ADINA REVOL – Rompre avec la Russie, Le réveil énergétique européen (Odile Jacob 2024. 176 pages. 15,99 euros)

ADINA REVOL - Rompre avec la Russie, Le réveil énergétique européen (Odile Jacob 2024. 176 pages. 15,99 euros)

Plusieurs pays européens continuent d’acheter du gaz russe en 2024, malgré la volonté de l’UE de mettre fin à ces importations d’ici 2027. Parmi les plus dépendants figurent :

  • La Slovaquie : 89 % de ses importations de gaz proviennent de Russie.
  • L’Autriche : 97 % de ses importations de gaz sont russes.
  • La Hongrie : 47 % de ses importations de gaz viennent de Russie, avec un approvisionnement via le gazoduc Turkstream.
  • La France, qui a vu ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe augmenter de 80 % en 2024, le GNL russe représentant environ 32 % des entrées de GNL en France.

Au total, la Russie fournit encore environ 19 % du gaz consommé dans l’UE en 2024, principalement sous forme de gazoduc et de GNL. L’UE a prévu d’interdire les nouveaux contrats d’achat de gaz russe d’ici fin 2025 et de cesser totalement ces importations d’ici fin 2027

Dans son livre, Adina Revol propose une stratégie globale pour permettre à l’Europe de sortir de sa dépendance au gaz russe et de gagner en autonomie énergétique. Ses propositions principales sont :

  • Accélérer la transition énergétique
  • Elle plaide pour l’accélération du Pacte Vert européen, misant sur les énergies renouvelables (solaire, éolien, etc.), la sobriété énergétique (réduction de la demande) et l’efficacité énergétique, notamment via la rénovation thermique des bâtiments.
  • Diversifier les sources et partenaires énergétiques
  • Revol insiste sur la nécessité de ne pas remplacer la dépendance au gaz russe par une dépendance au gaz naturel liquéfié (GNL) américain ou aux technologies vertes chinoises. Elle appelle à une diversification des approvisionnements et à une politique industrielle européenne forte pour produire localement les technologies clés (batteries, panneaux solaires, etc.).
  • Développer le nucléaire et l’innovation
  • Elle soutient le développement du nucléaire, y compris les petits réacteurs modulaires, pour renforcer l’autonomie technologique et énergétique de l’UE.
  • Financer la transition par un effort public-privé massif
  • Selon elle, la rupture avec le gaz russe nécessite d’énormes investissements (estimés à 210 milliards d’euros d’ici 2027), à financer par l’UE, les États membres et le secteur privé. Elle encourage la création d’un véritable marché européen des capitaux pour soutenir ces investissements.
  • Rendre l’énergie abordable et socialement acceptable
  • Revol estime qu’une révolution des prix de l’énergie est indispensable pour garantir l’acceptabilité sociale de la transition, suggérant notamment de débattre d’une baisse des taxes sur l’électricité.
  • Agir de façon coordonnée au niveau européen
  • Elle appelle à une action coordonnée de l’UE sur les marchés internationaux et à une pression citoyenne pour éviter tout retour à la dépendance envers des partenaires peu fiables.

En résumé, Adina Revol propose une Europe énergétiquement autonome grâce à la transition verte (incluant le nucléaire), la diversification des partenariats, un financement massif et une politique industrielle ambitieuse, tout en veillant à la justice sociale et à la cohésion européenne.

Antoine Cassan, le 3 juin 2025

3 Juin 2025


Présentation de l’Université Libre Alain Besançon

Alain Besançon

Nos amis de Desk Russie ont pris une initiative originale et très utile pour mieux juger de la Russie poutinienne et des causes profondes de la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine : une université libre qui portera le nom d’Alain Besançon, l’ami, le professeur, l’inspirateur, le maître, de beaucoup d’entre nous. Cette université libre sera animée par quelques uns des meilleurs spécialistes actuels de la Russie, de l’Union soviétique, du communisme et de la politique internationale. Nous invitons nos lecteurs à prendre connaissance des programmes et, s’ils sont disponibles, à s’inscrire à l’un des cours proposés.

H&L

Comprendre l’histoire pour éclairer le présent

Université libre Alain Besançon

« Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »George Orwell

La guerre d’agression déclenchée par la Russie contre l’Ukraine en 2022 a brutalement mis en lumière l’ampleur du travail de sape intellectuelle et informationnelle mené par le Kremlin dans les sociétés démocratiques, ainsi que la fragilité croissante des institutions universitaires face aux pressions idéologiques. L’influence d’acteurs puissants – qu’il s’agisse de relais diplomatiques, de groupes médiatiques ou de sphères politiques – rend plus difficile l’expression d’une pensée libre, rigoureuse et lucide sur les questions stratégiques liées à la Russie, à l’Ukraine et au monde post-soviétique.

Dans ce contexte, l’Université Libre Alain Besançon entend offrir un espace d’enseignement et de transmission indépendant, inspiré par l’œuvre d’Alain Besançon, grand historien et philosophe du XXᵉ siècle, qui avait une compréhension profonde et originale de l’idéologie soviétique et de ses prolongements contemporains. Le projet s’inscrit dans une volonté de résistance intellectuelle face à la réécriture de l’histoire, à l’instrumentalisation des sciences sociales et à la désinformation systémique.

Ce contexte exige de renouveler les catégories d’analyse du monde soviétique et de ses racines dans l’histoire russe, afin de mieux comprendre ses rémanences contemporaines. Il s’agit aussi de prêter une attention accrue aux idées et aux mouvements qui ont animé et animent l’opposition à la tyrannie russe dans les nationalités non russes de l’empire, à commencer, bien entendu, par l’Ukraine.

