Les morts du 21 janvier

Louis XVI est mort, décapité, le 21 janvier 1793. Lénine est mort  le 21 janvier 1924, sans doute des suites d’un AVC.

Pas un mot dans les médias sur le premier, victime d’une radicalité jacobine qu’on n’aime guère rappeler aujourd’hui. Les députés votèrent la mort du roi sous les menaces des révolutionnaires les plus furieux. A vouloir appliquer hic et nunc des idées nouvelles sur une société qui n’était pas prête à se substituer aussi brutalement à l’ancien régime – lui-même incapable de se réformer – ils allaient imposer aux Français bien du sang et des larmes. Le 21 janvier aurait pu être une occasion de le rappeler.

La démocratie libérale que nous défendons est sans doute opposée à l’autocratie qui accablait la France du XVIII ème siècle. Elle l’est plus encore aux politiques sanguinaires qui veulent appliquer par la force un programme issu du cerveau d’un individu prêt à faire mourir une humanité ancienne pour en faire naître une nouvelle.

Ce fut le cas de Lénine que pourtant M. Alexandre Sumpf, auteur d’une biographie tout juste publiée aux éditions Flammarion, cherche à « sauver » des critiques qu’à peu près tous les connaisseurs de l’histoire du communisme lui adressent.

Ce n’est pas Staline qui a forgé le totalitarisme soviétique, qui l’a mis en pratique. C’est Lénine. L’intervention armée contre l’Assemblée constituante dont le vote ne lui était pas favorable, c’est Lénine. Les premiers camps de concentration, c’est Lénine. Les anarchistes, les socialistes réformistes et autres opposants exilés ou massacrés, c’est Lénine. L’affirmation selon laquelle est moral ce qui sert la Révolution, c’est Lénine. Et tout cela en conformité avec les conceptions de Marx, l’inventeur du totalitarisme de notre époque.

Pierre Rigoulot

22 Jan 2024


Lu dans Le Figaro l’article ci dessous. Il mérite d’être porté à la connaissance de tous. Cette prose effarante peut en effet servir à rappeler et à mesurer la profondeur et la gravité du fossé qui existe entre la culture islamiste et la notre. Elle peut aussi contribuer à mettre les néo-féministes et les « intersectionnalistes » devant leur silence complaisant.

André Senik

Entre deux vidéos sur le football, un influenceur de religion musulmane a tenu à expliquer à ses 780.000 abonnés TikTok les règles auxquelles devra se plier sa future femme. Dans la vidéo publiée samedi intitulée «Ma femme naura pas le droit», Adel Sidi Yakoub, joueur au sein de l’Entente Sportive Pays d’Uzès, dans le département du Gard, liste cinq interdictions qu’il juge «très raisonnables».

À commencer par celle « d’avoir des amis garçons ». « Cest moi ton ami, cest moi ton confident, cest moi ton pire ennemi… Ya pas damis. Ça nexiste pas chez moi», assène le jeune sportif d’un ton catégorique.

Sa femme aura également interdiction de «travailler avec des hommes», quitte à «rester à la maison».

Elle ne pourra pas plus «partir en voyage sans moi», continue Adel. «Les voyages avec ses potes, elle oublie (…) Cest moi qui la protège», estime le jeune homme qui admet toutefois une exception pour «les hommes de sa famille», frère ou père.

Adel, qui compte également une communauté importante sur Instagram avec plus de 83.000 abonnés, annonce encore que sa femme se verra interdire tout «habit moulant». «Voilà, cest pas compliqué (…) le corps de ma femme il est à moi», étaye-t-il. L’influenceur estime que «le mieux serait le voile», «mais je ne veux pas forcer», concède-t-il, bon prince.

Enfin, celle qui partagera la vie du Tiktokeur aura interdiction de s’exprimer sur les réseaux sociaux. « Moi jai le droit car cest mon travail», explique Adel, «cest comme ça que je la nourris». Et de se féliciter, en légende de sa vidéo, qui a fait en 24 heures quelque 16.000 vues : « Je trouve que mes règles sont très raisonnables».

14 Jan 2024


Faut-il avoir peur de la Corée du Nord?  

On parle beaucoup de la Corée du Nord actuellement. Elle lance un satellite espion, tire 200 obus à proximité d’une île sud-coréenne; on annonce dans un avenir proche un essai nucléaire et l’on répète sans fin la formule par laquelle Kim Jong Eun a menacé il y a quelques jours d’anéantir la Corée du Sud.
Les journalistes ne privilégient visiblement pas les paroles rassurantes ou simplement mesurées.                                             
Pourtant, on ne nous en voudra pas de rappeler qu’en 2010 déjà, la même île sud-coréenne avait été bombardée et qu’une frégate sud-coréenne avait même été coulée par le Nord. Le moins qu’on puisse dire est qu’à Pyongyang on manque d’imagination et qu’on nous sert des scénarios éculés de marches à l’abime.
Notons aussi qu’autour de l’an 2000, les relations des deux Etats coréens étaient bien meilleures avant de se détériorer en 2010, puis de s’améliorer à nouveau en 2018 avant de se détériorer à nouveau comme on peut le constater aujourd’hui. Pyongyang semble apprécier la progression sinusoïdale. Peut-être même elle l’amuse, mais elle nous lasse.
La Chine a appelé « les deux parties » ( donc notamment son alliée nord-coréenne) a « faire preuve de retenue » et l’on peut parier ( certes, peut-être, après un nouvel essai nucléaire) que la tension retombera avant de remonter, sans doute.                                                    
Derrière les guignolades de la direction nord-coréenne visant à terrifier le monde occidental et ses alliés d’Asie orientale à intervalles plus ou moins réguliers – avant de proposer une réconciliation éphémère, le temps de bénéficier des aides venues du Sud prospère – un peuple vit et souffre au Nord dont on se préoccupe trop peu. Hors la capitale-vitrine du régime, règnent la pauvreté, la disette, et sur tout le pays une dictature totalitaire implacable interdit toute liberté d’expression, d’information et de circulation.  Ces conditions de vie sont de plus en plus mal supportées par plus de 25 millions d’habitants bien incapables hélas, pour le moment, d’en finir avec le régime en place.                                

