Des tableaux exposés pour illustrer La Dénonciation, un recueil de nouvelles venu de Corée du Nord !
En 2014 paraissait en Corée du Sud un recueil de sept nouvelles venues clandestinement du Nord. Elles furent publiées ensuite dans une trentaine de pays – dont la France (aux éditions Picquier en 2016). Son auteur est resté anonyme et se fait appeler « Bandi » ce qui signifie en coréen « luciole ».
L’ouvrage éclaire en fait avec force le quotidien d’un État totalitaire. Dans un style sans fioriture, et usant de symboles et de métaphores simples, « Bandi » rappelle qu’en Corée du Nord la population est divisée en différentes catégories selon la confiance que leur accorde ou non le Parti unique; De cette confiance dépend par exemple le droit de résider dans la capitale. L’encadrement de chaque instant, la « sollicitation » incessante auprès de chacun à montrer son soutien enthousiaste, (forcément enthousiaste) au régime, l’interdiction de déplacement dans le pays sans autorisation de la police, les privilèges et passe-droits que s’attribuent les cadres du parti et les fonctionnaires de l’État; l’atmosphère paranoïaque de forteresse assiégée, sont présents de manière sensible tout au long de l’ouvrage. Et se retrouvent dans des tableaux. Un certain nombre d’artistes attachés à la démocratie et aux droits de l’homme ont en effet illustré ces nouvelles avec des œuvres qui seront exposées du 29 au 31 janvier 2025 en l’église évangélique baptiste coréenne de Paris, 42 rue de Provence, dans le IXème arrondissement. Vous êtes invité au vernissage de cette exposition le jeudi 29 janvier, de 18h à 20h 30.



Vidéo de présentation de l’événement :
H&L, le 12 janvier 2025
*
Une exposition d’œuvres picturales suscitées par La Dénonciation

Le vernissage de l’exposition d’oeuvres inspirées par La Dénonciation, un ensemble de sept nouvelles venues clandestinement de Corée du Nord – et dont l’éditeur Philippe Picquier vient de proposer une réédition de poche – a attiré une soixantaine de personnes jeudi soir 29 janvier. Ces œuvres et le livre étaient à la disposition du public encore vendredi et samedi dans une église baptiste qui leur a offert l’hospitalité. Très peu de visiteurs sont venus en revanche les deux jours suivants. C’était pourtant une manière un peu inattendue mais claire de redire notre refus de toute forme de totalitarisme. Lundi, à 18h, l’exposition aura lieu à Bruxelles, au Press-club, au n°95 de la rue Froissart.
On trouvera ci-dessous la courte allocution prononcée par Pierre Rigoulot lors du vernissage du 29 à Paris :
Chers amis,
Nous nous retrouvons ce soir autour d’un livre traduit en français il y a une dizaine d’années, un livre que des peintres coréens rappellent à notre bon souvenir parce qu’il les a frappés, touchés, émus. Grâce aux efforts de M. Do Hee-yoon, qui nous vient de Séoul, et de Mme Lim Yeong-hee, une Coréenne de Paris, ces tableaux sont là, devant nos yeux, apportant la preuve que des problèmes graves peuvent se poser de manière persistante dans un monde qui pourtant change beaucoup. Nous pouvons, je crois, les remercier tous – particulièrement les peintres inspirés par les nouvelles de Bandi – car en nous parlant de ce recueil de nouvelles intitulé La Dénonciation, ils s’adressent à nous sur plusieurs plans :
1er plan : ils nous rappellent des réalités historiques et géographiques, en particulier le fait qu’existe depuis 1948, au nord-est de l’Asie, un État qui concentre jusqu’à la caricature, toutes les caractéristiques des États totalitaires : un pouvoir où l’exécutif, le législatif et le judiciaire ne sont pas distingués, un pouvoir qui associe sans contestation possible un État et un parti unique. L’individu y est dressé pour être au service de ce système : pas d’initiative politique individuelle, pas d’opinion personnelle, pas de liberté de croire ou de ne pas croire. Pire – et c’est un thème plusieurs fois repris dans La Dénonciation – il est demandé aux citoyens de manifester leur enthousiasme lors de grandes manifestations en faveur du système qui les broie ! C’est une différence majeure avec une simple dictature. Dans cette dernière, on ne peut pas dire qu’on est contre le dictateur. Dans un cadre totalitaire, on doit montrer qu’on est pour – et avec enthousiasme ! Depuis ces lointaines années, au cœur de la Guerre froide, ce système est en place, protégé, entretenu, défendu conjointement ou alternativement par la Chine et la Russie.