L’Université est gérée par l’association loi 1901 À l’Est de Brest-Litovsk, qui gère également Desk Russie et la maison d’édition AEBL.

26 Mai 2025


DIDIER RYKNER – Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

DIDIER RYKNER - Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

Didier Rykner, fondateur et directeur de la rédaction de La Tribune de l’Art, explore la manière dont sont abordés aujourd’hui notre environnement culturel et plus particulièrement les musées. Particulièrement sensible à la progressive substitution qui s’opère sous nos yeux du jugement esthétique au jugement moral et politique, l’auteur, en connaisseur, multiplie les exemples. Les grands musées d’Europe et d’Amérique du Nord connaissent tous en effet cette dérive : l’art doit être au service d’une idéologie et plus précisément de celle du wokisme.

On ne nous fera pas l’injure de penser une seconde que nous défendons le temps des colonies, du patriarcat, de la « civilisation blanche », etc. Nous partageons donc certaines des préoccupations du wokisme. Mais il y a dans cette idéologie bien plus qu’un combat contre l’arrière-garde des « suprémacistes » mâles et blancs ! Il y a une moralisation omniprésente et un refus de prendre en compte la dimension historique des idées et des oeuvres. Pour le wokisme, le musée n’abrite pas des oeuvres créées dans un monde qui bien souvent n’est plus. Il a pour mission, en s’appuyant sur les oeuvres qu’il abrite, d’agir en faveur d’un monde nouveau, débarrassé des préjugés, un monde qui exalte l’égalité hommes-femmes et Noirs-Jaunes-Blancs.

Mieux : le wokisme atteste de la conscience aiguë des réalités et des conflits de ce monde, ramenés au Bien luttant contre le Mal. Un zeste de religiosité complète le tableau car la simple vue du Mal peut ruiner une âme. La peinture, la sculpture, l’architecture ont été longtemps réservées aux hommes ? L’important n’est pas de le reconnaître. Une histoire de l’art et des oeuvres d’art sans femmes, sans gays, sans Noirs, c’est mal et pire : cela risque fort de rendre misogyne, homophobe ou raciste !

Rykner dénonce les choix, qui découlent trop souvent de cette conception, favorables à des oeuvres en fonction du sexe de leur créateur plus que de leur qualité artistique. Le marché de l’art en est d’ailleurs faussé et une oeuvre médiocre mais féminine prend souvent, désormais, une valeur marchande inattendue.

Il arrive même que des critiques d’art s’indignent en constatant le faible nombre de tableaux peints par des femmes. Ridicule indignation contre un fait historique affirme Rykner : « il y avait peu de femmes artistes avant le XX ème siècle et aucun conservateur de musée ne s’est dit : je ne vais pas acheter un beau tableau parce qu’il a été peint par une femme ». On préfère pourtant accuser les « réactionnaires » d’invisibiliser (sic) les femmes. Cette « invisibilisation» n’existe pas en fait. « Il y a eu, bien longtemps, une difficulté plus grande pour les femmes d’accéder au métier et au statut d’artiste (…) Il s’agit d’un fait historique regrettable, certes, mais qu’on ne pourra jamais corriger pour ce qui concerne l’art ancien » souligne Rykner.

Pas plus qu’elle n’est misogyne, l’histoire de l’art n’est raciste. Mais la haine de l’Occident et de nous-mêmes est telle que certains critiques passent de l’usage du marbre blanc et à la valorisation de cette couleur, au rejet des « bronzés » et plus largement de l’Autre ! Et d’affirmer que, de l’éloge par Maurras de « la blanche Athènes » au nazisme, il n’y a qu’un (petit) pas ! Tant pis si l’on prend mieux conscience aujourd’hui de la polychromie grecque antique ou médiévale. L’important est de « dénoncer le racisme structurel de l’Occident »

Le phénomène analysé par Rykner se constate ailleurs, dans la vie de tous les jours, : les objets n’y ont pas plus d’histoire que les oeuvres d’art mais seulement un sens moral encore effectif aujourd’hui. La Nègresse de Biarritz, la « tête de nègre » que vendait le pâtissier de mon quartier et « le nègre joyeux », le marchand de café de la place de la Contrescarpe du V ème arrondissement de Paris, ont été « dégagés »…Mais l’on se fâche de ne pas les voir « en peinture », respectés et respectables, comme beaucoup de gens les voient aujourd’hui. Cachez ce sein que je ne saurais voir, disait Tartuffe. Montrez cette femme ou ce Noir que je ne saurais ne pas voir, disent les wokistes…Quant aux Blancs qui ont jadis défendu les opprimés, comme Mahé de la Bourdonnais à Saint-Denis de la Réunion ou Victor Schoelcher à Fort-de-France, tous deux ayant oeuvré à l’abolition de l’esclavage, ils ont été descendus – en tout cas leur statue – de leur piédestal. N’étaient-ils pas Blancs ?

Ainsi réécrit-on l’Histoire, sans manquer de souligner ce qui lui manque – par la faute des Occidentaux, bien sûr : un cadre vide, sur une cimaise de la Manchester Art Gallery, symbolise les oeuvres d’art que les femmes noires n’ont pas pu réaliser !

La tendance ne semble pas s’inverser encore. Didier Rykner nous donne à méditer, vers la fin de son ouvrage, sur le programme d’un « événement » annuel organisé par le Musée de Rouen, que voici :

2016 : Patrimoine et diversité, la place des musées

2018 : Egalité hommes-femmes. Où en sont les musées ?

2020 : Le musée et ses contestations

2021 : Musée : lieu de domination ou d’émancipation?