Quelques informations sortent du pays cependant, qui laissent entendre que le mécontentement croît. Certains organes de presse les recueillent.  La revue Géo par exemple y a fait écho dans un article signé Benjamin Laurent dont nous reproduisons ci-dessous quelques extraits. L’article, accessible sur le net, a plus de six mois mais des informations allant dans le même sens sont parfois diffusées, notamment par le Comité américain pour les droits de l’homme en Corée du Nord dont le président, Greg Scarlatoiu, avait participé à un colloque de l’Institut d’histoire sociale en 2019. Les informations quotidiennes fournies par cette ONG sont remarquablement précises et touchent tant au Nord qu’au Sud de la péninsule. Mais laissons parler Géo :

«(…) un document secret du régime dévoilé par Radio Free Asia révèle une information inquiétante pour la dynastie de Kim Jong-Un : excédés par une vie de misère, les citoyens du pays se sont mis à attaquer physiquement la police (…)

« Entre juillet et décembre 2022, des dizaines d’incidents de personnes protestant contre la tyrannie de la police, voire de passages à tabac en guise de vengeance ont eu lieu dans la province de Ryanggang » (dans le nord du pays), dévoile un officiel du pays de manière anonyme pour éviter des représailles (…)

Un habitant (…) interrogé par Radio Free Asia a pu confirmer la situation dévoilée par ce document : « la colère des habitants contre la police, qui utilise toutes sortes de méthodes tyranniques sous le couvert de la loi, est en pleine progression (…) Quand on va au marché, on peut souvent voir des femmes se plaindre et se disputer, ainsi que pointer du doigt les agents de police ». Conduisant parfois à des affrontements entre des marchands et des femmes contre l’autorité, quelque chose « d’inimaginable dans le passé« .

(…) Les exemples dévoilés par le document secret sont nombreux et éclairants. À Hyesan, le chef-lieu de Ryanggang, après qu’un policier a arrêté un homme qui n’avait pas sur lui tous les documents sur le véhicule qu’il conduisait, « le conducteur a renversé avec sa voiture la moto de l’agent et l’a frappé jusqu’à ce qu’il devienne inconscient ».

Le gouvernement, qui a également interdit à ses citoyens de se suicider (!) a fini par imposer des mesures strictes pour contenir cette flambée de violences, allant de séances éducatives sur le respect de la loi à des lois punissant sévèrement la violence contre la police. Mais pour une partie de la population, excédée par des décennies de tyrannie et de misère, un point de non-retour semble être de plus en plus proche.

Sans doute, l’article finit par tomber dans le travers de ceux qui présentent comme très possible dans un avenir proche un affrontement de la Corée du Nord avec celle du Sud. La liberté pour les Nord-Coréens, ce n’est malheureusement pas pour demain. Mais l’auteur a l’intelligence de regarder derrière les coulisses de la scène médiatique dominante et de souligner que la population n’est pas vouée ad aeternam aux souffrances imposées par le régime des Kim. Le totalitarisme nord-coréen tombera malgré ses bombes, ses missiles et ses satellites espions. Après tout, l’URSS s’est effondrée elle aussi, malgré ses milliers de têtes nucléaires.

Pierre Rigoulot

(crédit photo: https://www.flickr.com/photos/f097653195031/51463599251)

10 Jan 2024


De Karl Marx au wokisme et à la cancel culture, la filiation est bonne

Karl Marx a construit sa vision de la société et de l’histoire au moyen d’un syllogisme en trois temps.

Son postulat de départ est que l’histoire des sociétés est caractérisée par l’antagonisme irréductible entre les classes exploiteuses (qui sont dominantes) et les classes exploitées (qui sont dominées).

Ce postulat est suivi par un corollaire : la domination générale des dominants s’impose aux exploités qui lui sont soumis au moyen de la culture dominante.

La conséquence logique de ces deux prémisses est que les dominés qui veulent en finir avec la domination qu’ils subissent doivent abolir la culture passée.

Sur ce sujet, voici ce qu’on lit dans le Manifeste du parti communiste :

« L’histoire de toute la société jusqu’à nos jours était faite d’antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes. 

Mais, quelle qu’ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l’exploitation d’une partie de la société par l’autre est un fait commun à tous les siècles passés. 

Donc, rien d’étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition de l’antagonisme des classes.

