doit être réintégrée au G7 !!!)

De facto, les États-Unis « maga » sont donc ainsi devenus des traîtres à l’Occident (leur soutien à la vraie extrême droite pro-nazie et  nostalgique du stalinisme de l’Afd en Allemagne en est la parfaite illustration) et des ennemis non seulement économiques mais politiques de l’Europe puisque celle-ci est abandonnée aux appétits impérialistes d’une Russie avide d’en finir avec les démocraties libérales. qui la bordent  Trump ne se contente pas d’être un ingénieur du chaos mondial: avec son complice Poutine auquel il s’est désastreusement soumis, il forme désormais avec lui une monstrueuse entité maléfique :Poutrump – dont les exactions vont encore accroître le réensauvagement de la planète. Qu’il soit en outre un obscurantiste climato-négationiste,  anti-science et anti-vax agissant notoire ne fait que compléter le tableau d’un nouveau pouvoir américain composé d’un ramassis de voyous et de brutes primitives au cerveau reptilien surdimensionné qui mentent  et affabulent comme ils respirent (à l’instar de leur ami Poutine!).

Confrontés à ce désastre civilisationnel, à la destruction irrémédiable de l’Alliance atlantique et à ce règne annoncé de tyrannie planétaire d’un vampiresque duopole russo-américain, inutile de se voiler la face : les USA trumpisés nous ont déclaré une querelle non seulement commerciale mais (géo)politique et morale. Peut-on alors se contenter de faire le dos rond en attendant passivement et illusoirement que ça se passe et des jours meilleurs (exorcisme magique par déni d’une réalité dystopique!)? Et suffira-t-il que l’Europe s’engage enfin dans un réarmement militaire dont les effets ne seront pas effectifs avant 5 ans au mieux– donc trop tard ? Ne vaudrait-il pas plutôt  sans tarder entrer en résistance et même riposte actives : boycotter ce qui peut l’être du « made in USA » (ce que font déjà les revendeurs de Tesla et les Canadiens!), cessation de la fourniture principale d’armements  américains par les autres pays européens, exiger dans l’UE la mise au ban…d’Orban, le Hongrois (et de Fico, le Slovaque) ces alliés du trumpisme poutinien, marquer à la culotte en France les propagandistes décomplexés de celui-ci qui relèvent la tête (sur les réseaux sociaux et des médias comme le JDD ou C News) – et soutenir encore plus les Ukrainiens insultés et calomniés ?

Longue vie à une Ukraine indépendante et démocratique –  and shame on you for ever, Trump and C° –  God damn you !                

Alain Laurent, le 4 mars 2025

6 Mar 2025


Trump : la tradition de l’appeasement?

La crise avec l’Amérique vient du fait que nous n’avons plus d’épistémologie commune. Les gens regardent la même chose et ne parviennent pas se mettre d’accord sur ce qu’ils ont vu. C’est ce qui arrive quand la liberté dérape. La liberté dérape quand il n’y a plus consensus sur les principes fondamentaux. 

Pour l’Ukraine, c’est désolant car cette anarchie ontologique — on me corrigera, je ne suis pas philosophe — est à la base de la guerre. Il ne faut pas blâmer Trump, ou Trump seul. Depuis les années 90, les gouvernements américains se trompent sur la Russie, et plus encore qu’ils se trompaient lors des divers débats portant sur la nature et les intentions de l’URSS. 

Sur ce régime, on était au moins d’accord sur le fait qu’il s’agissait d’une dictature communiste, inspirée (officiellement) par le marxisme.  On était en revanche en désaccord sur la meilleure stratégie à adopter.  Les uns disaient qu’il fallait l’amadouer — nombreux partisans de cette idée dans l’entourage de Franklin Roosevelt — les autres, par exemple l’ami de Roosevelt, l’ambassadeur William Bullitt, pensaient que l’on avait affaire à un adversaire qui ne cherchait aucunement la coexistence à long terme.

Les deux pôles sont fixes: Carter disait: « il est temps d’abandonner la crainte obsessionnelle  communisme »; Reagan, parlait,  lui, de « l’empire du mal ».  Et nous y sommes encore. J’en passe, mais Barack Obama et Hillary Clinton (en tant que secrétaire d’Etat), essayaient de ménager Poutine, tout en aidant l’Ukraine par du matériel militaire et des missions sur le terrain, mais sans envoyer de troupes en Ukraine à partir des agressions russes de 2014.

