Trump : la tradition de l’appeasement?

La crise avec l’Amérique vient du fait que nous n’avons plus d’épistémologie commune. Les gens regardent la même chose et ne parviennent pas se mettre d’accord sur ce qu’ils ont vu. C’est ce qui arrive quand la liberté dérape. La liberté dérape quand il n’y a plus consensus sur les principes fondamentaux. 

Pour l’Ukraine, c’est désolant car cette anarchie ontologique — on me corrigera, je ne suis pas philosophe — est à la base de la guerre. Il ne faut pas blâmer Trump, ou Trump seul. Depuis les années 90, les gouvernements américains se trompent sur la Russie, et plus encore qu’ils se trompaient lors des divers débats portant sur la nature et les intentions de l’URSS. 

Sur ce régime, on était au moins d’accord sur le fait qu’il s’agissait d’une dictature communiste, inspirée (officiellement) par le marxisme.  On était en revanche en désaccord sur la meilleure stratégie à adopter.  Les uns disaient qu’il fallait l’amadouer — nombreux partisans de cette idée dans l’entourage de Franklin Roosevelt — les autres, par exemple l’ami de Roosevelt, l’ambassadeur William Bullitt, pensaient que l’on avait affaire à un adversaire qui ne cherchait aucunement la coexistence à long terme.

Les deux pôles sont fixes: Carter disait: « il est temps d’abandonner la crainte obsessionnelle  communisme »; Reagan, parlait,  lui, de « l’empire du mal ».  Et nous y sommes encore. J’en passe, mais Barack Obama et Hillary Clinton (en tant que secrétaire d’Etat), essayaient de ménager Poutine, tout en aidant l’Ukraine par du matériel militaire et des missions sur le terrain, mais sans envoyer de troupes en Ukraine à partir des agressions russes de 2014.

Le débat continue: la Russie peut-elle être amadouée ou non ? La politique de Biden en résulte : il condamnait l’agression et l’occupation des provinces de l’est et de la Crimée, mais ne soutenait pas assez l’Ukraine pour permettre une contre-offensive sur les territoires occupés ou pour faire craindre à Poutine la possibilité d’une participation des Américains comme en Corée.

Trump, homme du centre et pragmatique avant tout – ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas mégalomaniaque ni opportuniste – dit tout simplement : rien n’a réussi, l’Ukraine va être complètement détruite, les Européens n’en feront pas assez pour inverser le sort de la guerre.  Donc, soit on attaque la Russie avec nos division Airborne, les mêmes qui ont mené à la libération de la Normandie en 1944, soit on trouve une accord – un deal – qui apaise tout le monde, au moins pour quelques temps. L’occasion, mais c’est seulement le début, se présente grâce au minéraux qui à l’heure actuelle gisent dans le sol Ukrainien ainsi que dans le sol ukrainien occupé par l’armée russe.

C’est un peu comme le charbon et l’acier après la Deuxième guerre mondiale. Ce fut la solution de Jean Monnet, qui évoluera vers l’Union Européenne  et qui, mais rares sont ceux que s’en souviennent, consista à mettre le charbon et l’acier sous un contrôle et une institution qui bénéficièrent à l’Allemagne comme à la France. 

Zelensky est courageux et admirable, mais il n’est pas Schuman, et, certes, Poutine n’est pas Adenauer. Et Trump n’est pas Monnet, même si celui-ci était, aussi, un fameux homme d’affaire.  Mais on fait ce qu’on peut avec qui est sur la scène.

Je pense que c’est la façon la plus simple de voir les choses sur le front de l’Est.  Évidemment, cela peut complètement déraper. Poutine voudra tout prendre, mais Trump et ses successeurs pourraient maintenir un nouveau containment – avec l’aide de Macron, en particulier.  Trump, sans qu’on puisse savoir s’il en est conscient, fait ce que faisait Nixon: amadouer la Chine pour contrer l’URSS, mais dans l’autre direction. On sait ce que cela a donné, ce n’est donc pas une solution parfaite, mais comme le faisait voir Billy Wilder dans Certains l’aiment chaud, personne n’est parfait. 

Roger Kaplan, le 2 mars 2025

[Réponse]

Cher Roger,

Ton texte va susciter des remous parmi nous. Mais si nous voulons bien cerner les éléments importants de la crise actuelle, il faut que nous en parlions, de ces remous et que nous essayions de garder notre calme comme tu le fais toi-même. Calmement donc, je te dis que le cœur de ton argumentation n’est pas recevable. Jean Monnet a poussé la France et l’Allemagne sur la voie des intérêts économiques communs pour les inciter à trouver un intérêt commun au projet européen. Mais ce fut APRÈS la défaite de l’Allemagne nazie. Tu ne peux comparer les deux démocraties qu’étaient la RFA et la France avec l’Ukraine et la Russie, laquelle est l’ennemie acharnée des démocraties libérales. Poutine fonctionne comme le fit Hitler, qui se disait hier le défenseur des minorités germanophones. Lui, défend aujourd’hui les minorité russophones. Si la comparaison avec Hitler te choque, on peut parler de la Russie impériale qui au milieu du XIXème siècle prétendit à un protectorat sur les orthodoxes de l’empire turc. De la riposte est née la guerre dite de Crimée et le siège de Sébastopol par les Français et les Anglais. Combats d’empires. me diras-tu, mais nous n’en sommes plus là, justement. Nous en sommes à la défense des démocraties libérales contre l’empire russe dont il est facile de rappeler les atteintes à la démocratie et les horreurs, tout simplement.

S’agit-il pour Trump dans cette affaire, de défendre la démocratie? J’en doute: il n’y a plus de références chez lui à des régimes politiques qu’il faut défendre ou dont il faut nous protéger. La seule fois que j’ai entendu Trump esquisser une analyse politique au sujet de l’Ukraine, il disait que Zelensky était un dictateur qui ne s’affrontait pas aux électeurs !

Mes amis et moi ne réagissons pas tous de la même façon et il nous arrive de nous engueuler. Mais gommer la nature politique des régimes et ignorer qui est l’agresseur et l’agressé, que veux tu, ça ne passe pas…Le vote à l’ONU des Etats-Unis avec la Russie et la Corée du Nord, nous a tous fait mal à tous…

Mon amitié pour toi, cher Roger, est inoxydable. Mais nous traversons décidément sur le plan politique un moment difficile !

Pierre Rigoulot, le 4 mars 2025

5 Mar 2025


Israël, Etats-Unis, Russie et Corée du Nord contre l’Ukraine à  l’ONU !