La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien d’étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles. »

Ce texte nous montre ce que le mouvement déconstructionniste, le wokisme, et la cancel culture doivent au marxisme.

Ils en sont des résurgences et des métastases qui vont au-delà des seuls conflits de classes. 

Vivement donc que cette envie de tout déconstruire et de faire table rase de la culture finisse par passer de mode et que les jeunes intellos qui en sont affectés retrouvent leur bon sens, à l’exemple de leurs ainés qui en France sont tous revenus de leur délire maoïste, à l’exception de l’imperturbable Alain Badiou.

André Senik

« Que le marxisme prépare les esprits au wokisme, lui fournisse quelques uns de ses termes voire  de ses  concepts et soit une de ses conditions nécessaires  pour ces trois raisons, il faut le rappeler, et,  texte  à l’appui ainsi que vous le faites, c’est encore mieux.

Ce rapport de filiation doit-il nous empêcher de distinguer ce qui  différencie la pensée marxiste de son possible « avatar » wokiste ?  

Voici ceux que je discerne en tout cas.

Est-ce que j’en oublie ou me trompe ?

A vous et aux autres de me le signaler, le souhaiteriez-vous.

– La pensée marxiste est européenne  et elle se conçoit comme  européenne même si elle se veut prolétarienne. Elle croit à la supériorité de la culture prolétarienne sur la culture européenne bourgeoise  et à la supériorité de la culture européenne bourgeoise sur les cultures pré-capitalistes des pays déjà colonisés à l’époque ou colonisables ; le wokisme est une pensée occidentale, qui se veut non occidentale, qui croit à l’infériorité morale et intellectuelle de l’Occident et qui, comme le marxisme, cherche à conquérir les esprits

– Le marxisme est étatiste (« léniniste » ?) en ce sens qu’il fait de la conquête de l’Etat la condition de la conquête de la société et de la transformation des mœurs par la dictature juridique du prolétariat ;  le wokisme agit par la base et vise (à la manière de Gramsci ?)  à transformer l’Etat et le droit par une dictature morale (mœurs).

–  Le marxisme idéalise et neutralise la science, pas le wokisme qui, sous l’influence peut-être de Foucault et de Staline (« science prolétarienne »), fait du savoir le plus scientifique une expression de la « domination » sociale.

–  Le marxisme est constructif ;  le wokisme déconstructif : il me paraît déconstruire la société sans donner à voir un modèle de société alternatif au complet.

–  Même si, sous le nom de « matérialisme dialectique » et de « socialisme scientifique», Marx & Engels  promeuvent une rationalité distincte de la rationalité commune afin de ne pas avoir à lui rendre des comptes, Marx se veut et se croit rationnel. Recourt-il à des paralogismes, il se les cache à lui-même autant qu’aux autres. Rien à voir avec le wokisme qui  bafoue les règles les plus élémentaires de la logique sans en éprouver la moindre gêne …  Son sur-moi n’est pas judéo-chrétien ou rationnel mais « primitif » il fait régresser la gauche non seulement du «socialisme scientifique» au « socialisme utopique » mais du « socialisme utopique » à l’ « ethnicisme » le plus obscur, le plus confus et le plus irrationnel « .

Jean-Pierre Airut

D’accord sur les différences signalées entre le marxisme d’un côté et de l’autre le wokisme et la cancel culture, laquelle n’ose pas aller jusqu’à défendre une contre-culture positive.

Mais en réalité, Marx insiste surtout sur l’idée que toute la culture passée est au service d’une société fondée sur l’exploitation et qu’il faut s’en libérer.

Contrairement à Gramsci (et déjà à Engels dans son introduction  de 1895 aux Luttes des classes en France) Marx non plus ne propose pas une culture communiste à la place de l’actuelle culture. Il compte exclusivement sur l’évolution de l’économie pour pousser le prolétariat à la révolution.

André Senik

18 Déc 2023


Décès d’Emmanuel Le Roy Ladurie, président de l’Institut d’histoire sociale

Le grand historien Emmanuel le Roy Ladurie vient de mourir. Il avait 94 ans et était le président de l’Institut d’histoire sociale.

La presse soulignera son brillant parcours  universitaire : Normale supérieure en 1949, CNRS en 1958, Faculté des lettres de Montpellier en 1960, soutenance de thèse de doctorat et  EHESS en 1963, élection au Collège de France en 1973.

Il fut  nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en 1987 et élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1993.

Emmanuel Le Roy Ladurie a derrière lui une œuvre immense et immensément variée. Il n’était pas l’homme d’un seul thème peu à peu approfondi. Son expérience et sa sensibilité – son humanité faut-il dire ? – l’avaient cependant rendu réticent à étudier les moments terribles que furent les affrontements militaires si meurtriers du XX e siècle.

Son œuvre touche aux régions, avec des études sur le Languedoc, le mondialement célèbre Montaillou, village occitan de 1975, ou l’Histoire de France des régions (2001). Elle touche aussi à l’Ancien régime, exploré des années 1420 à 1610 dans l’Etat royal de Louis XI à Henri IV, puis de 1610 à 1789, à quoi on peut associer son Saint Simon ou le système de la cour.