2022 : Les musées face à la crise écologique.

No comment.

Pierre Rigoulot, le 16 mai 2025

18 Mai 2025


L’animateur Arthur, prix Jean Pierre-Bloch de la LICRA avec l’humoriste Sophia Aram

Le Figaro a rapporté les moments importants de l’allocution prononcée par l’animateur de télévision Arthur (de son vrai nom Jacques Essebag), après qu’il eût reçu ce prix pour son engagement contre l’antisémitisme.

« Loin, si loin des rires de Vendredi tout est permis ou des Touristes, les divertissements légers qu’il anime sur TF1,

Benjamin Puech, l’auteur de l’article, rapporte qu’Arthur a vécu le massacre du 7 octobre 2023 comme un déchirement, qui l’a convaincu de sortir de sa réserve pour s’exprimer, sur les réseaux sociaux et dans les médias notamment pour dénoncer le lourd silence qu’il a perçu dans le milieu artistique, et pour « épingler les ambiguïtés de l’extrême gauche à l’égard de l’antisémitisme ».

« Il est vrai que depuis le 7 octobre j’ai parlé. Fort, parfois avec maladresse, souvent en colère, reconnut Arthur, mais j’ai parlé pour rester debout, pour ne pas tomber, pour ne pas devenir fou. Parce que comme tous les Juifs de France, je vis avec une peur qui ne me quitte plus, pas une peur abstraite, une peur intime, qui vous réveille la nuit, qu’on avoue à demi-mot même à ses proches », a expliqué l’animateur, qui évoqua ensuite l’agression du rabbin Arié Engelberg, à Orléans et ses parents, « qui changent leur nom lorsqu’ils commandent un taxi. »

Après avoir regretté un manque d’engagement de la part de « grandes voix » silencieuses, ou pire : floues, tièdes, ambigües, l’homme de télévision qui vit sous protection rapprochée s’est adressé au chef de l’État :

« Monsieur le Président, cher Emmanuel, chers amis, je ne vous demande pas de ressentir ce que nous ressentons (…) mais de tenir votre place, celle qui engage, qui protège pour que l’histoire ne se répète pas. (…) Tenez la ligne avant que les dernières digues ne cèdent, tenez-la comme on tient la main d’un enfant, une promesse qu’on ne peut pas trahir, parce que ça commence toujours par les Juifs et puis ça déborde, ça engloutit, ça emporte tout. »

Arthur a eu un mot chaleureux pour Sophia Aram, récompensée également par le Prix Jean Pierre-Bloch, puis pour son épouse, Mareva Galanter, ancienne Miss France : « Pendant que la République parfois hésite, la haine avance, elle s’installe. Elle ne rase plus les murs, elle les peint, elle les signe », s’inquiète

encore l’animateur. Pour qui l’antisémitisme se drape désormais dans l’antisionisme afin de paraître « acceptable ».

Ce qu’Emmanuel Macron a dénoncé également au cours de cette cérémonie.

Le chef de l’État a salué en Sophia Aram et Arthur deux visages de la «fraternité française». «Être Français aujourd’hui (..) ce n’est ni votre sang, ni votre origine, ni votre religion (..) C’est une volonté !», a-t-il dit. «Comme tous les Juifs de France, je vis désormais avec une peur qui ne me quitte plus», a lancé Arthur, dénonçant «le silence» de ceux qui «se levaient (autrefois) pour toutes les causes» (…) L’humanisme ne se divise pas en races et la République ne se divise pas en communautés parce que la République ne se divise pas», a renchéri Sophia Aram, fervente défenseure de la laïcité ».

Jean-Louis Carillon, le 15 mai 2025

15 Mai 2025


Le livre de Régis Genté « Notre homme à Washington » : une rétrospective accablante sur les liens entre Trump et la Russie

Régis Genté - Notre Homme à Washington Trump dans la main des Russes

Quelle est la nature des relations entre Trump et Poutine ? La question est aussi ancienne que lancinante mais elle est revenue au premier rang des interrogations en particulier pour tous ceux que préoccupe le destin de l’Ukraine.

Ecrit avant l’élection de novembre dernier, le livre de Régis Genté Notre homme à Washington (Grasset, 2024), sous-titré « Trump dans la main des Russes »  éclaire l’actualité sous un jour spécifique dans la mesure où il s’agit d’une exploration des liens entre Donald Trump et la Russie sur une période de plus de quarante ans.

L’auteur, journaliste spécialisé sur l’Europe de l’Est, s’appuie sur des documents et des témoignages avérés pour étayer sa thèse selon laquelle Trump aurait été repéré par les services soviétiques dès les années 1980. Grande continuité puisque, dès cette époque, Trump multiplie les déclarations contre l’OTAN… Et formidable prescience des services russes qui ne pouvaient quand même pas prévoir qu’ils investissaient sur un futur président des Etats-Unis. Cependant, nul complotisme ici, rien que des faits. 

Selon Régis Genté, Trump est devenu très tôt un “contact confidentiel” c’est-à-dire une personne que les services russes “cultivent” en la soutenant, sans qu’elle soit nécessairement consciente de jouer en retour un rôle actif qui leur sera favorable. En l’occurrence les services russes ne cesseront d’apporter d’opportuns soutiens financiers via la horde de mafieux, d’espions et d’oligarques qui a envahi les Etats-Unis après l’effondrement de l’Union Soviétique. A chaque fois qu’il frôle la faillite, de généreux personnages à la fortune trouble achètent des appartements surpayés dans ses Trump Towers ou investissent dans ses autres projets immobiliers. A l’inverse Trump, qui s’est rendu trois fois en Russie depuis 1987, n’a jamais réussi à fourguer une Trump Tower à Moscou – c’est un de ses arguments de défense.

