Libération, 5 septembre 2025 : une tribune de Sylvain Boulouque sur l’érection du monument aux victimes du communisme
L’inauguration du premier monument français en hommage aux victimes du communisme par Frédéric Masquelier, maire de Saint-Raphaël, a-t-elle relancé le débat sur la nature, l’histoire et la mémoire du communisme? On a pu lire ici et là les naïves indignations du sénateur communiste Ian Brossat qui a cru trouver dans le communisme inspiré de Marx et Lénine un « idéal » – qui n’y est pas, comme le montre toute lecture sérieuse du Manifeste communiste, lequel affirme que va s’imposer, par la violence s’il le faut, la domination d’un seul parti, d’une seule idéologie, scientifique bien sûr, et par là impossible à remettre en cause. Brossat a aussi rappelé sans originalité qu’on avait au PC rejeté depuis longtemps les dérapages en dehors de la voie menant à l’avenir radieux promis par les communistes. Le Monde a repris ces propos. Et même Le Canard enchaîné qui en oubliait son humour habituel.
D’autres réactions se sont manifestées dans nos colonnes ou dans Desk Russie mais aussi dans Le Point du 4 septembre sous l’excellente plume de Sophia Aram. Mais Sylvain Boulouque est le seul à avoir pu prendre ses distances dans un quotidien avec la sempiternelle réponse communiste : on sait tout cela…Il s’agit d’erreur, de déviation, et on ne peut juger sur les victimes d’une erreur ni la validité d’une théorie dont on s’est écarté ni la grandeur de ses perspectives.
On trouvera ci-dessous des extraits de la tribune que lui a ouverte Libération le 5 septembre dernier.
H&L
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« Frédéric Masquelier a structuré son allocution en trois temps. Il reprend d’abord l’analyse du totalitarisme effectuée par Hannah Arendt et par Raymond Aron. Il dénonce ensuite l’hypo-mnésie de la société française sur les crimes communistes. Enfin, il s’en prend au PCF et aux traditions révolutionnaires porteuses des menaces totalitaires.
Cette analyse repose sur la culture politique classique des droites faite d’anticommunisme, d’attachement à l’ordre social existant et de dénonciation de l’adversaire «progressiste».
Pour défendre le PCF, Fabien Roussel, son secrétaire général, et Ian Brossat, porte-parole, utilisent un double argument rhétorique. Selon eux, rappeler la nature criminogène du communisme revient à s’en prendre à la Résistance et aux victimes communistes de la répression nazie et à refuser les conquêtes sociales auxquelles les communistes sont associés.
Cette initiative viserait à faire oublier la collaboration pour ensuite permettre à la droite de faire alliance avec l’extrême droite. Les dirigeants du PCF caractérisent l’initiative de «révisionniste» la renvoyant à l’extrême droite et oblitérant ainsi par un retournement le bilan du communisme au nom de l’anti-fascisme.
Ainsi, Ian Brossat explique que les seules victimes du communisme en France sont les nazis et les collaborateurs. Argument étonnant de la part du sénateur communiste normalien, agrégé de lettres, issu d’une famille de militants trotskistes qui connaît l’histoire de son parti et omet de dire que le PCF est directement responsable de la mort de deux anarchistes tués par balles en 1924, de plusieurs socialistes tués en 1930 à Paris et à Lille, de l’assassinat de trotskistes dans les maquis du Puy-de-Dôme et d’anarchistes espagnols dans ceux de l’Aude, voire d’exécutions par erreur de Résistants membres… du PCF1, réalité infime par rapport à la tragédie mondiale, mais qui traduit un projet reposant systématiquement sur la terreur.
Amplement relayée par les réseaux sociaux, la polémique interpelle, le communisme semblant être «un passé qui ne passe pas» dont l’analyse critique reste perçue comme l’apanage de la droite. Plusieurs raisons l’expliquent.
D’abord, pour des raisons aussi tactiques que stratégiques, le PCF s’est fondu dans le système démocratique et a soutenu les mouvements de progrès sociaux, tout en conservant l’objectif final de prendre – et non d’exercer – le pouvoir. (…)
Lorsque les communistes ont participé à des gouvernements, ils ont été au mieux une composante minoritaire de gouvernement d’union nationale ou de gauche (entre 1944 et 1947, entre 1981 et 1984, voire entre 1997 et 2002). Ils sont donc associés aux grandes heures de l’histoire nationale ou de l’histoire de la gauche.
Cette part «glorieuse» permet d’oublier le reste. En effet, le PCF a été adossé à un système mondial, dont il a été dépendant sur un plan financier comme politique. Depuis son adhésion à l’Internationale communiste en 1920, il a soutenu les bolcheviques dès les premières vagues de répression.
La droite semble vouloir s’appuyer sur cette dernière dimension, à la fois en raison de sa culture politique, de la distorsion existante entre l’image du communisme et sa réalité, et d’une prétendue méconnaissance de l’histoire du communisme en France. (…)
Malgré cela, sauf exception marginale, la gauche semble muette laissant l’analyse critique du communisme à la droite, voire à l’extrême droite, alors qu’elle est constitutive de son histoire. Dès 1920, Alphonse Merrheim (1871-1925), dirigeant de la CGT, dénonce «la dictature sur la classe ouvrière» et Léon Blum prédit «le terrorisme comme moyen de gouvernement». Mais, la gauche est systématiquement obligée de taire cette matrice pour s’allier au PCF lors des élections.
Enfin, il reste la question du mot même de «communisme» et de sa perception française. Idéologie internationaliste par essence, il est réduit à une histoire purement nationale. Le communisme n’est plus un spectre qui hante l’Europe, en revanche, sa mémoire continue de perturber une lecture sereine du passé, en France du moins.
Sylvain Boulouque, le 14 septembre 2025
- Voir par exemple Pierre Broué et Raymond Vacheron, Meurtres au maquis, Paris, Grasset (1997) ; Christophe Castellano et Henri Melich, Guérilleros. France 1944. Une contre-enquête, Spartacus (2020) ; Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Liquider les traîtres, Robert Laffont (2007) et Sylvain Boulouque, Meurtres à la Grange-aux-Belles. Quand les communistes flinguaient les anarchistes, Cerf (2024). ↩︎