Le siècle des Platter, histoire d’une grande famille helvétique appartient encore à un autre domaine

Les domaines abordés furent donc variés mais aussi originaux. On notera  Médecine et épidémies, manière sans doute de rendre hommage à sa femme Madeleine, médecin de profession mais aussi indispensable assistante et bibliothécaire ; Anthropologie du conscrit français; les prestations paysannes;  L’argent, l’amour et la mort;  les sorcières; les médecins de campagne.

Et bien sûr le climat qu’on aurait tort de croire lié à la puissance  nouvelle des préoccupations écologiques : la publication de son Histoire  du climat depuis l’an mil remonte à plus d’un demi-siècle !

Tout jeune homme, il s’était engagé dans le mouvement communiste qu’il quitta en 1956 devant la répression soviétique à Budapest. Il adhéra quelques temps au PSU puis dénonça la folie destructrice de l’institution universitaire par le « mouvement de 1968 ».

Il compte parmi les fondateurs en 1978 du Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés, le CIEL.

 On le voit aussi en février 1979, signer une déclaration qui démonte la rhétorique négationniste des Faurisson et Cie..

Son attention et son soutien aux voix qui, à cette époque, voulaient parler juste sur l’Union soviétique ne se sont jamais démentis par la suite. Il me fit l’honneur et l’immense plaisir en 1984, d’appuyer de toute sa notoriété, avec Simone Veil et Joseph Czapski à ses côtés, la sortie de mon ouvrage sur les Français au goulag Quelques mois plus tard il signait dans Le Monde un long article élogieux consacré à Boris Souvarine qui venait de mourir. Admiratif de le vie et de l’oeuvre du fondateur de l’Institut d’histoire sociale en 1935, il  assumera la présidence de ce « think tank », succédant ainsi à Jean-François Revel en 2006.

C’était un président attentif, actif, qui faisait beaucoup pour encourager la nouvelle équipe de l’IHS à en faire un lieu de réflexion sur les totalitarismes. Il donnait des articles à notre revue Histoire & Liberté et tint longtemps, avant que sa santé ne le lui interdise, à participer à nos colloques annuels. Quand il ne put plus se déplacer, il insista pour que nos réunions de bureau aient lieu à son domicile de la rue d’Alleray, dans le XV ème arrondissement de Paris, pour pouvoir y participer.

L’histoire n’était pas seulement pour Emmanuel Le Roy Ladurie une manière de savoir. C’est aussi manière de voir et d’être – et quiconque s’est entretenu avec lui a été émerveillé par l’immensité, la précision de son savoir, toujours illustré d’anecdotes et de bons mots qu’il rapportait avec à propos et qui lui permettaient de lancer, prudemment mais efficacement, des flèches à ceux qui caressaient le simplisme ou justifiaient le mensonge.

Nos plus profondes condoléances à son épouse Madeleine – elle aussi a contribué à notre revue! – à Elisabeth, sa bru, merveilleusement dévouée auprès d’Emmanuel, à François, son fils, et à toute sa famille.

Pierre Rigoulot

23 Nov 2023


Derrière le conflit territorial, le fanatisme islamiste

Vu par le petit bout de la lorgnette, le conflit israélo-palestinien est territorial : une population arabe vivant en Palestine, un territoire sous mandats variables, se considère depuis toujours comme partiellement envahie par une population juive à laquelle elle refuse le droit d’y habiter.

Depuis 1948 la création d’un État juif et d’un État arabe se partageant le territoire a été refusée unilatéralement par les États Arabes.

La cause de ce refus est l’islamisme.

C’est ce fanatisme religieux islamiste qui rend la coexistence impossible.

Les fanatiques religieux juifs qui revendiquent – eux aussi- l’intégralité de la Palestine aggravent le différend mais ils ne sont pas les responsables des échecs de règlements antérieurs.

Il ne s’agit donc pas d’une guerre de religions entre le monde judéo-chrétien et le monde musulman. Il s’agit d’une guerre de l’islamisme au monde libre. Ceux qui en Occident (tel Éric Zemmour) présentent ce conflit comme une guerre de religions opposant l’Occident judéo-chrétien à l’Islam adoptent le même point de vue que leurs ennemis.

En réalité l’islamisme contemporain mène la troisième offensive mondiale contre le monde libre, et contre la liberté, après le communisme et le nazisme.

Ces trois idéologies ont en commun de ne pas reconnaître l’humanité de leurs ennemis, et de lever toutes les inhibitions civilisationnelles au déchainement de la barbarie.

La violence barbare des islamistes du 7 octobre n’a nullement pour cause la situation des habitants de Gaza.

Pas plus que la violence barbare des pogromistes d’avant la seconde guerre mondiale n’avait pour cause le comportement des Juifs à leur égard.

L’islamisme est la cause de sa barbarie.

Sa violence barbare a d’ailleurs connu des précédents qui éclairent cette déshumanisation : les atrocités commises en 1572 lors de la Saint-Barthélemy par des chrétiens catholiques contre les chrétiens protestants sont foncièrement de même natureSont coupables toutes les idéologies qui nient l’humanité de leurs « autres », et qui poussent à la jouissance transgressive de déshumaniser ces autres.

Si nous nous bénéficions en France de la sortie de ces guerres de religion, nous le devons au triomphe du principe de tolérance, à la séparation entre l’État d’un côté et, de l’autre, les religions et les idéologies, et finalement à la sécularisation des religions et des croyants.