L’auteur est particulièrement prolixe autour de la campagne de 2016 car il dispose de deux sources officielles d’enquête. Un rapport du Sénat – alors à majorité républicaine mais pas la même qu’aujourd’hui… – et le rapport du conseiller spécial Robert Mueller, certes publié de façon expurgée mais quand même très explicite. On y découvrira notamment la gamme inattendue des services offerts par la Deutsche Bank.

Régis Genté souligne bien qu’il n’existe pas de “smoking gun” prouvant une collusion directe mais que le faisceau d’indices est suffisamment conséquent pour susciter des interrogations quant aux racines de la grande mansuétude qui est la marque de la nouvelle politique américaine vis-à-vis du Kremlin. La simple fascination pour un autocrate (l’hypothèse psychologique) ou la volonté de redéfinir des zones d’influence (l’hypothèse géostratégique) paraissent des explications très insuffisantes au regard de l’obstination dans les prises de position de Donald Trump et des siens depuis le 20 janvier dernier : toujours favorables à la Russie et hostiles à l’Ukraine. En reliant les événements les plus récents, le lecteur pourra facilement écrire la conclusion que le livre laisse en suspens.

Antoine Cassan, le 29 avril 2025

29 Avr 2025


Lettre ouverte des enfants de Jean-François Revel

Nicolas Revel, Ève Ricard et Matthieu Ricard ont décidé d’engager une action judiciaire contre le journal Libération qui, le 2 avril 2025, a repris les accusations qu’il avait déjà portées contre leur père, Jean-François Revel, L’article qui a provoqué leur indignation n’apportait pourtant aucun élément nouveau probant en réponse à la contre-enquête publiée le 12 mars précédent par Le Figaro.

Rappelons que Jean-François Revel fut pendant plusieurs années et jusqu’a sa mort en 2006 le président irréprochable de l’Institut d’histoire sociale.

« Lorsque nous avons pris connaissance, en juin dernier, des allégations publiées dans Libération contre notre père, Jean-François Revel, accusé d’avoir participé dans les années 1970 à des réunions pédocriminelles, nous nous sommes exprimés pour dire notre respect pour la parole de la victime, notre espoir que la justice puisse établir la vérité, mais aussi notre effroi et notre incrédulité.

Près de neuf mois plus tard, nous n’avons pas varié : nous espérons plus que jamais que la justice éclaire la réalité des faits, nous continuons de croire en la sincérité d’Inès Chatin, mais notre incrédulité s’est muée en une certitude : nous sommes maintenant convaincus que les accusations portées contre notre père sont dénuées de tout fondement et que Libération s’est livré à un travail journalistique construit sur l’insinuation, le mensonge et la manipulation. Le dernier article paru la semaine dernière nous en a persuadés définitivement et nous conduit à nous exprimer à nouveau aujourd’hui.

Il serait difficile dans ces quelques lignes de démêler tous les fils des raccourcis et amalgames dont sont tissés les articles de Libération. Pour ceux qui les liront, ils comprendront que notre père est accusé d’avoir participé à des réunions pédocriminelles qui se tenaient dans un appartement vide situé au 33-35, rue de Varenne autour des années 1977 à 1980. L’accusation se fonde sur un élément et un seul : le souvenir d’Inès Chatin. En soi, un seul témoignage pourrait suffire mais celui-ci a ceci de particulier que ce témoin avait entre 4 et 7 ans au moment des faits, indique que les auteurs de ces actes abominables étaient masqués, mais se dit pour autant certaine d’avoir reconnu parmi eux notre père à son odeur, sa corpulence et sa transpiration.

Libération n’apporte aucun élément, aucun document, aucun témoignage pour corroborer le fait que notre père ait en effet connu Jean-François Lemaire et plus encore fréquenté sa famille au moment des faits.

Une évidence s’impose : pour qu’une aussi petite fille puisse identifier nommément un homme masqué, sur la base de son odeur, elle doit forcément le connaître et le fréquenter d’une manière particulièrement proche. C’est précisément ce que Libération affirme : notre père aurait été un ami intime de Jean-François Lemaire, le père adoptif d’Inès Chatin, passant sa vie chez eux, débarquant à tout instant, comme s’il s’agissait d’une sorte de deuxième famille.

Et c’est à partir de là que la démonstration ne repose plus sur rien. Libération n’apporte aucun élément, aucun document, aucun témoignage pour corroborer le fait que notre père ait en effet connu Jean-François Lemaire et plus encore fréquenté sa famille au moment des faits. Au contraire même, comme Le Figaro  l’a montré dans sa contre-enquête publiée le 12 mars dernier, ni la lecture des agendas de notre père, fort renseignés et consultables à la BNF, ni les témoignages de ses amis proches, ni aucun autre document porté à notre connaissance, ne font état d’un quelconque lien entre les deux hommes avant le début des années 1980.

On peut en effet reconstituer qu’ils ont dû faire connaissance par la fréquentation du même club gastronomique que notre père a rejoint en mars 1980. Puis ils se voient une première fois dans un cadre privé pour un déjeuner organisé chez Lemaire en présence d’autres invités. L’agenda de notre père fait ainsi mention pour la première fois de Lemaire, à la date du 21 juin 1983 à 12 h 30 : « Dej. Dr J.F. Lemaire, 97 rue du Bac » (rappelons que Jean-François Lemaire était médecin). Drôle de formulation pour des amis supposés intimes de longue date ! Notre père a même noté méticuleusement l’adresse à laquelle il est supposé se rendre depuis des années.