Triste nouvelle : pour la première fois, Israël et les États-Unis ont voté contre l’Ukraine à l’ONU. Nous résumons puis diffusons ci-dessous de larges extraits d’un intéressant article consacré à cet événement par le journal israélien Ma’ariv, signé de Rav Henri Khan et daté du 25 février.

H&L

Lundi 24 février, jour du troisième anniversaire de l’invasion russe de l’Ukraine, Israël a voté, lors de l’Assemblée générale de l’ONU, aux côtés des États-Unis, contre une résolution initiée par l’Ukraine et l’Union européenne. Cette résolution appelait à la préservation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, à la fin de la guerre que mène contre elle la Russie. 93 pays ont voté en faveur de la résolution ; 65 se sont abstenus et 18 pays ont voté contre, dont les États-Unis, la Russie, la Corée du Nord, la Hongrie, le Nicaragua, le Soudan, le Mali, les Îles Marshall, Haïti, l’Érythrée, le Niger  et Palau.

« C’est la première fois, depuis le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, que les États-Unis et Israël votent contre Kiev. Ce vote exceptionnel fait suite à la tournure dramatique prise par la politique du gouvernement américain à l’égard du conflit et aux remises en cause violentes par le président Donald Trump – adoptant  par là la position de la Russi – du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Il convient de noter qu’à la dernière minute, Israël n’était pas certain de la position que prendraient les États-Unis et s’ils voteraient vraiment contre la résolution. Israël s’est pourtant aligné sur les États-Unis.

Depuis le début de la guerre, Israël a soutenu pleinement l’intégrité territoriale de l’Ukraine, allant jusqu’à tenter de jouer les médiateurs entre elle et la Russie, lorsque, le samedi, l’ancien Premier ministre Naftali Bennett s’est rendu à Moscou pour rencontrer Poutine. Israël a soutenu l’Ukraine tout au long du conflit et l’a même aidée, principalement en fournissant du matériel de protection (casques, gilets pare-balles et masques de protection). Par ailleurs, Israël a transmis à l’Ukraine le système d’alerte « Couleur Rouge », et les deux pays ont également échangé des renseignements sur l’aide iranienne à la Russie, notamment concernant la fourniture de drones d’attaque.

Parallèlement, l’Ukraine espérait, au cours des trois années de guerre, qu’Israël intensifierait son soutien en lui fournissant également des armes offensives. Cependant, Israël s’est abstenu par crainte de provoquer la colère de la Russie, ce qui a profondément déçu les Ukrainiens. Des rapports récents ont laissé entendre qu’Israël avait transféré à l’Ukraine des systèmes de défense de type « Patriot », mais il s’est avéré qu’il ne s’agissait pas d’une aide directe, ces systèmes ayant été remis aux États-Unis, qui les ont eux-mêmes transmis à l’Ukraine. L’opinion publique ukrainienne a soutenu Israël après le massacre du 7 octobre, et, de manière générale, le pays a ressenti une solidarité profonde avec Israël.

Le président de la commission sur l’immigration, l’absorption et la diaspora, le député Gilad Kariv, a vivement critiqué le vote israélien, déclarant que « la position d’Israël contre l’Ukraine est un signe de déshonneur tant sur le plan des valeurs que sur celui de la morale. Le jour où le monde commémore le troisième anniversaire de l’attaque russe contre l’Ukraine, l’État d’Israël choisit de voter contre le côté attaqué. Il s’agit d’un échec moral et de l’adoption d’une position qui, en fin de compte, pourrait nuire à l’État d’Israël. Le monde libre doit se tenir aux côtés de l’Ukraine et ne pas récompenser, par des distinctions, un État agresseur, de manière à défendre les valeurs fondamentales de souveraineté et de démocratie. »

Rav Henri Khan, le 25 février 2025

1 Mar 2025


Des élites hors sol, vraiment ?

Il y a longtemps que nous n’avions pas été autant secoués, nous, les anti-antiaméricains, nous, toujours prêts à rappeler l’aide de Wilson en 1918 et de Roosevelt en 1944; nous, qui étions aux côtés de Truman contre la Chine et le monde communiste en Corée; nous, qui réflexion faite, n’étions pas aussi sûrs qu’il y a 50 ans de la légitimité de la soi-disant « lutte de libération nationale » menée par les communistes vietnamiens; nous, enfin, qui croyions que l’OTAN était notre parapluie bienvenu contre les milliers de têtes nucléaires soviétiques puis russes.

Un vertige nous saisit devant la succession rapide d’événements ou d’annonces d’événements. Trump envoie un ultimatum au Hamas. Il fallait remettre tous les otages, oui tous, le samedi suivant – c’était le 15 février. Sinon, ce serait l’enfer. Mais rien ne se passa ce 15 février. Trump n’invoquait plus l’enfer. Ni lui, ni personne.

La veille à Munich, James D. Vance, son vice-président, avait sans vergogne donné une leçon de démocratie aux Européens qui selon lui, piétinaient la liberté d’expression. On ne pouvait annuler une élection (les présidentielles de Roumanie, par exemple) pour cause d’ingérence d’un Etat étranger dans la campagne et l’on pouvait comparer l’exigence d’un minimum de régulation sur les réseaux sociaux à la censure jadis pratiquée dans  les Etats totalitaires !

La « dernière » de l’équipe Trump (last but not least, sans doute) fut de souligner le caractère non démocratique de la présidence ukrainienne. Zelensky était un quasi dictateur qui régnait sans passer par un processus électoral. Pire: c’est ce personnage refusant de se soumettre à l’épreuve des élections qui avait déclenché la guerre en Ukraine !

Voilà probablement le plus gros mensonge proféré par Trump. Mais pourquoi pas? Nul n’est tenu de parler vrai. Toute tentative de réguler les débats par référence à l’expérience et à l’exigence de logique est assimilable à la censure et une atteinte à la liberté d’expression.

Sombres jours…

Nous payons sans doute des années de parasitisme, des années à profiter des dépenses et des efforts de l’Amérique pour nous épargner de nous serrer la ceinture et de mettre en cause notre sacro-saint pouvoir d’achat. Cette posture, exigée par la gauche politique et syndicale, avait en un autre temps été dénoncée (de manière non exclusive il est vrai) par Marc Bloch. Mais qu’importe : bientôt au Panthéon, totémisé et sacralisé, celui-ci flattera notre bonne conscience et on oubliera ses critiques comme on a oublié Munich et le traité de 1938 tout autant que le refus, seize ans plus tard, d’une Communauté européenne de Défense par les gaullistes et les communistes.