Le débat continue: la Russie peut-elle être amadouée ou non ? La politique de Biden en résulte : il condamnait l’agression et l’occupation des provinces de l’est et de la Crimée, mais ne soutenait pas assez l’Ukraine pour permettre une contre-offensive sur les territoires occupés ou pour faire craindre à Poutine la possibilité d’une participation des Américains comme en Corée.

Trump, homme du centre et pragmatique avant tout – ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas mégalomaniaque ni opportuniste – dit tout simplement : rien n’a réussi, l’Ukraine va être complètement détruite, les Européens n’en feront pas assez pour inverser le sort de la guerre.  Donc, soit on attaque la Russie avec nos division Airborne, les mêmes qui ont mené à la libération de la Normandie en 1944, soit on trouve une accord – un deal – qui apaise tout le monde, au moins pour quelques temps. L’occasion, mais c’est seulement le début, se présente grâce au minéraux qui à l’heure actuelle gisent dans le sol Ukrainien ainsi que dans le sol ukrainien occupé par l’armée russe.

C’est un peu comme le charbon et l’acier après la Deuxième guerre mondiale. Ce fut la solution de Jean Monnet, qui évoluera vers l’Union Européenne  et qui, mais rares sont ceux que s’en souviennent, consista à mettre le charbon et l’acier sous un contrôle et une institution qui bénéficièrent à l’Allemagne comme à la France. 

Zelensky est courageux et admirable, mais il n’est pas Schuman, et, certes, Poutine n’est pas Adenauer. Et Trump n’est pas Monnet, même si celui-ci était, aussi, un fameux homme d’affaire.  Mais on fait ce qu’on peut avec qui est sur la scène.

Je pense que c’est la façon la plus simple de voir les choses sur le front de l’Est.  Évidemment, cela peut complètement déraper. Poutine voudra tout prendre, mais Trump et ses successeurs pourraient maintenir un nouveau containment – avec l’aide de Macron, en particulier.  Trump, sans qu’on puisse savoir s’il en est conscient, fait ce que faisait Nixon: amadouer la Chine pour contrer l’URSS, mais dans l’autre direction. On sait ce que cela a donné, ce n’est donc pas une solution parfaite, mais comme le faisait voir Billy Wilder dans Certains l’aiment chaud, personne n’est parfait. 

Roger Kaplan, le 2 mars 2025

[Réponse]

Cher Roger,

Ton texte va susciter des remous parmi nous. Mais si nous voulons bien cerner les éléments importants de la crise actuelle, il faut que nous en parlions, de ces remous et que nous essayions de garder notre calme comme tu le fais toi-même. Calmement donc, je te dis que le cœur de ton argumentation n’est pas recevable. Jean Monnet a poussé la France et l’Allemagne sur la voie des intérêts économiques communs pour les inciter à trouver un intérêt commun au projet européen. Mais ce fut APRÈS la défaite de l’Allemagne nazie. Tu ne peux comparer les deux démocraties qu’étaient la RFA et la France avec l’Ukraine et la Russie, laquelle est l’ennemie acharnée des démocraties libérales. Poutine fonctionne comme le fit Hitler, qui se disait hier le défenseur des minorités germanophones. Lui, défend aujourd’hui les minorité russophones. Si la comparaison avec Hitler te choque, on peut parler de la Russie impériale qui au milieu du XIXème siècle prétendit à un protectorat sur les orthodoxes de l’empire turc. De la riposte est née la guerre dite de Crimée et le siège de Sébastopol par les Français et les Anglais. Combats d’empires. me diras-tu, mais nous n’en sommes plus là, justement. Nous en sommes à la défense des démocraties libérales contre l’empire russe dont il est facile de rappeler les atteintes à la démocratie et les horreurs, tout simplement.

S’agit-il pour Trump dans cette affaire, de défendre la démocratie? J’en doute: il n’y a plus de références chez lui à des régimes politiques qu’il faut défendre ou dont il faut nous protéger. La seule fois que j’ai entendu Trump esquisser une analyse politique au sujet de l’Ukraine, il disait que Zelensky était un dictateur qui ne s’affrontait pas aux électeurs !