À partir de là, les deux hommes nouent une relation que l’on peut qualifier d’amicale sans être ni intense ni assidue puisqu’ils se verront essentiellement dans le cadre des déjeuners mensuels du Club des cent et à l’occasion d’environ une douzaine d’autres déjeuners entre eux, étalés cependant sur une période de plus de vingt années. Ni la chronologie de cette relation ni son intensité ne viennent donc corroborer le souvenir d’Inès Chatin. Sans pour autant que cela interdise qu’elle puisse être d’une parfaite sincérité, l’hypothèse la plus probable selon nous étant qu’elle ait croisé notre père bien après les faits supposés et pour peu que sa physionomie lui ait rappelé celle de l’un des auteurs des sévices qu’elle dit avoir subis, elle s’est convaincue de ce que Jean-François Revel en faisait partie.

Ce type de mécanisme de reconstruction de la mémoire ayant déjà été observé dans bien des cas analogues, Libération aurait dû ne pas se contenter de ce seul souvenir et s’attacher à rechercher des éléments objectifs pour l’étayer. Non seulement, ils ne l’ont pas fait mais ils ont délibérément mis le nom de Revel en une de Libé dans le seul souci de mettre en avant un nom connu qui attire le lecteur, comme l’un des journalistes signataires nous en a fait l’aveu, le jour de la publication du premier article en juin dernier, dans un message écrit impressionnant de cynisme et de duplicité : « Lidée qu’une une doit parler immédiatement à un lecteur passant devant un kiosque ou une gare l’a emporté. (…) Votre père paye en quelque sorte sa notoriété. »

Une fois la contre-enquête du  Figaro  parue,  Libération  aurait pu reconnaître les limites de son enquête ou se taire. Ils ont fait le choix de s’enfoncer dans le mensonge et la manipulation.

L’article paru la semaine dernière annonce en effet qu’il apporterait enfin les preuves de la relation d’amitié qui liait Revel au père adoptif d’Inès Chatin, « y compris à l’époque » des faits incriminés situés entre 1977 et 1980. Car telle est bien la question clé en effet sur laquelle nous avions d’ailleurs plusieurs fois interrogé Libération au cours des derniers mois, sans succès.

Nous invitons chacun à lire l’article : à aucun moment, n’y figure un quelconque élément, document ou témoignage nouveau attestant de cette relation au cours de la période considérée. Les lettres retrouvées datent toutes de 1984 et 1987. Elles indiquent qu’ils se tutoient, ce qui « atteste d’une vraie proximité » selon Libération. Or il se trouve qu’au Club des cent le tutoiement est obligatoire entre les membres.

Une photo de 1982 est publiée où notre père et l’épouse de Jean-François Lemaire sont assis à une même table : il s’agissait vraisemblablement d’un grand dîner donné pour les 10 ans du Point auquel participaient plusieurs centaines de convives dont les Lemaire qui étaient de proches amis du directeur de l’hebdomadaire, Claude Imbert. Si l’amitié entre les Lemaire et notre père était si vivace et ancienne, comment expliquer qu’on n’ait retrouvé aucun courrier, aucun témoignage, aucune photo, aucun livre dédicacé datant des années antérieures ?

Faute de preuve, faute de mieux, Libération se livre alors à un festival d’arguments manipulatoires.

Si on ne retrouve rien dans les agendas, c’est qu’ils auraient été tronqués. Il est vrai que tous n’ont pas été retrouvés après le décès de notre père, mais l’essentiel y est et sur une durée de près de cinquante ans. Ainsi, sur les années 1975 à 1983, il ne manque que trois carnets trimestriels sur un total de trente-six. Rien qui ne permette d’effacer toute trace d’une fréquentation supposée quasi quotidienne. Et pourquoi notre père n’aurait-il jamais noté ces rencontres avec Lemaire, ne serait-ce que les toutes premières, puis pendant des années, pour tout d’un coup les faire apparaître à partir de 1983 ?

Libération avance alors une autre hypothèse : finalement « Revel n’avait nullement besoin de Lemaire pour converger » vers ces réunions pédocriminelles rue de Varenne puisqu’il connaissait l’un des autres protagonistes supposés, en la personne de Claude Imbert. Il est exact que les deux avaient travaillé ensemble à L’Express à la fin des années 1960. Mais alors de deux choses l’une : si Revel participait à ces réunions par l’intermédiaire d’Imbert et non de Lemaire, s’il n’était donc pas un familier de ce dernier, comment expliquer alors que sa fille ait pu le reconnaître à sa simple odeur ?

Face à de telles accusations, de tels manquements à l’éthique journalistique et pour défendre l’honneur de notre père, nous avons décidé d’engager une action judiciaire contre le journal Libération

Qu’à cela ne tienne, Libération va chercher un autre lien, cette fois-ci entre notre père et Gabriel Matzneff avec pour seul élément le fait qu’ils aient été invités en 1965 à un même déjeuner, avec quatre autres convives, chez François Mitterrand, et auraient échangé quelques propos sur saint Thomas en fin de repas. Quelle proximité accablante !

Enfin, Libération abat sa carte maîtresse. Un élément matériel antérieur à 1983 aurait été trouvé dans les agendas de notre père : « Dans les pages du mois de juin 1975, soit deux ans avant les sévices qu’elle dénonce, Inès Chatin a découvert la mention de l’adresse de la cour d’immeuble où elle résidait. » Qu’est-il réellement écrit dans l’agenda ? « Mahias 32 rue de Varenne. » Notre père se rend donc bien rue de Varenne, mais à une autre adresse que celle où les réunions pédocriminelles se seraient tenues, et pour voir quelqu’un d’autre ! En l’espèce, son ami Claude Mahias, qui est aussi son collègue au sein de la maison d’édition Robert Laffont, et a habité l’essentiel de sa vie dans cet immeuble. Libération a-t-il sciemment manipulé cet élément pour voir une preuve là où il n’y avait qu’une coïncidence ?

