Guerre d’Ukraine : résumé au 28 septembre 2022

Poutine (et d’autres) considère comme une catastrophe la chute de l’URSS. Il l’attribue aux fautes commises par Gorbatchev et s’est donné pour mission de reconstituer les frontières issues de la grande guerre patriotique.

Depuis son accession au pouvoir, il a très habilement joué, à la manière mise au point et longtemps pratiquée avec succès par Hitler, affirmant au départ un pacifisme de bon aloi puis grattant peu à peu le terrain, chaque succès appelant un succès plus grand. L’opération du Donbass devait donner la possibilité de reprendre rapidement la totalité de l’Ukraine ; son succès permettrait de s’intéresser aux pays Baltes, puis à la Finlande, ensuite à la Pologne, sans compter la Moravie, la Roumanie, etc.… : progression par étapes, en convaincant à chaque fois l’ennemi que l’ultime opération ne vaut pas la peine de déclencher une guerre.

Poutine a cru que Munich était oublié, même en Angleterre et aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis ont fait capoter l’opération spéciale qui devait en quelques jours renouveler la brillante opération de Budapest en 1956.

Il apparaît que, toutes choses restant égales par ailleurs, l’Ukraine sera en mesure de bouter les Russes hors d’Ukraine y compris de la Crimée. Poutine ne peut pas céder sans tout perdre.

Qu’adviendra-t-il ? Coup d’état ? Assassinat ? Chaos ? Poutine ou un autre autocrate de l’appareil ?

En tout état de cause, la Russie aura perdu son image : comme l’Afghanistan a tué l’URSS, l’Ukraine tuera la Russie. La Chine bien sûr, qui agit avec Poutine avec la plus extrême habileté, sera la première gagnante. On peut imaginer qu’elle pose à son tour la question des frontières : la limite du fleuve Amour date de l’époque coloniale ; la Mandchourie est chinoise ; la Russie peut être un arrière-pays fructueux … ; toutes les ex-colonies du pourtour soviétique (pieusement appelées « Républiques » depuis la création de l’URSS) s’émanciperont définitivement pour le plus grand profit de la Turquie ou de l’Iran notamment ; l’Inde sera par ailleurs totalement émancipée ; les prétentions moyen-orientales seront obsolètes ; l’Afrique ne respectera plus le tyran déchu.

Ceci ne préjuge pas d’un avenir radieux : la Chine respectera l’Amérique mais la bombe atomique étant inutilisable, les programmes « classiques » d’armements nouveaux seront décuplés par beaucoup et les risques de conflits sur la planète multipliés.

JLC

7 Oct 2022


Deux grands livres sur l’autre Cuba

Il est des livres qui redonnent du baume au cœur.

Alors que Cuba est encore et toujours sous la botte castriste, avec le fantoche Miguel Díaz-Canel formellement au pouvoir et sa capitale, La Havane, n’est plus que l’ombre sinistre de ce qu’elle fut, un petit recueil d’articles de l’immense José Lezama Lima, l’auteur du « roman » Paradiso, paru en 1966 et de suite catalogué comme étant trop problématique du fait de son écriture trop complexe, « néo-baroque » pour les spécialistes universitaires en littérature latino-américaine, et surtout de son catholicisme et son homosexualité ouvertement exposés, paraît dans la collection « Bouquins ». Les bataillons de touristes qui envahissent la Vieille Havane en seront pour leurs frais : la petite ville à laquelle se réfère Lezama n’existe plus. C’était celle de 1949 et 1950, bien avant la révolution de 1959 qui l’a transformée en pièce de musée soviétisée, soumise à une répression sans pitié, au manque de tout pour sa population, aux coupures de courant récurrentes… Une Havane plongée dans la nuit.