L’évolution des catholiques s’est faite dans ce sens et elle a rendu possible leur coexistence avec les protestants et avec les Juifs.

La laïcité est la voie à suivre.

Il est hautement souhaitable que l’État d’Israël suive la même évolution, afin que la religion reste là-bas à la place qui devrait être la sienne, sans imposer son sacré particulier à la société et au reste du monde.

Cette évolution n’est pas impossible.

Tout deviendrait possible si le monde musulman suivait la même évolution.

On n’en est pas là.

Les démocraties libérales qui composent le monde libre doivent donc s’organiser pour pouvoir se défendre contre leurs ennemis archaïques et potentiellement barbares.

André Senik

18 Nov 2023


LA MOIRE DES ENTREPÔTS DE LA DÉPORTATION DE LA SNCF (II)

Au cours de notre périple, nous n’allions rien voir : seulement imaginer. Les « collabos » et les nazis passaient un simple coup de fil et les petits fonctionnaires responsables du tri fouillaient à l’intérieur des amas de minuscules appartenances ce qui les intéressait, pour les satisfaire immédiatement. C’étaient des serviteurs zélés des crimes ordonnés ailleurs, ou ici même. La vie continuait, comme avant.

C’était une ruche, avec son cortège de camions (il en arrivait un tous les quarts d’heure, avec les biens saisis dans les appartements des internée, puis déportés) et de wagons, formés en convois qui mesuraient environ 750 mètres, qu’il fallait remplir à ras bord avant de les envoyer en Allemagne (il y en a eu près de 1000 pendant toute la durée de l’Occupation).

Des halles, en fait, avec des entrepôts de toutes sortes, curieusement administrées par l’armée italienne sur une partie. Ou un gigantesque marché aux puces. Tout était conservé, à la différence des hommes, des femmes et des enfants qui, eux, pouvaient -devaient- être exterminés. La dispersion de leurs rares biens était sans doute destinée à faire disparaître ces témoins muets, éternels, des morts en déportation.

Ce silence devait devenir éternel. Malgré tous ceux qui assistaient à ce va-et-vient, les participants bien sûr, mais aussi les spectateurs, ceux qui voyaient tout depuis le métro aérien, passant pratiquement au-dessus. Et puis il y a eu la rénovation moderne, celle entreprise par le « collabo » puis « résistant » François Mitterrand, président de la République durant quatorze ans, qui entreprit, avec sa « Très grande bibliothèque », baptisée après « Bibliothèque François Mitterrand », d’enfouir tout cela sous des tonnes de béton et ses quatre gigantesques tours qui devaient, selon son architecte, Dominique Perrault, symboliser des livres ouverts (en équerre !). Un grand quotidien allemand titrait alors : « Mitterrand enterre la mémoire de la collaboration » Pourquoi un journal allemand ? Parce que, en France, jusqu’en ce mois de juillet 1995, au cours duquel Jacques Chirac, dans un discours rédigé par Christine Albanel, reconnaissait enfin la responsabilité indélébile de la France (j’étais présent : je n’en croyais pas mes oreilles), régnait le silence.

Mitterrand n’a pu mener son souhait d’oubli systématique jusqu’au bout. Il restait les « frigos », au sud de l’immense et impersonnelle bibliothèque. C’était une grande halle très allongée, qui servait à conserver les fleurs ou encore la viande entreposées là. Et les livres. Un grand bâtiment surmonté d’une tour blanche en a été le gardien. Peut-être même le précurseur de la bibliothèque mitterrandienne, une opération de prestige présidentiel destinée, en théorie, à soulager la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, le siège historique, du trop-plein de livres et de documents. Pendant la construction de la très grande, personne n’avait pensé aux livres qui avaient été déposés autrefois juste en face. Et pourtant, il y en avait une quantité considérable : ceux qui avaient été volés aux Juifs après la rafle du Vel d’Hiv’ et les autres, moins connues, qui avaient eu lieu partout en France. Leur destination, c’était… l’Allemagne, où les nazis avaient pour projet de bâtir un musée contenant les témoignages sur les membres de ce peuple qui devait être éradiqué de la surface de la terre. Pour prouver au monde que c’était bien eux, les nazis, qui avaient réussi cette tâche, si souvent entamée et jamais menée jusqu’à son terme.

J’éprouvais une sensation de vertige en entendant Claude me raconter cela. C’est moi qui ai retrouvé la rue des Frigos, où il cherchait une plaque, invisible ce dimanche-là. Dans cette rue, l’on avait aménagé des ateliers d’artistes et des salles d’expo, sans doute dans le but de perpétuer une activité qui eût, inconsciemment, quelque chose à voir avec la culture.

Car qui savait ? Plus personne, hormis Claude, l’ancien cheminot, qui avait dû ruminer l’horreur tous les jours pendant tant d’années, remuant par ses questions indiscrètes, bousculant les dirigeants syndicaux, surtout les communistes qui préféraient glorifier une résistance tardive, parfois insuffisamment solidaire avec les déportés (et leurs biens !) acheminés dans les trains vers les camps. Les services de transport, ceux de la SERNAM, étaient désignés ironiquement sous le nom de « Buchenwald ».