Reste que cet élément est à l’image de tout ce travail « d’enquête » : manipulateur et fallacieux. Comme l’illustre encore un autre passage où Libération rappelle que la famille Lemaire a emménagé dans son domicile historique « racheté à la famille de Jean d’Ormesson, fréquenté aussi par Revel ». Notre père connaissait en effet Jean d’Ormesson, sans proximité particulière d’ailleurs. La famille de Jean d’Ormesson – et non lui directement si on comprend bien – vend un appartement aux Lemaire. La boucle est bouclée, l’affaire est dans le sac !

À la fin des fins, au-delà de ces multiples raccourcis, amalgames et déformations, il ne subsiste donc que le souvenir olfactif d’Inès Chatin. Nous pourrions nous situer sur ce même terrain en apportant notre propre témoignage de ce que notre père que nous avons côtoyé bien plus intimement et longtemps que quiconque, n’avait pas la moindre odeur marquée, et encore moins désagréable, que ce soit le matin ou le soir, sous tous les climats et toutes les latitudes.

Non, en tout état de cause, cela ne saurait suffire pour jeter l’infamie sur la mémoire d’un homme dont toute la vie et la personnalité, exempte de toute forme de perversité, de cruauté et de dissimulation, se situaient aux antipodes des actes abominables qui lui sont prêtés.

Face à de telles accusations, de tels manquements à l’éthique journalistique et pour défendre l’honneur de notre père, nous avons décidé d’engager une action judiciaire contre le journal Libération. »

Nicolas Revel, Ève Ricard et Matthieu Ricard, le 7 avril 2025

23 Avr 2025


Plus que jamais solidaires des Ukrainiens

Article journal la provence
Article du journal La Provence du samedi 5 mars 2025

Les bombardements russes sur les villes d’Ukraine se poursuivent. Ces jours derniers ils se font même plus intenses.

Quelques politiciens irresponsables acceptent cette agression contre un Etat indépendant qui ne demande qu’à se rapprocher des démocraties libérales européennes. A les entendre, l’Ukraine, comme jadis la Finlande, doit donner au contraire des gages de neutralité à Vladimir Poutine.

N’abandonnons pas l’Ukraine à ce triste sort. Qu’elle sache  que dans toute l’Europe des gens se sentent solidaires de la résistance qu’elle oppose à l’impérialisme russe. Solidaires au point de se sentir frappés eux-mêmes quand un missile s’abat sur des gens qui font leurs courses, se rendent à leur travail ou se promènent avec leurs enfants. Solidaires au point de prendre sur leur temps et leur argent pour apporter aux Ukrainiens leur aide matérielle, leur présence et pour partager, face à la brutalité d’un Etat russe avide de conquêtes et de revanches, un sentiment d’humanité commune et une liberté menacée par la barbarie.

Deux exemples parmi beaucoup d’autres : dans l’Yonne, deux associations, Kiev-Avallon et Ukraine 89, ont pris l’initiative d’envoyer le 3 avril dernier un convoi humanitaire  en direction de l’Ukraine transportant des casques de pompiers, des tenues anti-feu et du matériel médical.

Par ailleurs, l‘association SOS Ouman (du nom d’une ville située au centre du pays) que nous avait présentée notre ami Nicolas Miletitch, un de ses animateurs, a expédié également au début avril en Ukraine du matériel, médical et autre, dont ont besoin leurs amis et connaissances.

Ce courant d’aide spontané ne faiblit pas, bien au contraire. Jamais, selon un des responsables de l’association, autant de contributions financières ou matérielles ont été reçues – comme si bien des gens souhaitaient répondre avec détermination à « la volte-face de Trump », pour reprendre l’expression du journal La Provence dans un article consacré à cette aide et tout particulièrement à SOS-Ouman qui fait régulièrement l’aller-retour France-Ukraine.

Nous aussi, lecteurs d’Histoire & Liberté, nous pouvons entrer dans cette chaine de solidarité en adressant nos dons à SOS-Ouman. (Toutes les précisions pour effectuer cette opération simple  sont accessibles sur internet).

Pierre Rigoulot, le 16 avril 2025

20 Avr 2025


Du soupçon à l’accusation

Pris la main dans le bocal de confiture, Marine Le Pen et quelques autres cadres de son parti viennent d’être condamnés par la Justice. Les réactions scandalisées de leurs amis et de leurs partisans valaient la peine d’être entendues, le soir du 31 mars !

D’abord – la formule est usée jusqu’à la corde mais pourquoi ne pas s’en servir encore ? – « ce n’est pas un hasard si elle a été condamnée », disent-ils. Bien des magistrats sont membres du Syndicat de la Magistrature. Ils ont donc fait parler leur opposition (gauchiste) au Rassemblement National.

N’ont-ils pas seulement appliqué le code pénal, répondez-vous ? Pas du tout ! Leur condamnation, même conforme aux articles du code pénal, a été tout ce qu’il y a de plus politique ! Sans éprouver de gêne à l’idée que la France puisse être dirigée par quelqu’un qui a admis et couvert le détournement de l’argent du contribuable, amis et partisans de Mme Le Pen préfèrent mettre en cause les options politiques des juges. Ce sont elles qu’ils accusent ouvertement d’être en dernière instance à l’origine de la condamnation de Mme Le Pen et non le fait que celle-ci ait enfreint la loi, un fait qui entraîne logiquement le verdict que nous connaissons.