Oui : sombres jours pendant lesquels le déclenchement par Vladimir Poutine d’une guerre contre l’Ukraine pour la punir de se tourner du côté de l’Europe libérale et démocratique n’a jusqu’ici entraîné que de faibles réactions européennes et un silence obstiné de nos révolutionnaires et de nos souverainistes.  Ceux-ci, disent vouloir seulement ce que veut le Peuple, scandaleusement méprisé par des «élites hors sol», européennes et même mondialisées. Mais «élites» n’est pas un gros mot : ne voit-on pas que la scène politique est en effet mondialisée? Qu’à 3000 km de la France sont venus combattre des soldats nord-coréens ? Et que Poutine tente de s’installer dans les anciennes colonies françaises? Ne voit-on pas qu’il est facile de s’en prendre à l’Europe quand surgissent des difficultés mais que l’architecture complexe de l’Union européenne est bien utile à chacun des pays qui la composent s’ils veulent compter sur la scène internationale? Mieux vaut avoir alors quelques notions d’économie, de commerce – comme en ont les « élites » – et si possible maîtriser quelques langues – comme certains parmi ces « élites ».

La volonté du peuple s’exprime non par l’approbation passionnée d’un leader vedette comme cela peut se faire dans un stade de football ni en agitant des épouvantails comme au guignol mais par des élections précédées de débats honnêtes entre citoyens informés en vue d’un choix pluraliste, bref des élections garanties par un état de droit. L’ « expression libre » c’est-à-dire en l’absence de règles  comme la conçoit M. Vance, ou l’acceptation des seuls candidats inoffensifs pour le pouvoir comme le souhaite M. Poutine, rejoignent la conception de la politique que nos souverainistes, nationalistes ou révolutionnaires, défendent. Sous couvert de soumission à la voix du Peuple, ce sont autant de machines de guerre qui visent la destruction de la démocratie libérale. Il convient de s’armer contre elles, intellectuellement, politiquement et militairement.

Pierre Rigoulot, le 26 février 2025

27 Fév 2025


« Tous les morts se valent »…  Que cache l’argument ?

L’article de Libération du 20 février invite à porter le même regard sur les enfants israéliens otages assassinés et sur les enfants de Gaza victimes des bombardements israéliens.

«Ariel, Kfir, et Shiri… sont aussi le symbole tout entier, au-delà des frontières et de la douleur nationale, de l’innocence perdue et de la violence de cette guerre. Au moins 15 000 enfants sont morts en Israël et Palestine ainsi qu’au Liban depuis le 7 octobre 2023 selon l’Unicef, l’écrasante majorité à Gaza.»

C’est là une façon vicieuse de faire porter le même regard sur le pogrom barbare du 7 octobre et sur la riposte de l’armée israélienne contre les barbares du Hamas qui se cachent au milieu d‘une population civile qui ne les rejette pas.

Quand j’y repense, je me dis : heureusement que la chanteuse Barbara a chanté « car les enfants ce sont les mêmes à Paris et à Göttingen » après la guerre, c’est-à-dire après que l’Allemagne nazie ait été bombardée, ait été vaincue, et soit grandement revenue du nazisme.

Et heureusement qu’elle n’a pas chanté en 1944 « car les enfants ce sont les mêmes, à Auschwitz et à Nuremberg ».

L’idée ne lui en est sans doute pas venue, car à cette date, elle était une enfant juive cachée pour échapper à Auschwitz.

André Senik, le 21 février 2025

25 Fév 2025


[Rencontre/Débat] Le Venezuela sous Maduro

Conférence 21 février 2025

Diàlogo por Venezuela a le plaisir de vous convier à la rencontre débat sur Le Venezuela sous Maduro, caractérisation d’un régime autoritaire au XXIe siècle. Contractualisime mafieux: trust politique ou consortium civico-militaire ?

Les intervenants seront Marí Sol PÉREZ SCHAEL et Pierre RIGOULOT.

Lieu: Maison de l’Amérique latine, 217 Boulevard Saint Germain 75007 Paris

Date: Vendredi 21 février 2025 à 19h

12 Fév 2025


Sur quel terrain affronter Marine le Pen ?

Marine Le Pen nous montre le terrain sur lequel il nous faut l’affronter, sans risquer le moindre rapprochement avec notre ennemi principal, La France insoumise à la démocratie libérale.    

Dans son discours de Madrid, Marine Le Pen veut que l’Europe suive l’exemple des États-Unis.

Mais elle propose que l’Europe tourne le dos à ce qui fait la force des États-Unis d’Amérique : l’union des États qui les composent.

En ce qui concerne le passé, elle oublie que l’Union européenne a mis fin aux conflits intra-européens qui ont ensanglanté et affaibli le continent.

En ce qui concerne le présent et l’avenir, elle oublie que sans l’Union européenne, chacun des États-nations d’Europe serait isolé et impuissant face aux États-Unis à la Chine, et à la Russie.

On voit ce qu’il en coute à l’Ukraine de ne pas appartenir à l’Union européenne et au pacte atlantique.

On voit comment le nationalisme anti-européen de Viktor Orban fait de lui le relais de Poutine au sein de l’Union européenne et le champion de l’illibéralisme

Orban apporte la preuve que sans l’Union européenne, les États-nations et les peuples qui la composent se conduiraient inévitablement en rivaux et en concurrents.

Le mot d’ordre « nationalistes d’Europe unissez-vous pour bâtir une autre Europe! » n’est à l’évidence qu’un oxymore et un piège électoral pour dupes et amnésiques.

Les partis politiques européens qui se définissent comme des partis nationalistes s’aveuglent sur l’importance des rapports de forces dans le monde actuel, un monde de plus en plus dérégulé et où, par conséquent, chacune des puissances doit pouvoir compter sur elle-même.

La taille compte !

Les partis qui fondent leur propagande sur la primauté absolue de la souveraineté nationale et le rejet de l’Union européenne ne veulent pas savoir que le délitement de l’Europe serait son chant du cygne et bientôt celui des peuples qu’elle associe et qu’elle protège.

L’Europe n’est pas qu’un marché et ses adversaires le savent bien.

Elle défend une culture qui vaut qu’on se batte pour elle

André Senik, le 11 février 2025

10 Fév 2025


Ce qu’il faut reprocher à Jean-Marie Le Pen

Ce n’était pas du tout le grand homme qu’à la suite de Bardella, les principaux cadres du RN viennent de se permettre de saluer publiquement.