Plus au sud encore, le site de la faculté de Tolbiac était surnommé le « shtetl », comme ces anciennes bourgades juives d’Europe de l’est, celles que décrivent les contes de Sholem Aleikhem et de tant d’autres écrivains, anciens ou plus contemporains, tels les frères Isaac Bashevis Singer et son Israel Joshua Singer, ou les tableaux oniriques de Marc Chagall avec sa belle Bella les survolant comme une bienveillante sorcière, s’en échappant avec lui. Là se retrouvaient, dans ce qui avait été un entrepôt et un centre de tri, des Juifs sortis temporairement du camp de Drancy, sous le prétexte ou l’illusion que leur vie allait être moins dure, mais ce n’était pas le cas.

Il nous fallait arrêter ce périple dominical sous canicule : trop chaud, trop émotif. Nous devions retourner dans des endroits où la mémoire serait moins prenante, tels le complexe de cinémas appelé « Bibliothèque » ou le gigantesque, ultra-moderne et branché incubateur de start-up inauguré par Emmanuel Macron, un jeune président pas du tout marqué par ce passé.

Nous devions quitter le périmètre de la gare d’Austerlitz, en nous réservant l’éventualité d’y retourner ultérieurement, nous promettant d’aller dans des gares de province où il ne restait que d’infimes traces de camps et de lieux de déportation, comme la gare de Nexon, près de Limoges, que Claude connaissait bien, où avait été interné en 1943 mon oncle David, avant d’être conduit lui aussi à Drancy.

Ici, c’étaient des hommes et des femmes et des vieillards et des enfants qui avaient séjourné avant leur mort à l’est. Pour cela, la SNCF avait dû présenter des excuses et procéder à certaines compensations, suite aux dénonciations d’abord du dirigeant des Verts Alain Lipietz, dont le père avait été déporté, puis des menaces de procès brandies par des avocats juifs américains, au nom des survivants ou des descendants de sacrifiés par les nazis, les « collabos », et leurs machines de transport, dans des conditions dignes non pas d’êtres humains, mais de bétail, et encore… Sous nos pieds, il n’y avait eu que des objets, la plupart disparus, certainement brûlés pour la plupart.

En quittant la zone, Claude et moi emportions sur nos vêtements et dans nos cœurs, dans notre âme, l’odeur de cet holocauste des objets,  indélébile, malgré les années passées et les tentatives désespérées de leurs auteurs et leurs complices pour les effacer à jamais de la face de cette terre.

Jacobo Machover

12 Nov 2023


J’irai à la manif de dimanche contre l’antisémitisme

– Bien que l’antisémitisme y sera dénoncé de manière vague et abstraite, sans la moindre référence à l’influence qu’a, sur son développement actuel, le fanatisme religieux islamiste;

– bien qu’on n’y défendra pas ouvertement Israël, victime d’une attaque monstrueuse de la part du Hamas le 7 octobre dernier, attaque  justifiant la guerre que lui fait en riposte l’Etat juif;

– bien qu’on n’y dénoncera pas l’usage par le Hamas des hôpitaux, des écoles et des logements de particuliers pour abriter ses actions terroristes;

– bien qu’on n’y appellera pas à la libération des femmes et des hommes retenus comme otages par le Hamas,

je participerai à la manifestation du dimanche 12 novembre pour montrer mon attachement aux valeurs et aux principes des démocraties libérales alliées à Israël, notamment la tolérance et la laïcité.

Pierre Rigoulot

12 Nov 2023


NEUF THESES SUR LE CONFLIT ISRAEL-HAMAS

1) Un mort vaut un mort, une mort ne vaut pas une mort. Prétendre le contraire est au mieux de la stupidité, plus probablement une manière de justifier le massacre des Juifs.

2) Ne pas voir que le crime contre l’humanité du 7 octobre est un événement inouï, sans précédent aucun dans certaines de ses modalités, pour les Juifs comme pour le monde, revient à donner raison à Jean-Marie Le Pen: que sont les chambres à gaz (deux millions de morts) sinon un « point de détail » dans une Seconde guerre mondiale qui en fit au moins 60 millions, dont de très nombreux enfants allemands et japonais? Pourquoi en faire tout un plat?

3) 8 Français sur 10, et 99 % du milliard de musulmans se révèlent de fait d’accord avec JM Le Pen sur ce point de détail. Ça m’effraie, pour moi, pour eux, pour le monde.

4) Abolir la distinction entre agresseur et victime, entre crime prémédité et morts collatérales, c’est: -se condamner à ne plus rien comprendre ni aux guerres, ni à la violence en général

-faire exploser une réflexion sur la guerre juste ou injuste, sur ce qui est permis et interdit dans un conflit, qui remonte à l’Antiquité, et qui est à la base de l’ensemble du droit international, de l’ONU, de la Justice internationale, et de dizaines de traités essentiels du XX ème siècle

-en réalité, sous prétexte d’humanisme et de pacifisme, rétablir la loi de la jungle, où tout sera permis, puisque tout sera mis sur le même plan.

Dénoncer à égalité tous les morts de toutes les guerres

serait une position valable s’il y avait la moindre chance de mettre réellement fin aux guerres présentes et à venir. Est-ce réaliste en 2023 ?