En ces temps de « déconstruction », en cette époque de triomphe du soupçon d’intérêts à défendre, de volonté de puissance, de désirs cachés mais à l’œuvre; en ces temps d’abandon (et pas seulement par Donald Trump !) de toute référence au vrai ou au faux, au bon ou au mauvais; en ces jours de rejet des propos fondés sur le raisonnement et l’expérience au profit des rumeurs « complotistes » les plus folles, le contraire eut été, il est vrai,  étonnant.

Les partisans de Mme Le Pen ne se contentent pas, hélas, de ce premier pas. Ils en franchissent un second en passant du soupçon à la mise en cause en nous assurant que la décision des juges est un déni de démocratie. Les juges rendent la justice « au nom du peuple français ». Ce n’est donc pas à eux, en ce moment important de notre vie politique, de décider si Marine Le Pen peut ou non être condamnée à l’inéligibilité mais au Peuple. Si celui-ci s’apprête en effet à voter pour elle, c’est qu’il ne la tient pas pour inéligible contrairement à ce que prétendent les magistrats. Et comme il vaut mieux s’adresser au bon dieu (le Peuple français) qu’à ses saints (les juges), le désaccord patent entre ces deux instances doit être tranché en faveur de la première.

Joli tour de passe-passe et posture propagandiste car les juges, et les juges seuls, se prononcent légitimement de par leur connaissance reconnue des règles du droit, ce qui n’est pas le cas de tout un chacun, fut-il électeur, et parce que le peuple leur a délégué cette légitimité …

D’autres arguments secondaires, annexes, ont été entendus sur le fait par exemple qu’il n’y a pas eu volonté d’enrichissement personnel. Comme si le détournement d’argent public en faveur d’un parti et d’une certaine idée de la France n’était pas tout autant condamnable que la recherche d’avantages personnels ! Les hommes politiques usant de moyens prohibés pour faire triompher leurs idées paraîtraient-ils plus sympathiques que ceux qui se servent les premiers ? De Savonarole à Staline, la liste est longue des tyrans « désintéressés » !

Pierre Rigoulot, le 31 mars 2025

2 Avr 2025


MARCEL GAUCHET – LE NŒUD DÉMOCRATIQUE, Aux origines de la crise néolibérale (Gallimard 2024. 250 pages. 20 euros)

Le passé humain a mis longtemps à sortir d’un mode de structuration religieux qui consacrait l’entente entre le sacré et le social. C’est ainsi que dans la société féodale, la domination se présentait sans masque, appuyée sur une justification religieuse.

Celle-ci a été remplacée par un principe alternatif aux « droits de Dieu » : L’Habeas  Corpus, officialisé en 1679. Puis les Droits de l’Homme ont supplanté le droit divin des rois. Après un long processus qui a mis cinq siècles à se mettre en place, on a donc vu émerger nos sociétés démocratiques et libérales qui combinaient un cadre politique, une légitimation des rapports sociaux et une vision collective.

Ce mode d’organisation est en train de voler en éclat.

L’arrimage à un passé fondateur réputé indépassable a fait place à l’ouverture vers un avenir à inventer qui a conduit à un extrémisme démocratique.

C’est ainsi que les libertés individuelles se sont totalement exprimées au détriment d’un destin collectif dont la nation se sent aujourd’hui dépossédée. Autrement dit le collectif a été partiellement dissous au profit de l’individu.

Et, sans bruit, la crise de la démocratie s’est installée.

Marcel Gauchet appelle à la création d’une instance de diagnostic indépendant dont la mission consisterait à rechercher des éléments collectifs pour sauver la démocratie.

L’auteur constate qu’aujourd’hui l’histoire s’est effacée derrière le présent économique, la socialisation derrière l’individualisation enlevant aux individus le sens de la responsabilité sociale tout en s’acharnant à les faire exister comme individu. Et la politique porteuse d’une vision derrière le politique, à courte vue.

En outre, le droit s’est imposé comme la référence centrale qui commande partout et inspire toute la vie sociale au détriment du pouvoir des élus.

Aujourd’hui, nous devrions vivre un âge d’or de la démocratie puisque la société civile a gagné son indépendance complète.

Pourtant, nous assistons à une radicalisation des appels à démocratiser la démocratie.

Cette tendance entraîne les acteurs politiques traditionnels à faire marche arrière pour remobiliser l’idéal démocratique. Ils sont considérés comme illibéraux.

Parallèlement, on voit se développer une protestation populiste qui s’incarne par une affirmation d’ordre identitaire en réaction à la pluralisation de l’existence collective. Elle appelle à redonner la priorité à la cohésion collective grâce à l’autorité du politique.

Le nouveau défi politique lancé aux démocraties est de préserver les libertés individuelles tout en maîtrisant le destin collectif. Ceci ne pourra se faire, d’après le philosophe, que si la politique et la « moralité » reprennent leur place. On a vu, en effet, surgir un couple juges/medias qui conduit en douceur à un moralisme émotionnel et le pouvoir à l’impuissance.

Il s’agit de redonner aux indépendances une appartenance hors de laquelle elle flotte dans le vide et de réarmer la conscience historique du présent.

Affirme t-il.

Sabine Renault-Sablonière, le 2 avril 2025

1 Avr 2025


Les antécédents du Wokisme

Le wokisme pratique le scandale et la diabolisation publique hors procès  en justice comme moyen révolutionnaire d’éveiller les consciences aux injustices intolérables qui ne sont pas perçues comme telles, tant leur ancienneté les fait passer pour naturelles.

Je crois que je ne caricature pas.