Mes amis et moi ne réagissons pas tous de la même façon et il nous arrive de nous engueuler. Mais gommer la nature politique des régimes et ignorer qui est l’agresseur et l’agressé, que veux tu, ça ne passe pas…Le vote à l’ONU des Etats-Unis avec la Russie et la Corée du Nord, nous a tous fait mal à tous…

Mon amitié pour toi, cher Roger, est inoxydable. Mais nous traversons décidément sur le plan politique un moment difficile !

Pierre Rigoulot, le 4 mars 2025

5 Mar 2025


Des élites hors sol, vraiment ?

Il y a longtemps que nous n’avions pas été autant secoués, nous, les anti-antiaméricains, nous, toujours prêts à rappeler l’aide de Wilson en 1918 et de Roosevelt en 1944; nous, qui étions aux côtés de Truman contre la Chine et le monde communiste en Corée; nous, qui réflexion faite, n’étions pas aussi sûrs qu’il y a 50 ans de la légitimité de la soi-disant « lutte de libération nationale » menée par les communistes vietnamiens; nous, enfin, qui croyions que l’OTAN était notre parapluie bienvenu contre les milliers de têtes nucléaires soviétiques puis russes.

Un vertige nous saisit devant la succession rapide d’événements ou d’annonces d’événements. Trump envoie un ultimatum au Hamas. Il fallait remettre tous les otages, oui tous, le samedi suivant – c’était le 15 février. Sinon, ce serait l’enfer. Mais rien ne se passa ce 15 février. Trump n’invoquait plus l’enfer. Ni lui, ni personne.

La veille à Munich, James D. Vance, son vice-président, avait sans vergogne donné une leçon de démocratie aux Européens qui selon lui, piétinaient la liberté d’expression. On ne pouvait annuler une élection (les présidentielles de Roumanie, par exemple) pour cause d’ingérence d’un Etat étranger dans la campagne et l’on pouvait comparer l’exigence d’un minimum de régulation sur les réseaux sociaux à la censure jadis pratiquée dans  les Etats totalitaires !

La « dernière » de l’équipe Trump (last but not least, sans doute) fut de souligner le caractère non démocratique de la présidence ukrainienne. Zelensky était un quasi dictateur qui régnait sans passer par un processus électoral. Pire: c’est ce personnage refusant de se soumettre à l’épreuve des élections qui avait déclenché la guerre en Ukraine !

Voilà probablement le plus gros mensonge proféré par Trump. Mais pourquoi pas? Nul n’est tenu de parler vrai. Toute tentative de réguler les débats par référence à l’expérience et à l’exigence de logique est assimilable à la censure et une atteinte à la liberté d’expression.

Sombres jours…

Nous payons sans doute des années de parasitisme, des années à profiter des dépenses et des efforts de l’Amérique pour nous épargner de nous serrer la ceinture et de mettre en cause notre sacro-saint pouvoir d’achat. Cette posture, exigée par la gauche politique et syndicale, avait en un autre temps été dénoncée (de manière non exclusive il est vrai) par Marc Bloch. Mais qu’importe : bientôt au Panthéon, totémisé et sacralisé, celui-ci flattera notre bonne conscience et on oubliera ses critiques comme on a oublié Munich et le traité de 1938 tout autant que le refus, seize ans plus tard, d’une Communauté européenne de Défense par les gaullistes et les communistes.

Oui : sombres jours pendant lesquels le déclenchement par Vladimir Poutine d’une guerre contre l’Ukraine pour la punir de se tourner du côté de l’Europe libérale et démocratique n’a jusqu’ici entraîné que de faibles réactions européennes et un silence obstiné de nos révolutionnaires et de nos souverainistes.  Ceux-ci, disent vouloir seulement ce que veut le Peuple, scandaleusement méprisé par des «élites hors sol», européennes et même mondialisées. Mais «élites» n’est pas un gros mot : ne voit-on pas que la scène politique est en effet mondialisée? Qu’à 3000 km de la France sont venus combattre des soldats nord-coréens ? Et que Poutine tente de s’installer dans les anciennes colonies françaises? Ne voit-on pas qu’il est facile de s’en prendre à l’Europe quand surgissent des difficultés mais que l’architecture complexe de l’Union européenne est bien utile à chacun des pays qui la composent s’ils veulent compter sur la scène internationale? Mieux vaut avoir alors quelques notions d’économie, de commerce – comme en ont les « élites » – et si possible maîtriser quelques langues – comme certains parmi ces « élites ».