Car sinon, cela aboutit à rejeter indistinctement agresseur et agressé – et donc à donner une prime au premier. Cela conduit aussi à abolir le droit de la guerre, qui circonscrit ce qui y est admissible pour mieux proscrire ce qui ne l’est pas (le principe général en est simple : toutes les souffrances infligées qui n’ont pas d’efficacité en vue de l’acquisition de la supériorité sur l’adversaire). Cela signifie que les « dommages collatéraux » sur les populations civiles (enfants compris) ne sont pas des crimes de guerre (contrairement à ce que beaucoup d’ignorants et de militants prétendent), à condition que tout soit fait pour les limiter au maximum. Mais sans que cela aboutisse à l’impossibilité de mener une guerre.

Les précédents historiques sont intéressants à considérer. Les pacifistes intégraux des années 1930 se sont pour la plupart ralliés à Pétain, qui voulait le rétablissement de la paix et la réconciliation avec l’Allemagne, contre le va-t’en-guerre De Gaulle. Les pacifistes des années 1950-1960 ont été pour une large part attirés dans le Mouvement de la Paix, dirigé par le PCF, qui prônait le désarmement de l’Ouest (nucléaire en particulier) sans du tout se préoccuper ce celui de l’Est.

5) « Israël est tombé dans le piège du Hamas » en attaquant Gaza. Sans doute, et Israël le sait parfaitement. Mais quelle est l’alternative? Se soumettre à l’horreur? Ce serait accorder la victoire au Hamas, qui le proclamerait bruyamment, et triompherait définitivement auprès de l’ensemble des Palestiniens. Ce serait encourager le Hezbollah à attaquer Israël. Ce serait pousser vers le pouvoir les djihadistes dans l’ensemble du monde arabo-musulman. Ce serait encourager les crimes antisémites partout dans le monde.

Mieux vaut être détesté mais craint que jouir d’une certaine sympathie en étant méprisé. Cela vaut pour les pays comme pour les individus. Au diable donc l’opinion mondiale ! A-t-elle sauvé les Arméniens du Karabagh de l’épuration totale?

6) Si Israël fait exploser le piège, en même temps que les immeubles et les tunnels du Hamas, la leçon sera reçue par les agresseurs potentiels, et pas seulement au Moyen-Orient. Le crime ne paie pas. La prudence du Hezbollah s’explique déjà ainsi.

7) En conséquence, ceux qui s’époumonent « cessez-le-feu immédiat » sont au mieux des idiots, au pire des criminels qui ne visent qu’à la destruction d’Israël (et pas seulement de Netanyahou, ou des colons de Cisjordanie).

8) Il conviendrait plutôt de manifester notre soutien aux courageux soldats israéliens, qui, comme les non moins braves soldats ukrainiens, combattent et sacrifient leur vie pour défendre des valeurs d’humanité et de liberté (des peuples, mais aussi des individus) qui font ici largement consensus. Ou alors veut-on encourager la coalition des dictateurs et des fanatiques qui n’ont de cesse de les miner?

9) L’antisionisme est une notion généralement utilisée à contresens. Avant 1948 (création d’Israël), c’était une position largement partagée chez les Juifs – il fallait se battre contre l’antisémitisme là où on se trouvait, sans se « réfugier » dans un Etat juif. Aucune confusion possible avec l’antisémitisme. Cette position fut hélas explosée par le nazisme, via la destruction de la majorité de ceux qui la prônaient. Après 1948, l’antisionisme ne peut plus signifier que la volonté de détruire l’Etat d’Israël. D’où la confusion très large avec l’antisémitisme. Car, même si l’on admet qu’il y a eu au départ une injustice à l’encontre des Arabes palestiniens (injustice elle-même délicate à évaluer), n’est-ce pas le cas de la plupart des Etats du monde de s’être construits sur le dos d’un ou plusieurs peuples? Pourquoi réserver au seul Israël le « privilège » de devoir en être sanctionné par son élimination pure et simple? Par contre, critiquer même durement le gouvernement israélien, rejeter telle ou telle politique (en particulier l’installation de colonies juives en Cisjordanie), ce n’est pas de l’antisionisme – et beaucoup d’Israéliens le font.

Rappelons à ce point de vue qu’Israël comporte une très importante minorité arabe (20% de la population), qui jouit de la plupart des droits de la majorité juive (parler d’apartheid n’a aucun sens), alors que plus aucune minorité juive ne peut vivre paisiblement dans un quelconque pays musulman, à l’exception partielle du Maroc.

Jean-Louis Margolin

(crédit image: https://en.wikinews.org/wiki/File:Israel_vs_Hamas.png)

10 Nov 2023


LA MÉMOIRE DES ENTREPÔTS DE LA DÉPORTATION DE LA SNCF (I)

Les nazis, avec la complicité très active du régime de Vichy du maréchal Pétain, ont déporté vers les camps de la mort des dizaines de milliers de Juifs, parmi lesquels mon oncle David et mon grand-père maternel Yankel. Mais ils ont aussi pillé leurs pauvres biens matériels, tout ce qu’ils ont pu prendre, des livres aux câbles électriques qu’ils ont trouvés à leur domicile.

Un dimanche d’été, en pleine canicule, Claude (ou Sandor, son prénom d’origine hongroise) m’amène sur les lieux de ces crimes matériels : un immense territoire ayant appartenu ou appartenant encore à la SNCF, situé tout autour de la gare d’Austerlitz dans le 13ème arrondissement de Paris.