Cette chasse aux sorcières renoue avec l’appel qui fut lancé par Marx dans l’un de ses tout premiers écrits philosophiques : « Il faut rendre l’oppression réelle encore plus opprimante, en lui adjoignant la conscience de l’oppression, la honte encore plus honteuse, en la rendant publique. Il faut dépeindre chaque sphère de la société allemande comme la partie honteuse de cette société.. »

La démocratie libérale,  mérite-t-elle cette hostilité générale ?

Notre société promeut et pratique l’examen critique des mots et des comportements hérités du passé et qui semblent en porter des traces condamnables.

Cet examen est une mesure d’hygiène culturelle et politique, car nos mentalités et nos valeurs évoluent, et les mots de notre langue commune doivent évoluer en conséquence.

Il est bon, pour ne prendre qu’un exemple, qu’on ne dise plus « une fille-mère » pour évoquer une « mère célibataire », et il est impératif qu’une personne ayant autorité sur une autre n’abuse pas de ce rapport de forces.

Mais l’évolution de notre langue et de nos comportements ne doit pas être dénaturée et transformée en un appel à leur déconstruction systématique et globale, comme s’il nous fallait nous purifier de tout ce que nous sommes en faisant table rase de notre héritage culturel.

En particulier, la chasse aux traces linguistiques d’un passé culturel qui serait totalement au service de la domination vise à imposer la novlangue politiquement correcte au sein d’une cancel culture.

 Dans la dynamique de cette épuration culturelle,  les mots ne devraient plus porter trace de leur histoire, et ils devraient également perdre la polysémie qui caractérise les mots de toutes les langues vivantes.

Seuls les mots des langues artificielles, tels ceux qui définissent les figures de la géométrie, sont parfaitement neutres et univoques

Pour contrecarrer la guerre révolutionnaire menée par le wokisme contre notre héritage culturel, il peut être utile de réfléchir à la généalogie du wokisme, et aux éléments qui composent son ADN.

Sa première caractéristique est de suspecter, de dénoncer publiquement sans procès le mal qui se cache.

Sur ce plan, le wokisme a pour ancêtre la bien nommée Terreur de 1793, et sa terrifiante loi des suspects.

 Celle-ci fut initiée par Robespierre, et on en retrouve les principes dans les procès staliniens : à l’image de ces antécédents, le wokisme exclut lui aussi la présomption d’innocence et lui oppose la présomption de culpabilité. Il refuse lui aussi les droits de la défense.

Et il manifeste lui aussi une forme de paranoïa.

J’ajoute que la filiation du wokisme à la Terreur de 1793 se double d’une filiation au communisme de Karl Marx.

Le wokisme actuel reprend en effet la formulation marxiste de ce qui est devenu la cancel culture.

Voici un des passages du Manifeste du parti communiste qui justifie la destruction de notre héritage culturel

« L’histoire de toute la société jusqu’à nos jours était faite d’antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes. 

Mais, quelle qu’ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l’exploitation d’une partie de la société par l’autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien d’étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition de l’antagonisme des classes. 

La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété; rien d’étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles. »

Cette cancel culture repose sur le paradigme marxiste de la lutte des classes, qui déclare une guerre sans compromis entre deux ennemis dont l’un doit disparaitre : les dominés et les dominants.

L’objectif avoué de la lutte des classes n’est pas de supprimer la domination d’une classe sur l’autre : il est d’inverser la domination, d’imposer la domination de la classe dominée, en l’espèce : la dictature du prolétariat.

L’universalité et l’égalité en droits et en dignité de tous les humains n’est pas son horizon

Le wokisme applique le paradigme marxiste de l’antagonisme irréductible entre les classes sociales à tous les rapports entre les groupes sociaux

L’intersectionnalité des luttes est le mot d’ordre de cette coalition revancharde qui voue la société à une guerre civile sans fin.

Que répondre à cette conflictualité radicale, vengeresse et irréductible érigée en loi universelle ?

Qu’il est exact que tous les rapports entre les individus et les groupes humains peuvent contenir une dimension conflictuelle, des rapports de force et des risques d’abus, mais qu’il est faux et paranoïaque de les y réduire.

L’ambivalence des sentiments est dans la nature de tous les rapports entre les humains, comme on le sait mieux depuis Freud, mais cette ambivalence n’entraine pas la guerre totale entre dominants et dominés

L’examen critique des mots et des comportements doit se faire dans l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme, expression qu’il faut désormais entendre comme Déclaration des droits des êtres humains.

Tout mot, expression ou comportement qui peut paraitre contraire au principe de l’égalité en droits et en dignité de tous les êtres humains peut être examiné, et être éventuellement critiqué et corrigé, au nom de ce principe politique premier.

Tous les progrès qui ont été accomplis dans ce sens, qu’il s’agisse du rapport entre les sexes et les sexualités, ou entre les groupes ethniques et sociaux, l’ont été au nom de ce principe premier.

Les progrès accomplis sont stupéfiants. Que l’on compare la situation actuelle à celle d’il y a un siècle concernant les droits et la dignité des femmes et des personnes homosexuelles.

Ces progrès devront se poursuivre au nom de ce principe qui est le fondement de notre société.

C’est ce principe, et lui seul, qui est systémique dans le monde libre.

C’est pourquoi il faut continuer à défendre la démocratie libérale contre ses ennemis.

Il reste des progrès à faire dans les mots, dans les mentalités, dans les comportements et ailleurs, mais ce combat devra se mener en défense de la démocratie libérale à laquelle les wokistes font une guerre révolutionnaire inspirée de la Terreur et de la lutte des classes.

André Senik, le 25 mars 2025

26 Mar 2025