La volonté du peuple s’exprime non par l’approbation passionnée d’un leader vedette comme cela peut se faire dans un stade de football ni en agitant des épouvantails comme au guignol mais par des élections précédées de débats honnêtes entre citoyens informés en vue d’un choix pluraliste, bref des élections garanties par un état de droit. L’ « expression libre » c’est-à-dire en l’absence de règles  comme la conçoit M. Vance, ou l’acceptation des seuls candidats inoffensifs pour le pouvoir comme le souhaite M. Poutine, rejoignent la conception de la politique que nos souverainistes, nationalistes ou révolutionnaires, défendent. Sous couvert de soumission à la voix du Peuple, ce sont autant de machines de guerre qui visent la destruction de la démocratie libérale. Il convient de s’armer contre elles, intellectuellement, politiquement et militairement.

Pierre Rigoulot, le 26 février 2025

27 Fév 2025


Histoire & Liberté a reçu d’un de nos lecteurs les plus fidèles, vivant à Washington, la « lettre » qui suit. Ses précédentes interventions avaient suscité de vives réactions de certains d’entre nous. Nous espérons, en publiant ce nouveau texte, favoriser la reprise d’un débat utile, sinon indispensable. Eclaircir les perspectives de la politique américaine à venir ne peut en effet être que profitable à notre lutte contre le danger totalitaire quel que soit le lieu où il se manifeste.


P.R.

Espérer, même en novembre? Les élections américaines

Comment peut-on être pessimiste en avril, le mois du renouveau, le mois qui annonce le temps des cerises et des amours sur les bancs publics? Pour apporter une réponse à cette question, on peut relire The Waste Land de T. S. Eliot, dont le premier vers,  « April is the cruelest month », est canonique dans la littérature anglophone moderne. Enfant de Saint-Louis, une grande ville située entre deux Etats, le Missouri et le Kansas, ce dernier étant souvent vu, avec sympathie ou mépris selon le regard, comme le pur centre géographique et socio-culturel des USA, Eliot émigre en Angleterre où il fera la grande carrière que l’on sait. Mais en dehors de la (très) haute culture, il y a beaucoup de bonnes choses au Kansas, où se situe le classique roman de Frank Baum, The Wonderful Wizard of Oz qui, sous forme de comédie musicale, lancera la carrière de Judy Garland, et qui affirme qu’hors du Kansas, on n’est plus dans le monde normal. C’est peut être pour cela qu’Eliot fit ses valises. 

Octobre, novembre, dans l’imaginaire occidental, sont autrement ambigus, avec les souvenirs de désastres (coup d’Etat bolchevik en Russie qui inaugure le siècle des totalitarismes) et de triomphes après d’indicibles sacrifices comme la dernière offensive des Alliés, dont l’avant-garde était une bande de jeunes venant de New York ( de Harlem, pour être exact) en uniforme de poilus.  Kipling : If you can meet with triumph and disaster/And treat those two imposters just the same…  

Octobre est le dernier souffle – jusqu’à sa renaissance en avril – du baseball, sport éminemment américain, en accord avec l’optimisme printanier et la douceur estivale. C’est en ces temps fâcheux que se disputent les matchs du World Series, le championnat du monde, qui oppose les deux équipes les plus performantes tout au long de la « saison régulière » – 162 matchs ! Cette année, le drame se joue entre Los Angeles et New York, mais dans le même temps, c’est l’équipe de football de Kansas City qui mène la danse dans l’autre sport national.

Novembre commence avec la calamité des élections qu’un peuple se voulant libre doit cependant régulièrement subir – le poids du « least bad choice« , le moins mauvais choix – et dont il doit accepter les conséquences. 