Et par ailleurs, nos médias, intimidés par les 35% que recueillent désormais électoralement MLP et ses alliés, ont négligé de lui reprocher un certain nombre d’éléments, pourtant établis factuellement.

Des éléments qui ne sont pas simplement « des provocations » mais bel et bien des actes et des déclarations qui devraient accabler cet individu et qui devraient accabler aussi ceux qui continuent à l’admirer et à s’en réclamer.

J’essaye ici de classer méthodiquement les reproches qui devraient lui être adressés (en espérant avoir été le plus exhaustif possible) au moment où on commence à le désigner comme « un brave type » (« les morts sont tous des braves types » disait Brassens, cet excellent observateur) :

  1. Son refus, jusqu’à sa mort, de condamner Hitler et Pétain. Cette admiration pour la dictature totalitaire nazie avait bien entendu pour corollaire un rejet des principes démocratiques.

    L’instauration de liens avec les anciens nazis et en particulier avec Léon Degrelle, le politicien wallon qui pendant toute la guerre chercha à se faire reconnaître par Hitler, qui alla jusqu’à constituer une unité militaire formée de citoyens belges pro-nazis, la Légion Wallonie, qui rejoignit les militaires allemands pour combattre les soviétiques, ce qui lui valut une médaille militaire allemande que Hitler lui accorda personnellement. Comme les autres politiciens européens nostalgiques du nazisme, Jean-Marie Le Pen vint rendre visite à Léon Degrelle à Malaga (Franco lui avait accordé d’abord l’asile politique puis la nationalité espagnole).
  2. Ses déclarations multiples visant à minimiser la Shoah et sa participation active avec son ami Gollnish au mouvement négationniste qui, à partir des années 70, vise à nier la Shoah et son ampleur.

    Son antisémitisme affiché et répété dont il n’accepta jamais de se défaire. Une preuve parmi d’autres consistant à avoir parrainé, en 2008 encore, une fille de Dieudonné (antisémite notoire et revendiqué). C’est d’ailleurs cet antisémitisme affiché qui inspira à sa fille Marine de renverser son père à la tête du FN en vue de faire disparaître, par l’opération dite de dédiabolisation, les connotations antisémites de l’ADN du RN (ex-FN).
  3. Son opposition prolongée à la décolonisation qui lui valut de soutenir jusqu’au bout les partisans puis les nostalgiques de l’Algérie Française.
  4. Sa misogynie qui l’amena à la Chambre des députés à être parmi les plus résolus et les plus violents à combattre la loi Veil sur l’avortement (il alla jusqu’à oser une comparaison entre les avortements et les fours crématoires).
  5. Sa mobilisation politique en opposition à l’homosexualité.
  6. Sa revendication de pratiquer la torture et de la banaliser (lorsqu’on lui rappelait ce qu’il avait fait pendant la guerre d’Algérie).
  7. Son opposition à toute construction européenne et à la participation de la France à l’Union Européenne.
  8. Son opposition à la participation de la France à l’OTAN.
  9. Son accointance avec le KGB/FSB après 1991 (chute du Parti Communiste d’URSS et dislocation de l’URSS en 15 Etats souverains). En 1994 puis en 1996, il prend l’initiative de venir rencontrer à Moscou le sinistre Jirinovski qui était le premier politicien russe à revendiquer son positionnement dans une extrême-droite russe musclée, à la fois ultranationaliste et expansionniste, et qui était sous Eltsine le principal opposant à l’instauration de la démocratie en Russie. Après la prise du pouvoir par Poutine et le KGB/FSB en 2000, ce Jirinovski a dirigé, sur la droite de Poutine, une sorte d’ « opposition officielle » à Poutine (permettant à Poutine d’affirmer sans vergogne que la Russie serait restée pluraliste), une opposition en réalité totalement factice et artificielle, une opposition sous le contrôle du KGB/FSB. Jirinovski par exemple réclamait publiquement une invasion de l’Ukraine fin 2021 (sans doute avec l’approbation tacite de Poutine).

    Cette liaison établie entre Jean-Marie Le Pen et Jirinovski aura enclenché des liens qui se sont ensuite renforcés et avérés entre le RN de Marine le Pen et Poutine (visite de Marine Le Pen en Crimée en 2015 pour y saluer l’invasion de la Crimée par Poutine ; réception officielle de Marine Le Pen par Poutine début 2017 pour lui conférer une stature internationale…)

Je crois qu’il nous faut garder soigneusement en tête cette liste de griefs majeurs à l’encontre de Jean-Marie Le Pen au moment où le RN s’approche dangereusement de prendre le pouvoir dans notre pays et tend à nous faire oublier les forfaits de son fondateur.

La dédiabolisation n’est que partielle et la collusion de Marine Le Pen avec Poutine est plus marquée encore qu’elle ne le fût entre Jean-Marie Le Pen et la Russie.

Jean Francart, le 10 janvier 2025

[Réponse] Sur la nécrologie de Jean-Marie Le Pen par notre ami Jean Francart

Je remercie notre ami Jean Francart d’avoir rappelé sans complaisance les positions détestables qui jalonnèrent toute la carrière de Jean-Marie Le Pen.

Ce rappel doit servir aux électeurs français d’une ligne rouge à faire respecter par ses successeurs qui s’affirment plus ou moins repentis.

J’ajoute au tableau des griefs à adresser au père Le Pen qu’il a été grandement responsable d’avoir empêché les démocrates d’aborder les problèmes posés par l’immigration musulmane sans racisme ni inhibition.

La même vigilance informée et lucide s’impose par ailleurs pour Giorgia Meloni .

Parallèlement, le passé du communisme doit être rappelé face à ses divers héritiers, je pense évidemment à LFI plus encore qu’au PCF, qui se présente en héritier des militants de base du PCF plus que de Marx, Lénine et Staline.

Ce rappel des sources premières des mouvements politiques actuels doit s’accompagner d’au moins trois appendices

  1. Il ne faut pas négliger les révisions dédiabolisantes qui sont explicites et mises en pratique. Ce n’est pas le cas pour l’AFD en Allemagne.
    En France, (par exemple sur « Vichy et la Shoah », Marine Le Pen est aux antipodes de Zemmour. Et elle ne s’autorise aucune forme de racisme et de xénophobie.
  2. Nous ne sommes pas en 1934. Les électeurs du RN ne sont pas massivement identifiables à des « fachos » et les ennemis du RN ne sont pas nécessairement des démocrates fréquentables
  3. Ne nous trompons pas d’époque et d’ennemi principal

Notre ennemi principal est désormais notre extrême gauche islamisto-révolutionnaire.