Lezama n’aimait pas trop, de son temps, la vie nocturne échevelée et foisonnante dans cette petite Athènes des Caraïbes, sauf pour se rendre aux spectacles de musique et de danse classiques qui la rythmaient, comme le raconte Marcel Quillévéré dans ses chroniques regroupées sous le titre de « Carrefour des Amériques », diffusées et rediffusées sur France Musique, à paraître prochainement en livre. Le « pélerin immobile » préférait la fréquentation des librairies et la lecture, dans son appartement du n° 162 de la calle Trocadero, des œuvres en provenance d’Europe, en particulier celles des Pères de l’Église et de cet autre grand asthmatique qui le précéda dans l’histoire de la littérature universelle, Marcel Proust.

Le livre publié à présent en français, traduit par Aline Schulman et Alexandra Carrasco, n’est pas une « recherche » mais une série de chroniques écrites au jour le jour pendant quelques mois pour le Diario de la Marina, le plus important quotidien cubain à l’époque, évidemment disparu, comme TOUS les autres journaux d’information, au début du castrisme, au profit d’un seul, celui du Comité central du Parti communiste de Cuba. Son directeur était un très grand poète, Gastón Baquero, exilé dès les premiers mois de 1959 et mort en exil à Madrid en 1997.

Le recueil de textes de Lezama est un joyau car il fait revivre à la fois Lezama et La Havane disparue, si peu présents aujourd’hui dans la mémoire française de la littérature cubaine.

José Lezama Lima est demeuré un personnage éminemment subversif dans le panorama réduit à si peu de choses de la littérature cubaine en provenance de l’île. Cet exilé de l’intérieur était un homme d’un grand courage, imperméable à toute vulgarité et à tout dogmatisme. A lire absolument, pour revivre une Havane à jamais disparue.

Juan Abreu est exilé de Cuba depuis 1980, année où près de 125 000 personnes prirent la route de la Floride à bord de toutes sortes d’embarcations pour échapper au « paradis » castriste. Parmi eux, le dissident et écrivain aujourd’hui mythique Reinaldo Arenas, mort en exil à New York en 1990.

Et aussi son ami Juan Abreu qui, avec ses deux frères, allait le nourrir et le réconforter lorsque celui-ci se cachait dans le parc « Lenin » (sic), situé aux alentours de La Havane, pour échapper à la persécution des forces de répression communistes et de tous les mouchards à leur service. Cet épisode est publié dans son livre de mémoires Sous la table (Debajo de la mesa), traduit par un bon connaisseur de la culture de l’île, François Vallée, qui est aussi un grand collectionneur d’art cubain.

La vie et l’œuvre de Juan Abreu, à présent exilé en Catalogne après avoir passé de longues années à Miami et avoir participé à la revue littéraire Mariel, une création de Reinaldo Arenas, se placent sous l’invocation de son mentor et collègue en littérature. D’une certaine manière, Juan Abreu continue le combat de Reinaldo, non seulement par ses écrits mais aussi par sa peinture. En effet, il a fait le portrait, à partir de photos fournies par des membres de leurs familles ou complaisamment et atrocement publiées dans la presse, de nombre de fusillés par les soldats et sbires révolutionnaires. Au nom de quoi ? Ce faisant, il leur a redonné vie.

Ces mémoires, qui ont déjà plus de dix ans dans leur version en espagnol, sont un cri de colère et une affirmation culturelle. Le petit Juan, féru de liberté et de littérature, se cache sous la table pour lire tout ce qui lui tombe entre les mains, dès son enfance, qui s’épanouit dans un quartier périphérique de La Havane. La poésie et les livres sont pour lui les moyens de conquérir la liberté, celle qui lui est déniée par le trop-plein de propagande distillée à longueur de journée par les hommes du régime. Juan Abreu n’a pratiquement pas connu, tout comme moi, la période antérieure à la dictature totalitaire en place jusqu’à nos jours. Il exècre celle-ci et n’use pas de gants pour la maudire dans ses écrits. Mais ses écrits de colère sont salutaires : ils constituent la preuve que l’on peut, à l’instar de Reinaldo Arenas, construire une grande œuvre, faite aussi de récits fantastiques et d’évocations crues de l’exil, avec une grande ouverture sexuelle, pour faire revivre la vraie Cuba, loin de toute vision touristique ou complaisante. Un beau témoignage, sans aucune nostalgie mais rédigé avec amour.