Mais novembre se termine avec la fête du Thanksgiving, pour marquer la reconnaissance que l’on adresse à la Providence, l’ultime et meilleure source d’espoir, qui protège et assure l’avenir des Etats-Unis d’Amérique.

Paradoxe : le camp de l’espoir en cette année présidentielle est représenté par un vieux fâcheux, narcissique indécrottable, bretteur et menteur sans vergogne, qui lance des vérités en frôlant le mépris des faits, mélange flatteries et insultes sans hésitation, se moque des attaques hystériques (« fasciste, putschiste! ») et se vante des applaudissements qu’il reçoit (« il est le seul à parler vrai! ») 

Le camp du « réalisme », par contre, est représenté par une femme d’âge moyen qui exsude en permanence joie et bonne humeur, amour pour tout et tous.  Le hic est qu’elle n’a jamais exprimé ces attitudes dans des actes conséquents lors d’une carrière publique qui l’a menée à des postes de pouvoir considérables – procureur puis sénatrice de Californie, et vice-présidente à l’heure actuelle, responsable notamment du dossier de l’immigration et du contrôle des frontières.  

Donald Trump n’a pas de programme, il n’a jamais donné l’impression d’avoir lu un livre ou étudié des dossiers, mais à partir de ses réflexes, de ses coups de gueules, de des propositions et de ses initiatives pendant sa première présidence, on peut suggérer ce qu’il voudra faire s’il redevient locataire de la Maison Blanche :

– Mettre fin à l’immigration illégale, expulser les illégaux coupables de crimes (en plus d’avoir passer la frontière sans autorisation), renforcer les gardes-frontières ;

– Soutenir Israel contre l’islam impérialiste et anti-occidental tout en tendant la main à un islam qui accepterait le modus vivendi avec le monde libre –  ce qui serait du jamais-vu;

– Promouvoir une paix, ou au moins un armistice entre la Russie et l’Ukraine, même au dépend territorial de cette dernière;

– Promouvoir une détente entre les deux Chines;

– Renégocier les règles du commerce international au dépend des régimes actuels favorables au libre-échange, sans doute au dépend de tout le monde et en fin de compte sans grande conséquences négatives.

– Ne rien faire à l’intérieur sur les dossiers « anti-racistes », « parité entre les genres » et « liberté reproductive » parce que c’est hors du domaine fédéral;

– Continuer l’endettement national par une politique fiscale dépensière et irresponsable.

Kamala Harris non plus n’a pas de programme, sauf l’amour pour tout et pour tous, et elle n’a insisté pendant sa campagne sur aucun dossier spécifique, au contraire de Trump qui, lui, l’a fait de façon contradictoire, voire incohérente.  Mais vu son passé, on peut hasarder que sa politique consistera  à :

– Laisser ouvertes les frontières, continuant la politique de l’administration dont elle est le numéro deux, ce qui n’est pas sans relation avec une politique anti-sécuritaire (anti-police et anti-militaire) qui aurait sans doute pour effet d’accélérer la montée de la criminalité qui a caractérisé les années récentes, et de façon générale, la baisse de l’esprit civique, patriote, et pour tout dire, moral; 

– Encourager le laxisme dans les lois sur l’interruption volontaire de grossesse, c’est à dire poursuivre une politique qui a, qu’on le veuille ou non, sa part de responsabilité dans le délitement des moeurs;

– Détruire l’équilibre institutionnel en pliant la justice aux exigences du législatif et en affaiblissant le législatif sous les pressions d’un exécutif agissant au travers de pouvoirs administratifs non-élus.

Il faut noter que si l’on connait assez bien le personnage qu’est Donald Trump, personne ne peut dire avec assurance qui est Kamala Harris, parce que elle se réinvente quotidiennement, prenant des poses et des attitudes, selon la mode ou le déplacement du jour. 

Donc, fi du pessimisme de T S Eliot ! Même si le nouveau siècle est déjà dans son deuxième quart d’heure et que ses débuts pourraient, pour certains, paraitre annonciateurs de tragédies et de déceptions non moins cruelles que le précédent, il faut choisir, comme Robert Frost nous y engage, son sentier, avec courage et le peu de conscience dont nous sommes capables. Comme dans certaines petites phrases musicales qui nous reviennent de temps en temps, de Mahalia Jackson, par exemple: « I’m going to live the life I sing about. »

Roger Kaplan, le 22 octobre 2024

Cette très jolie lettre d’Amérique me confirme dans l’idée qu’aucun des deux candidats n’est ni le diable ni le bon dieu.