Personnellement, si j’ai un jour à choisir aux élections entre un candidat du RN et un candidat de LFI, je voterai pour le moindre mal , je voterai pour le RN.

En me souvenant que les ennemis de mes ennemis peuvent être mes alliés de circonstance, sans devenir pour cela mes amis.

André Senik, le 12 février 2025.

5 Fév 2025


Boualem Sansal, un libre penseur derrière les barreaux !

Boualem Sansal est un grand écrivain algérien, un homme courageux, qui s’est opposé à la fois à l’islamisme criminel et au régime dictatorial de son pays. C’est aussi mon ami, que je porte en mon cœur. Il a été arrêté le 16 novembre dernier à son arrivée à l’aéroport d’Alger. Durant cinq jours, personne n’a rien su de lui : il ne répondait pas au téléphone, même pas à sa femme. Il avait pratiquement disparu. Finalement, en réponse aux demandes de sa maison d’édition (Gallimard), de l’Académie française (il avait obtenu son Grand Prix en 2015 pour son roman 2084. La fin du monde) et de nombreuses associations d’intellectuels, parmi lesquelles le PEN Club, l’agence officielle de presse du régime a fini par émettre un communiqué accusant l’écrivain de contester l’intégrité territoriale de son pays, vu qu’il avait remis en cause la légitimité de ses frontières, héritées de l’ère coloniale, qui avait arraché au Maroc une partie de son territoire et, également, qualifiant la France, sa terre d’accueil, de « macronito-sioniste » (à cause de la gestion d’Emmanuel Macron pour obtenir sa libération et parce qu’il a obtenu le prix littéraire Jérusalem). Il est accusé de terrorisme… Pourtant, Boualem Sansal est l’homme le plus pacifique qui soit, comme on peut le constater avec ce qu’il m’écrivait dans un courrier électronique :

« Nous vivons un vrai drame, la machine terroriste va reprendre de plus belle. Ce monde est fou et surtout il est gouverné par des incapables qui ont une tirelire à la place du cerveau. »

     Nous nous sommes rencontrés tout à fait par hasard, le 11 septembre 2023 (la date est bien sûr hautement symbolique : c’était l’anniversaire des attaques du terrorisme djihadiste contre les Tours jumelles à New York et le Pentagone à Washington). J’étais en train de boire un café assis sur un trottoir dans mon quartier, le 11e arrondissement, et il est passé devant moi. Je l’ai abordé, ce qui a dû l’étonner car ce n’est guère courant pour un écrivain connu et reconnu seulement par d’infimes minorités. Nous avons alors communiqué entre nous comme si nous étions frères, en écriture et en combats : tant de choses rapprochent l’Algérie et Cuba, du fait de la nature de leurs régimes, celui de Cuba communiste depuis 1959, celui de l’Algérie socialiste depuis 1962, et leur complicité tout au long de cette si longue histoire : Cuba a en effet envoyé des troupes pour combattre le Maroc aux côtés de l’Algérie pendant la « guerre des sables » de 1963-1964 et a appuyé le Front Polisario dans ses revendications sur le Sahara occidental.

     De là vient sans doute la colère actuelle du régime algérien contre la France. Macron a pris parti pour le Maroc, bien que, « en même temps », il ait reconnu la culpabilité de facto de la France au cours de la guerre d’indépendance menée par le FLN. L’écrivain, à qui le président a octroyé personnellement la nationalité au début de l’année 2024, est devenu, bien malgré lui, un symbole du rejet de tout ce qu’il déteste : un gouvernement corrompu, allié à toute la racaille de la planète, particulièrement à Vladimir Poutine, et qui met en pratique une islamisation rampante, ajoutée à une arabisation permanente, contre la langue française, dont Boualem Sansal use avec délice et talent.

     Il n’est pas le seul dans le viseur du pouvoir algérien. Peu de temps auparavant, le 4 novembre, le jury du Goncourt a concédé son prix à Kamel Daoud pour son roman Houris, un livre qui aborde la cruauté sans bornes de la guerre civile initiée dans les années 1990 par le FIS et le GIA contre le régime du FLN, dirigé par Bouteflika, après avoir été gouverné par Ben Bella et Boumédiène, ainsi que par d’autres présidents plus éphémères, certains d’entre eux assassinés. Daoud est meilleur journaliste que romancier ; ses articles dénoncent la menace que représente l’islamisme pour l’Europe, pointant notamment du doigt les agressions et les viols commis par des Maghrébins contre de nombreuses femmes à Cologne et dans d’autres villes allemandes au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre 2015.

 C’est cela que ne lui pardonnent pas les militants et sympathisants de l’extrême-gauche française, qui le traitent de « raciste » (un comble), de même que Boualem Sansal, qu’ils accusent d’être d’extrême-droite et « sioniste » pour avoir participé en Israël en 2012 à un festival littéraire où il a pu échanger avec l’un de ses romanciers de prédilection, David Grossmann, et où il a apprécié la diversité ethnique, linguistique et religieuse de Jérusalem, malgré les perpétuelles tensions. Et aussi pour avoir donné une interview à une publication confidentielle, Frontières, classée à l’extrême-droite. A quelques exceptions près, dont celle d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, proche de Jean-Luc Mélenchon, le tonitruant der Máximo de La France insoumise, ami de l’ex-dirigeant de Podemos Pablo Iglesias, des frères Castro, de Hugo Chávez et de tous les dictateurs latino-américains de gauche, ils refusent de prendre la défense de l’écrivain emprisonné.

     Sans doute, dès le commencement de sa carrière littéraire, qui s’est produit tard (il était auparavant ingénieur et fonctionnaire), près de la cinquantaine, avec Le serment des barbares, et ce jusqu’à présent, Boualem Sansal ne tourne pas autour de ses convictions. Avec 2084. La fin du monde, il a créé une sinistre dystopie, prolongement de 1984, du maître George Orwell, dans laquelle Big Brother n’est plus un tyran communiste calqué sur le modèle soviétique mais un leader islamiste quelconque, comme ceux qui pullulent dans le monde arabo-musulman et en Occident, il nous prévient ainsi : « Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle». Son roman est comme un cauchemar qui n’offre, contrairement à 1984, aucune possibilité d’amour, même trahi, sauf à la fin une ébauche fantasmée, vu que le monde islamisé écrase impitoyablement les femmes et tout ce qui peut être considéré par lui comme immoral.