JACOBO MACHOVER

(crédit image: Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Havane_cathedrale_face.JPG)

23 Sep 2022


Gorbatchev, notre éveil à la complexité du monde

Au lendemain de la mort de Mikhail Gorbatchev,  beaucoup rappellent avec raison la place à part qu’il occupa  parmi les secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique. Et de fait, le contraste est saisissant – et jusqu’à la caricature – quand on l’oppose au Brejnev vieillissant ou à Tchernenko, tant sur les décisions prises pendant l’exercice de son pouvoir que sur son style, sa manière. A l’extérieur comme à l’intérieur, d’ailleurs : conflits armés en Angola, en Amérique centrale, en Afghanistan vont trouver leur solution ou vont littéralement s’évaporer pendant qu’il dirige l’URSS..

Mais le « moment Gorbatchev », pour reprendre le titre d’un des livres majeurs de Françoise Thom, a bouleversé aussi nos habitudes intellectuelles d’analystes du monde communiste. Il a rendu inutiles  (et conscients de l’être) les militants anticommunistes systématiques et a priori que nous étions et nous a transformé en observateurs plus méfiants, moins soumis à une grille de lecture préalable.

Rappelons quelques étapes de cette mutation.

Tout en reconnaissant qu’avec Gorbatchev un style nouveau se mettait en place, que se multipliaient les négociations avec les Etats-unis sur divers conflits locaux et qu’à l’égard des opposants et dissidents au sein de l’URSS, la répression s’amoindrissait, les bons connaisseurs du monde communiste appelaient à la méfiance. La coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques le reconnaissaient eux-mêmes, avait été un autre moyen de combattre le capitalisme, la prise en compte des nationalistes internes, notamment baltes, pouvait donc être une ruse pour leur faire accepter leur dépendance et les inciter à rester au sein de l’URSS. La mise en place de « fronts populaires » à la fin des années 80 pouvait être une manière de récupérer les contestations, et Michel Heller rappelait que Gorbatchev conversant avec Sakharov, ce n’était pas si étonnant : même Staline avait téléphoné à Boris Pasternak pour qu’on sache quel brillant Chef ouvert au dialogue il était…

Avec Michel Heller, Alain Besançon, Annie Kriegel et quelques autres appelaient donc à la prudence. Les Soviétiques usaient d’un art consommé de la désinformation. Ce n°1, qui soulevait tant d’espoirs avec sa pérestroïka et sa glasnost, ne reconnaissait pas les vertus de la démocratie mais cherchait surtout la fin d’une compétition qui épuisait le régime communiste. Sa main tendue aux Européens en vue d’une « Maison commune » était un moyen inavoué de s’infiltrer dans les rouages politiques et économiques des démocraties. Gorbatchev se déguisait peut-être en babouchka souriante face au Chaperon rouge européen, mais le loup communiste avait toujours grand faim.

 Pourtant, un beau jour, il fallut en convenir. Le communisme qui prétendait se réformer en Europe, ça ne marchait pas. Non seulement ça ne marchait pas, mais ça s’effondrait. La Pologne et la Hongrie rétablissaient les élections démocratiques, les Allemands de l’Est franchissaient le Mur de Berlin et les troupes soviétiques laissaient faire. Bientôt c’est l’URSS et l’ensemble du système, du moins en Europe, qui s’effondra. La démocratie avait gagné la longue guerre froide qui l’opposait au communisme. On le devait à Reagan et à sa « guerre des étoiles », mais aussi à Gorbatchev qui n’avait justement pas voulu la guerre, ni contre son propre peuple ni contre les Européens. Victoire définitive? C’était même la fin de l’Histoire à laquelle nous assistions, disaient certains. Le Diable était vaincu. On n’entrait pas au Paradis mais presque.