Si j’étais un électeur, là bas  j’hésiterais avant de me résigner finalement à mettre un bulletin pour Kamela Harris.

Trump n’est pas du tout notre genre, mais il a aussi des avantages.

En France, j’aimerais pouvoir voter pour Claude Malhuret

Amitiés à tous

André Senik, 22 octobre 2024

Trump a tenté un coup d’Etat. Il reste un apprenti-dictateur.

Ce texte de Roger Kaplan est inadmissible et honteux. Je le rejette totalement. Sa caractéristique essentielle consiste à recourir au verbiage pour mieux passer sous silence le comportement antidémocratique et pro-dictatorial de Trump entre le 4 novembre 2020 et le 6 janvier 2021.


Quand on revoit les évènements intervenus (par exemple avec le documentaire sur Histoire diffusé le 23 octobre 2024 intitulé « Trump prédident, une création fatale » réalisé par Michael Kirk en 2022), on en ressort encore davantage convaincu que Trump est un politicien qui est délibérément hostile à la démocratie.


A compter du 4 novembre 2020, il n’a cessé de contester les résultats de l’élection qui le donnaient pourtant perdant à mesure qu’étaient validés les résultats officiels des divers Etats. Lorsqu’il eut compris que les résultats lui étaient défavorables, il s’est lancé dans une campagne mensongère et manipulatrice selon laquelle « on lui aurait volé la victoire ». Une base essentielle de toute démocratie libérale consiste pourtant à ce que tous les camps respectent le résultat des élections dès lors que celles-ci ont été loyales (ce qui était parfaitement le cas le 4 novembre 2020).


Le 6 janvier 2021, il a piétiné une deuxième fois la Constitution américaine en exigeant de son vice-président Mike Pence qu’il fasse obstacle à la proclamation officielle de la liste validée des grands électeurs ; il s’agissait d’empêcher la passation de pouvoirs à Biden en sorte que Trump reste à la Maison-Blanche.


Devant le refus de Mike Pence de se soumettre à la volonté de Trump, Trump en a alors appelé à ses électeurs les plus exaltés pour qu’ils sortent dans les rues de Washington pour protester contre « le vol de sa victoire » et il les a chauffés à blanc par des interventions répétées pour qu’ils aillent menacer au Capitole Mike Pence (aux cris de « pendons Mike Pence ») et les autres congressistes américains s’ils ne laissaient pas Trump conserver la Maison Blanche.


La suite on la connaît : une troisième fois la démocratie américaine est piétinée ; le Capitole, lieu sacré de la démocratie, est envahi et saccagé par une foule de miliciens extrémistes, exaltés et violents ; ils visent à terroriser les congressistes et ils bousculent violemment les forces de police (très peu nombreuses) ; en dépit des appels répétés émanant des dirigeants républicains du Congrès, Trump se refuse longtemps à appeler la Garde Nationale pour protéger le Congrès. C’est seulement quand Trump se résout enfin à appeler au calme que les troubles prennent fin. Au total cinq morts dont un membre des forces de police.


Ces évènements du 6 janvier 2021 auront contribué à ce que les miliciens qui lui sont dévoués instaurent un climat de terrorisation sur le reste de la population ; les menaces de morts contre les personnes opposées à Trump se sont ensuite répandues, y compris à l’encontre des congressistes républicains. Ce sont ces menaces qui contribuèrent à ce que les dirigeants républicains, après avoir désavoué l’opération Capitole, refusent de désavouer Trump et de s’associer aux Démocrates pour prononcer sa destitution par le Congrès. Dès lors le Parti républicain se transformait en un parti dévoué à Trump.


Le 6 janvier 2021 aura donc été une vraie tentative de coup d’Etat. Si Mike Pence avait alors cédé à Trump, le coup d’Etat réussissait.


Dans une démocratie qui fonctionne bien, l’auteur d’une tentative de coup d’Etat est normalement condamné à l’inéligibilité. Trump et ses affidés se sont employés avec succès à ce que la Cour Suprême statue sur son inéligibilité seulement après le 5 novembre 2024.