     Boualem Sansal s’est refusé à abandonner l’Algérie, où il est à présent à la merci du pouvoir dictatorial et des islamistes. Il pense, en effet, que les mêmes dangers guettent la France et l’Europe en général. Il ne peut y avoir de pause dans la solidarité de tout intellectuel qui se respecte avant d’obtenir sa libération.

     Pour ma part, je souhaite que nous puissions, comme nous nous l’étions promis, aller manger un couscous et boire une bonne bière, défiant les islamistes qui essaiment de partout. Mon ami Boualem Sansal est un porte-parole de la liberté universelle.

Cette tribune, signée de notre ami Jacobo Machover, est parue dans le quotidien espagnol ABC le 3 décembre 2024.

29 Jan 2025


JUNG CHANG – LES CYGNES SAUVAGES, Les mémoires d’une famille chinoise de l’Empire Céleste à Tienanmen (Plon 1992. Pocket : 2024. 640 pages. 10,30 euros)

Jung Chang, qui a passé une partie de sa vie en Chine, est un auteur célèbre en particulier pour avoir écrit, avec son mari Jon Halliday, une biographie de Mao Zedong qui fait autorité1.

Les Cygnes sauvages, qui raconte l’histoire de sa famille, n’est pas une publication récente mais sa réédition en livre de poche l’année dernière donne l’occasion de lire ou relire cette œuvre captivante. Elle y décrit les vies de sa grand-mère, de sa mère et d’elle-même, lesquelles reflètent la situation à la fois banale et particulière de trois générations de femmes chinoises tout au long du XX ème siècle.

Sa grand-mère, Yu Fang, était née en 1909, soit deux ans avant la destitution du dernier empereur et l’établissement d’une république dirigée par Sun Yat-sen. Mais en réalité le pays s’était disloqué en une mosaïque de fiefs dirigés par des seigneurs en compétition permanente. La visite en Mandchourie du général Xue, un de ces potentats, décida du sort de la jeune Yu Fang. Car elle était ravissante et, qui plus est, avait les pieds bandés, ce qui était un atout supplémentaire. Remarquée par le général, elle devint à 15 ans, non pas comme elle l’espérait, son épouse, mais une de ses nombreuses concubines. Elle eut une fille, que l’épouse légitime voulut récupérer. Yu Fang réussit à s’enfuir avec sa fille et finalement épousa un médecin âgé avec lequel elle fut très heureuse.

Mais l’histoire de sa vie montre à quel point la population dans cette Chine ancienne était corsetée par tout un système de traditions extrêmement contraignantes, auxquelles il était quasiment impossible d’échapper . Les femmes en étaient les principales victimes. Le bandage des pieds qui en faisait des impotentes, le mariage arrangé par les parents pour leurs propres intérêts, la soumission totale ensuite au chef de famille, le système extrêmement développé des concubines (tout homme un peu riche ou un peu puissant devait en avoir), et leur vie quasiment de domestiques dans une maison dominée par l’épouse et les enfants légitimes.

Tout changea pour la génération suivante. La famille avait survécu à l’occupation japonaise et à la guerre. Tchang Kai-tchek dirigeait alors le pays. Le carcan s’était nettement desserré. La fille de Yu Fang, Bao Qing, élevée par un beau-père bienveillant, put faire des études. Sortir, parler avec des garçons sans que tout le monde s’indigne devenait possible. Mais convaincue que le communisme était le système juste qui sortirait la Chine de ses difficultés, Bao Qing devint très jeune une militante active, et épousa à l’âge de 18 ans un militant encore plus actif, placé à un haut poste de la hiérarchie communiste. Ce fut à un autre carcan qu’elle dut faire face, celui imposé par le Parti communiste, d’autant plus que son mari, extrêmement rigide, faisait toujours passer les injonctions du Parti avant les intérêts de sa famille.

Les deux jeunes époux furent extrêmement satisfaits de la victoire de Mao et subirent, sans les contester, – c’était d’ailleurs impossible – les mesures prises par le nouveau régime. Ils vécurent la période des Cent Fleurs, celle du Grand Bond en avant, et les différentes famines provoquées par ces politiques aberrantes qui firent des dizaines de millions de morts.

Sans cesse menacés d’être considérés comme des contre- révolutionnaires avec les sanctions que cela supposait (et qui touchaient l’ensemble de la famille, enfants compris), ils se dévouaient corps et âme à leurs activités militantes.Mais leur statut de hauts responsables communistes permit à la famille d’échapper au pire, en particulier aux famines, tandis que certains de leurs oncles, tantes, neveux et nièces moururent de faim.

Jung Chang, l’auteur de ce livre – originellement nommée Er-hong, soit « deuxième cygne sauvage », car c’était la deuxième fille du couple- naquit en 1952. Elle connut une vie plutôt confortable, protégée de toutes les difficultés par « un cocon de privilèges » puisque ses parents étaient cadres du Parti.

Elle fut élevée dans le culte de Mao, comme la plupart des enfants chinois d’alors. Aussi, lorsque ce dernier lança en 1965 la « Révolution culturelle » fut-elle poussée à participer à la « chasse aux sorcières » organisée par le régime. Les écoliers –facilement enclins à la violence du fait de leur endoctrinement – devaient dénoncer leurs enseignants « suspects », participer à leur lynchage, comme le suggérait Mao. Puis le mouvement s’étendit: les intellectuels et anciens « ennemis de classe » furent persécutés, toutes les traces de la culture ancienne –les « quatre vieilleries » selon Mao – furent détruites. Sans grand enthousiasme, Jung Chang qui avait été élevée dans le respect des adultes, devint « garde rouge » et dut participer aux « réunions de dénonciation ». Commença ensuite une toute autre période de la vie de la famille car le père, choqué par l’évolution de la situation et faisant passer ce qui lui semblait son devoir avant son intérêt et celui de ses enfants, émit quelques critiques sur la politique de Mao. Il entra de ce fait dans la catégorie des « véhicules du capitalisme ». Lui et sa femme connurent alors la prison, les coups, les humiliations publiques. Bao Qing fut incitée à divorcer, ce qu’elle refusa.

Puis toute la famille – il y avait cinq enfants – fut dispersée dans différents camps à la campagne (la « rééducation par le travail») d’où ils ne purent sortir qu’en 1972. Le père de Jung Chang mourut cependant des mauvais traitements qu’il avait subis. Il fut plus tard réhabilité, après le décès de Mao en 1976. Du fait de la libéralisation du régime par Deng Xiao Ping, Jung Chang put obtenir une bourse et entrer à l’université. Elle devint professeur d’anglais et partit en Angleterre, où elle vit actuellement.