Sans doute, l’Europe connait d’autres problèmes qui la détournent des atteintes systématiques aux droits de l’homme pratiquées dans la péninsule coréenne, au nord du 38ème parallèle. Mais le monde change et la Corée du Nord n’est pas étrangère non plus à ces « autres problèmes » de l’Europe puisque, comme vous le savez bien, la Corée du Nord a envoyé, à l’est de notre continent européen, plus de 10 000 soldats, envoyé des missiles par centaines et des obus par millions pour renforcer l’agression russe contre l’Ukraine. Les atteintes aux droits de l’homme sont les mêmes aujourd’hui qu’il y a 70 ans mais l’État qui en est responsable est devenu une puissance nucléaire, lance des missiles balistiques, menace son voisin du Sud et dénonce le Japon.
2ème plan : l’aspect littéraire et éditorial. Vous connaissez l’histoire des textes de Bandi, c’est à dire de la luciole, cette petite lueur d’informations lancée sur le marché du livre français grâce aux éditions Picquier, en 2016. Sept textes, plus précisément sept nouvelles au réalisme affiché, mais lestées d’émotions, d’ironie, d’indignations. Sans doute peut-on interpréter ces nouvelles comme autant d’appels au secours d’une population qui subit depuis l’enfance et jusqu’à la mort les effets d’un régime inhumain au point qu’elle ne sait plus bien ce que c’est qu’être libre. Il est question dans La Dénonciation d’oiseaux qui, libérés de leur cage, y retournent ; il est question de gens qui se mettent dans la peau d’un personnage qu’ils ne sont pas…
Plusieurs moments dramatiques illustrent pourtant ce constat : la brutalité du régime, sa crainte paranoïaque des ennemis de sa forteresse (soi disant) assiégée, la méchanceté ou l’hypocrisie d’agents ou de cadres du régime, la médiocrité des conditions de vie qu’elle impose et le renvoi toujours à plus tard de l’avenir radieux pourtant promis, tout cela alimente une Résistance qui reste vivante au sein de l’État totalitaire : on ironise sue cet, on s’en moque, on le fuit. Autant de preuves que la résistance existe en Corée du Nord et qu’on y espère des changements. La Dénonciation n’est pas un livre toujours plaisant. Mais c’est un livre qui garde l’espoir en un avenir meilleur pour la population nord-coréenne. J’ajoute que ces nouvelles sont pleines d’enseignements pour qui ne connait pas la Corée du Nord : les divisions entre citoyens selon la confiance que le régime met en eux – le droit de résider dans la capitale, Pyongyang, dépendant par exemple de la catégorie à laquelle on appartient – l’interdiction des déplacements à l’intérieur même du pays hors autorisation de la police, tels sont quelques uns des enseignements de ce livre.
Bandi propose donc une œuvre littéraire de qualité. Mais c’est aussi une œuvre pleine d’enseignements.
Troisième plan : l’actualité. Cet ouvrage écrit il y a une trentaine d’années est même utile pour mieux juger du monde actuel : c’est en effet sur cet horrible régime totalitaire que s’appuie aujourd’hui le régime russe de Vladimir Poutine, comme il s’appuie sur le régime des mollahs iraniens. Ici, la luciole devient un puissant projecteur. Que l’Iran des mollahs fournisse des drones à la Russie et la Corée du Nord des obus et des soldats, bref : que l’un et l’autre État combattent le monde démocratique éclaire la nocivité du régime poutinien et confirme ce qu’il y a dix ans déjà nous suggérait Bandi : le totalitarisme n’est pas seulement un sujet de scandale tant y sont bafoués les droits de l’homme. C’est aussi une menace contre l’existence même de nos démocraties.
Un grand merci donc à Bandi, aux réseaux discrets qui ont conduit son œuvre jusqu’à nous, un grand merci à tous ces peintres qui nous ont rendu les nouvelles plus accessibles et un grand merci à l’église baptiste qui nous reçoit et tous ceux qui ont rendu possible cette exposition.
Pierre Rigoulot, le 29 janvier 2026