On entreprend un coup d’Etat quand on veut instaurer une dictature. Trump peut donc être qualifié d’apprenti-dictateur. Et cet apprenti-dictateur non seulement reste éligible mais ose maintenant se présenter sans honte aux élections présidentielles de novembre 2024.


Les électeurs américains voient de ce fait leur choix réduit aujourd’hui à deux candidats, Kamala Harris, avec ses qualités et ses défauts, et Donald Trump l’apprenti-dictateur avéré.


Il est pour moi évident que la démocratie aux Etats-Unis se trouve aujourd’hui en grand danger. Si Trump était élu, ce serait un rejet de la démocratie qu’exprimeraient les électeurs américains et Trump se saisirait de ce blanc-seing pour instaurer une dictature aux Etats-Unis.


C’est la raison pour laquelle les partisans de la démocratie aux Etats-Unis se doivent absolument de lui faire barrage et de voter pour Kamala Harris. C’est la démocratie aux Etats-Unis et avec elle la démocratie dans le monde qui est en jeu.


Jean Francart, le 24 octobre

26 Oct 2024


 Le vrai problème, pour cette élection, est que ni les uns ni les autres, jusqu’à présent, n’ont voulu dévoiler clairement leurs perspectives et leurs propositions.

Kamala Harris et Tim Walz ont des biographies politiques marquées à gauche, et même à la gauche la plus radicale. Elle en tant que procureur, puis sénateur de Californie, lui en tant que gouverneur de l’Etat du Minnesota.  Ils ont soutenu toute la gamme du socialo-wokisme et ses résultats : police démoralisée, enseignement public en faillite, invasion migratoire sur le Rio Grande, abolition de la notion de genre (Walz a ordonné aux écoles publiques du Minnesota de mettre des serviettes hygiéniques dans les toilettes des garçons, au cas où…). Il y a aussi toute une politique « d’énergie verte » qui nuit à l’indépendance énergétique que le pays connaissait sous Trump, la baisse du pouvoir d’achat, l’inflation, l’endettement à perte de vue pour des générations, ces difficultés grandissantes étant bien entendu, autant  d’avantages concédés à nos adversaires russes, chinois, perses et autres.

Kamala Harris bénéficie d’un avantage qu’on aurait pu facilement anticiper.  L’électorat américain depuis longtemps exprimait un manque d’enthousiasme pour les deux fâcheux Trump et Biden, et pensait depuis 2020 qu’il serait raisonnable de tourner la page des années de guerre civile verbale et de proposer des hommes nouveaux.  Contre Biden, Trump avait toutes les chances de gagner l’élection car il était de toute évidence « centriste » dans ses positions (sinon dans son comportement), tandis que Biden était de plus en plus visiblement le prisonnier le l’extrême gauche de son parti. Celui-ci, d’ailleurs, était de plus en plus prisonnier de ses gauchistes.  Mais les Démocrates ayant réalisé un coup d’Etat contre leur propre tête de liste – du jamais vu en Amérique et un très mauvais signe pour la démocratie libérale dont les Démocrates ne cessent de dire qu’elle est menacée par la droite -, reste Trump à qui bien des électeurs auraient préféré dire merci et au revoir. La démocratie étant toujours un peu démagogique, Harris-Walz, contre toute évidence, apparaissent « nouveaux », permettant ainsi de prétendre que ce sont eux les centristes modérés et respectueux des institutions. Et tant pis s’ils ont affirmé dans un passé très récent qu’il fallait, par exemple, donner au législateur un pouvoir de surveillance (et de veto) sur la branche judiciaire et en particulier sur la Cour Suprême…

L’important, donc, est de savoir si, quand les sottises de l’été auront cessé et quand la campagne électorale sera dans sa phase finale, les Républicains et l’équipe Trump-Vance sauront convaincre les Américains qu’ils représentent le parti de la prudence — défense des institutions, politique étrangère sérieuse, attitude normale envers la biologie –, ou s’ils succomberont  aux  tentations de l’invective et ne récolteront alors que les raisins de la colère.

Roger Kaplan

Journaliste à The American Spectator

le 15 août 2024

17 Août 2024