Personnellement, c’est la première fois que je lisais un ouvrage montrant ce que fut la vie quotidienne des Chinois durant ces différentes phases de la politique maoïste. Ces mémoires nous font réaliser ce qu’est vraiment vivre – et mourir – sous un régime totalitaire fondé sur une surveillance permanente des uns et des autres, sur des dénonciations encouragées par l’obsession de Mao de « faire sortir le serpent de leur nid », c’est-à-dire de démasquer tous ceux qui oseraient s’opposer à son régime et à lui. Un livre passionnant.

Florence Grandsenne, le 19 janvier 2025

  1. Jung Chang et Jon Halliday : Mao: L’histoire inconnue , Gallimard 2006 ↩︎

19 Jan 2025


Hommage à Emmanuel Le Roy Ladurie président de l’Institut d’histoire sociale, décédé il y a un an, le 22 novembre 2023

Emmanuel jugeait sans doute ne pas avoir de temps à perdre en polémiques futiles. Aussi, sachant que son jugement pouvait être « récupéré » par un camp ou par un autre, sa prudence était grande. Parfois même exagérée. S’il donnait son avis, il ne manquait pas de suggérer une autre manière de le donner, et la possibilité d’une autre interprétation de sa pensée. 

Au sein d’un même jugement, il pouvait aussi multiplier les nuances de telle sorte qu’on ne pouvait guère le soupçonner  de jugement agressif et à l’emporte-pièces. Dans Une vie avec l’histoire, ses mémoires publiées chez Tallandier en 2014, on trouve ainsi, tout en circonvolutions, cet avis qu’il donne sur le marxisme : « La construction marxiste, en dépit d’inexactitudes, d’approximations ou d’apriori considérables, n’est pas dénuée de certaines relations avec la réalité de l’histoire et des faits, mais elle s’est partiellement déshonorée lors du stalinisme ». 1

Sur le stalinisme, ses propos étaient plus nets. Nul reproche à craindre il est vrai en cette fin de XX ème siècle et en ces premières années du XXI ème siècle. Les défenseurs de Staline se faisaient rares! « Dès les année 1930, écrit-il toujours dans ses mémoires, les travaux de Boris Souvarine sur le communisme stalinien ont tranché heureusement sur les livres bénisseurs que publiaient les penseurs communistes à propos du bolchevisme et de l’Union soviétique ». 2

Il alla plus loin encore, en saluant en 1977 dans Le Monde la réédition du Staline de Souvarine, publié pour la première fois en 1935, puis en participant à un numéro d’hommage rendu à Souvarine, (décédé le 1er novembre 1984) par la revue Est & Ouest avec un article intitulé : « Une oeuvre libératrice ». Libératrice au sens où elle tranchait le noeud gordien dont n’avaient pas su se libérer les célébrités intellectuelles comme Althusser, Deleuze, Guattari et Foucault qui trainaient derrière elles « mainte parcelle du proliférant dogmatisme révolutionnaire ». 3

Un tel respect pour Boris Souvarine allait se concrétiser 20 ans plus tard avec l’acceptation, par Emmanuel Le Roy Ladurie, de la proposition que je lui fis en 2006 de devenir le président de l’Institut d’histoire sociale fondé, justement par Boris Souvarine l’année de la publication de son Staline. Ce n’est pas le lieu ici de faire l’histoire de l’Institut. Rappelons seulement qu’Emmanuel succédait ainsi à André Bergeron, l’ancien secrétaire général de Force Ouvrière, et à Jean-François Revel et qu’il a laissé dans ce lieu de réflexion une empreinte plus marquée qu’on ne le croit. Après qu’il eut été rassuré sur le fonctionnement de l’Institut d’histoire sociale (IHS), sur ses ressources financières et la respectabilité de son équipe dirigeante, Emmanuel contribua à tourner une page de son histoire. Il est vrai que sa tâche fut facilitée par le fait que Georges Albertini, ancien compagnon de Marcel Déat et longtemps soutien financier de Souvarine, était mort en 1983. Il est vrai que son bras droit, Guy Lemonnier, alias Claude Harmel, devenu avec l’âge un formidable connaisseur de l’histoire du syndicalisme, s’était retiré. 4; que le Serbe Branko Lazitch, ancien adversaire de Tito, animateur d’Est & Ouest, stupéfiant savant pour tout ce qui concernait l’histoire du Comintern (à suivre l’orthographe de Souvarine). avait quitté ce monde en 1998. Lui, souhaitait arrêter nos activités et en plaisantant proposait qu’on écrive sur notre porte, au début des années 1990 : « Fermé pour cause de victoire! »

Emmanuel mit sa toute nouvelle autorité statutaire en jeu et acheva la réorganisation de l’IHS en poussant vers la sortie ce qui restait de l’ancienne équipe. 

Il était entouré désormais de chercheurs qui, après un passage par le mouvement de mai 68 et la découverte de Soljenitsyne, mettaient en cause la pensée historiciste et marxiste et opposaient désormais la démocratie libérale aux totalitarismes.  Emmanuel appuya l’évolution qu’ils imprimaient à « la Maison Souvarine ». Il approuva aussi le don progressif de la bibliothèque – qui avait été constituée par les « anciens » et que continuait d’étoffer la nouvelle « génération » – aux Archives départementales des Hauts-de-Seine,  en échange de l’hospitalité accordée à l’IHS. Emmanuel contribua d’ailleurs au développement  de cette bibliothèque et de son fonds sur le communisme, le socialisme et le syndicalisme  en y déposant les archives de son père, Jacques Le Roy Ladurie, figure du syndicalisme agricole normand et Ministre de Vichy jusqu’en 1942. 

Autre engagement actif d’Emmanuel : il veillait à dire quelques mots lors de l’ouverture des colloques que l’IHS mettait sur pied chaque année. Au cours de ses interventions, le savoir et la profondeur faisaient bon ménage avec un humour et de discrets coups de patte que sa éloignement de toute activité officielle lui permettait.  François Mitterrand et Jack Lang firent par exemple les frais de son introduction à un colloque de l’Institut d’histoire sociale « sur 1989 et la chute du communisme européen ». 5

Il écrivait aussi assez fréquemment dans la revue Histoire & Liberté (qui faisait suite aux Cahiers d’histoire sociale, eux-mêmes succédant à Est & Ouest). Mieux : il veillait, sans nous heurter frontalement, à ce que la nouvelle approche, anti-totalitaire, ne s’enfermât pas dans un nouveau dogmatisme. Puisque nous pensions que la direction indiquée par Hanna Arendt, bonne pour caractériser l’URSS  de Staline et l’Allemagne de Hitler, pouvait également être utilisée avec profit pour éclairer la Russie poutinienne, l’Erythrée islamiste ou la Chine de Hu Jintao, il  nous suggéra de reconnaître au concept de totalitarisme une certaine « souplesse » permettant d’en faire un instrument d’analyse applicable à bien d’autres régimes et à bien d’autres époques que celles analysées par Arendt. 