Claude est mon ami depuis qu’il participe, en même temps que moi, aux deux marches hebdomadaires organisées par les Ukrainiens de France contre la barbarie des Russes de Vladimir Poutine. C’est leur président, Jean-Pierre Pasternak, qui nous a présentés l’un à l’autre. Depuis, tout en défilant, nous passons notre temps, sauf au moment de la minute de silence en hommage aux morts ou pendant la reprise de l’hymne national, à évoquer le passé et ses combats, dans une perspective résolument libertaire, avec des éloges communs à Nestor Makhno et une grande admiration (que je ne partage pas vraiment) pour Buenaventura Durruti. Toujours est-il que nous affichons notre haine (doublée de mépris) envers le fascisme, la nazisme et le franquisme, mais aussi (ce qui est plus original car moins ouvertement proclamé) à l’égard du stalinisme et du communisme en général, trotskisme et castrisme compris.

C’est un syndicaliste ouvrier, comme il aime à se présenter. Il a travaillé pendant plus de trente ans comme chef aiguilleur aux Chemins de fer du sud-ouest, dont le siège se trouve place Valhubert, devant la gare d’Austerlitz. C’est là, en face du Jardin des plantes, que nous commençons notre périple dominical. Je lui avais glissé, en effet, que dans l’enceinte de la gare, je n’avais jamais réussi à localiser les lieux et les voies d’où partaient les déportés vers les camps de transit, direction Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande, avant Auschwitz, Majdanek ou Sobibor.

Il en restait seulement une plaque discrète, la plus discrète possible. Il avait décidé de me montrer autre chose, un aspect largement inédit : l’évidence du pillage des biens des Juifs. 

Derrière le fronton de l’administration du « chemin de fer d’Orléans », place Valhubert, un bâtiment malheureusement fermé ce dimanche après-midi, la SNCF cache un passé inavouable, comme bien des aspects qui touchent à cet « État dans l’État », comme l’affirme Claude, propriétaire, avec l’Église (les dirigeants de la Société nationale des chemins de fer étaient d’ailleurs de fervents catholiques, pour la plupart), d’un énorme patrimoine sur toute la superficie de Paris  Il y a, derrière les lourdes portes, un grand théâtre, où autrefois se produisait la compagnie « L’Équipée », devant un parterre composé non seulement des cadres de la compagnie mais aussi, pendant l’Occupation, d’officiers de la Wehrmacht, des hommes très cultivés, comme tout le monde le sait,  capables de regarder pendant des heures une adaptation de la pièce de Paul Claudel, Le soulier de satin. Les acteurs (étaient-ce des cheminots ?) n’avaient pas honte : ils offraient à leurs maîtres, les vainqueurs, une pièce emblématique du répertoire français. Je commençais à ressentir un profond dégoût mais je ne me rendais pas compte encore de la tournure qu’allait prendre cette terrible promenade. Je cherchais les traces de personnes disparues. Mais c’est des biens qui leur appartenaient qu’il s’agissait. Or, ce n’était pas moins angoissant : derrière les objets, il y avait les morts en déportation.

C’était sur les voies 5 à 7, quelque peu à l’écart des autres voies, celles qui emmenaient les voyageurs réguliers vers leurs lieux de destination, que les déportés étaient dirigés vers les camps du Loiret. Nous nous en sommes vite écartés. Tout cela était suffisamment documenté et je ne pouvais qu’imaginer les souffrances de ces pauvres gens disparus. D’ailleurs, aucun des miens, à ma connaissance, n’avait transité par là : pour eux, c’était Drancy ou avant, en zone d’abord dite « libre », Nexon.

Sur le quai d’Austerlitz, longeant la Seine, Claude m’a emmené voir d’immenses entrepôts, à présent à moitié désaffectés, sur lesquels trônait une plaque des autrefois fameux « Magasins généraux ». C’était l’un des endroits qui avait regroupé, après la rafle du Vel’ d’Hiv de juillet 1942, avec d’autres, ceux de la rue Bassano dans le 16èmearrondissement, ou le magasin Lévitan, dans le 10 ème, les meubles de toutes sortes, les bibelots, les assiettes, les couverts, les ampoules même, certaines œuvres d’art (pas les principales : celles-ci étaient entreposées au musée du Jeu de Paume, où les Allemands allaient se servir). Non, c’étaient seulement les témoignages du quotidien des Juifs de Paris et d’ailleurs. Alors, je me mis à penser à tous les membres de ma famille maternelle qui habitaient auparavant la cour du 100 rue de Charonne, dans le 11ème arrondissement, dans de petits appartements loués : eux aussi avaient été dépouillés du peu qu’ils possédaient, s’ils possédaient quelque chose. Des dizaines de milliers d’appartements avaient été pillés, une fois leurs occupants partis en fumée.

Et personne n’avait pensé à indemniser les survivants ni leurs descendants. Aucun n’avait dû d’ailleurs en faire la demande : la valeur des spoliations devait être insignifiante. Mais, tout de même, les autorités auraient pu faire un geste. Une réparation, même symbolique.

(à suivre)

Jacobo Machover

5 Nov 2023