C’est ainsi qu’Emmanuel Le Roy Ladurie, sans avoir l’air d’y toucher, bouscula nos « évidences » en se demandant si le totalitarisme ne pouvait pas s’appliquer à un Etat comme celui de Louis XIV, au tournant du XVII ème et du XVIII ème siècle!  La question devait le tarauder car le texte qu’il nous demanda de publier au début de l’année 2009 reprenait un avant-propos qu’il avait donné à un ouvrage de Bernard Coffret, Terre d’exil, l’Angleterre et ses réfugiés, XVI e et XVII e siècles, déjà publié en 1985 mais passé à son goût trop inaperçu. Il y laissait entendre, certes avec la prudence que nous avons évoquée plus haut, qu’il y avait, dans un Etat voulant établir et pratiquer le monopole religieux, un « totalitarisme sectoriel »…Et de mentionner l’Espagne de 1492, l’Angleterre de 1559 et la France de 1685 ! 6

Il fit de même avec le concept de « guerre froide » qu’il hacha menu devant nous en découvrant au XVIIIe et au XIX ème siècle, d’autres guerres froides que la seule que nous connaissions, certaines étant de courte durée et d’autres de longue durée. Il se livra encore au même jeu de massacre peu après : notre colloque sur la transition de l’URSS à la Russie nouvelle pouvait-il assurer qu’il y avait une transition véritable vers un autre système politique, en l’occurrence la démocratie  ? Il se demanda même ouvertement si cette dernière était bien le meilleur des systèmes. Il en voyait d’ailleurs des manifestations, des pousses et des surgeons – et de regrettables dérives – en des lieux et des temps fort divers.7. Moins affectés dans notre « coeur de cible », comme disent les commerçants, puisque nous étions sûrs que le totalitarisme était, lui, le pire des régimes, nous nous contentâmes d’admirer l’incontestable érudition de ces remarques liminaires à notre colloque de 2010 sur « La défense des valeurs démocratiques » 8. à la Maison de l’Europe ou à celui de 2012 sur « la Russie Nouvelle », à la Fondation Singer-Polignac.9.

Solidaire de nos efforts et de nos valeurs et soucieux de notre ouverture d’esprit sans pour autant s’instaurer donneur de leçons, comme pouvait l’être le vrai président d’un lieu de réflexions, Emmanuel ne chercha pas à profiter de sa position présidentielle pour imposer ses propres thèmes de réflexion. Un ou deux articles seulement reflètent des préoccupations que nous ne partagions pas avec lui dans le cadre de l’Institut d’histoire sociale. Dans le numéro du 20 ème anniversaire de notre revue; Emmanuel tint par exemple à souligner l’importance du réchauffement climatique que nous avions vécu pendant ces deux décennies sans l’évoquer pour autant dans notre revue. Emmanuel ne se contentait pas de préciser les causes de ce réchauffement – l’émission croissante de dioxyde de carbone dans l’atmosphère – mais il montrait ses conséquences. Il insista dans cet article sur le rôle « provocateur », « détonateur », des aléas climatiques sur les événements politiques comme ce fut le cas avec les pluies de l’automne 1787, l’échaudage du printemps 1788 et les intempéries de l’été suivant. Si souvent discret sur son père Ministre de Vichy, il voyait enfin une origine à sa sensibilité au climat dans le fait que ce père avait été d’abord un syndicaliste agricole. 10. Emmanuel ne souhaita pas non plus se contenter d’ouvrir le colloque de juin 2013 sur l’Europe, à l’Assemblée nationale et voulut  présenter lui-même une communication intitulée « Ethno-linguistique hexagonale, de l’Occitane à l’Oïlanie » où il s’interrogeait sur l’identité française, reprenant un débat déjà vif du temps de Jules Michelet sur la continuité  entre la Gaule et la France, mais qui ne nous avait guère effleuré, peu d’entre nous ayant lu L’histoire de France des régions qu’Emmanuel avait publié au Seuil en 2001.11.

Les années suivantes furent difficiles pour Emmanuel. Il perdait progressivement la vue et ne pouvait plus se rendre à notre siège à Nanterre. Il continua cependant à suivre nos activités, nous recevant par exemple à son domicile, mais il s’en lassa, sans doute. La géopolitique, les valeurs que nous défendions, la pertinence de nos outils intellectuels, voilà ce qui l’intéressait. Les détails concernant notre matériel informatique en revanche le laissaient froid ! Emmanuel donnait le cap, s’assurait de notre état d’esprit. 

Pour l’Institut d’histoire sociale, Il fut, une quinzaine d’années durant, un vrai président.

Pierre Rigoulot

le 22 novembre 2024

1. Emmanuel Le Roy Ladurie, Une vie avec l’histoire, Mémoires, avec le concours de F.-D Lichtenhan, Tallandier, Paris 2014, p. 32  

2. op. cit. p. 209

3. Est & Ouest p.n°15, février 1985 p.8. Emmanuel n’a pas mentionné Derrida. Il aurait pu le faire. Mais il a bien anticipé les tares de ces oeuvres et le lien entre le wokisme qui allait s’en inspirer sur les campus américains, et la pensée marxiste.

 4. Claude Harmel est mort en 2011

5.  Zusammensbruch ( effondrement, en allemand), expression utilisée selon Emmanuel pat Christa Wolf,  accablée par la chute du mur et la fin de la RDA lors d’une rencontre au Ministère de la culture, v. Histoire et Liberté n°39, pp. 11 à 14

 6.Totalitarisme et Modernité, Histoire & liberté n°37 , hiver 2008-2009 pp. 91 à 97.

 7.Le long cheminement de la démocratie, Histoire & Liberté n° 49  pp. 9 à 11

 8. Guerres froides? Histoire & Liberté n°43 pp.7 à 9

 9.Remarques sur quelques transitions, Histoire & Liberté n° 47 pp. 11 à 13

10. 1993-2013 : Le réchauffement de la planète impose l’histoire du climat, Histoire et Liberté n°50 , février 2013 pp. 9 à 21.

11. V. Histoire & Liberté n° 52, octobre 2013

14 Déc 2024