Gorbatchev et ses réformes furent bientôt oubliés. La transition proposée du socialisme au libéralisme fut tentée sans grande précaution. La vie quotidienne des Soviétiques, qui n’était déjà pas brillante, se détériora donc. La mise à jour des effroyables persécutions des décennies précédentes et la prise de conscience que la Russie nouvelle était un pays pauvre et peu craint désormais dans le monde alimenta une nostalgie que nous eûmes, nous les observateurs, du mal à admettre. Ainsi donc, le peuple russe regrettait l’oppression des communistes? Que n’avions nous pas su voir dans notre dénonciation du totalitarisme rouge?  A mesure  que les années passaient, il fallut se rendre à l’évidence : des paramètres comme le nationalisme étaient à prendre en compte, tout comme  la satisfaction du peuple à se sentir partie d’un grand tout militairement puissant. Il suffisait de relire Svetlana Alexéievitch, prix Nobel, pour comprendre la naïveté dans laquelle nous étions tombés en saluant la victoire définitive de la démocratie sur le monde communiste à l’issue du mandat de Gorbatchev. Sans doute, ne fallait-il pas non plus voir dans le maelström russe la résurrection du communisme comme certains l’affirmaient. Vladimir Poutine n’est pas le fils de Staline et le régime qu’il dirige peut bien présenter quelques points communs avec l’URSS : il est un syncrétisme spécifique qui regroupe, de manière plus ou moins cohérente, l’orthodoxie, l’impérialisme, le sentiment obsidional, la mégalomanie. Tout cela est sans doute utilisé par le pouvoir et enseigné à la population – et une partie d’entre elle y trouve son compte. Le monde bousculé par Gorbatchev a laissé tomber de curieux fruits. Notre regard qui se contentait de ce que nous savions ou croyons déjà savoir, s’est brouillé. Les réalités historiques sont neuves et complexes, voilà ce que nous découvrons (même en prétendant que nous le savions depuis longtemps) grâce aux réformes tentées par Gorbatchev, leur échec et leur suite.

La Russie de Poutine n’est pas une amie du monde occidental. Mais de qui parlons-nous?  De l’Etat ? De la population ? Son obsidionnalité est-elle entièrement jouée ? A quelles conditions la Russie peut-elle être fière d’elle-même? L‘impérialisme lui est-il consubstantiel ?

Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev.

Pierre Rigoulot

Notre ami Jean-Louis Carillon lui a adressé quelques jours plus tard les remarques suivantes que nous ne postons qu’aujourd’hui… avec nos excuses pour ce retard.

H&L

Pierre Rigoulot écrit : « Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev . »

Mais arrêter la barbarie est un vœu pieux : la barbarie fait partie de la guerre poutinienne. Cette guerre est essentielle et vitale pour l’Ukraine mais aussi désormais pour la Russie. On ne peut imaginer un armistice comme en Corée.

La défaite de la Russie dans sa guerre d’Ukraine et la libération de la Crimée sont possibles. Tout dépend de la ténacité américaine : Biden souhaitera-t-il au final ne pas humilier son adversaire ? Comment ne pas l’humilier ? Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux. Après la guerre, qu’adviendra-t-il de la Russie ? Qui succèdera à Poutine : Poutine ? Un autre Poutine ? Le chaos ? La Chine qui attend son heure ?

La France n’est jamais totalement sortie de la révolution française (même sa constitution est périodiquement remise en cause). Comment sortir de la révolution de 1917 ? Gorbatchev n’avait fait qu’accélérer un processus dont les développements devenus incontrôlables lui échappèrent.

Certes, le Diable ne prend plus la figure de Lénine. Mais il existe.

Jean-Louis Carillon

crédit photo: https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/4885367578

20 Sep 2022


La Russie de Poutine n’a plus sa place au Conseil de sécurité de l’ONU

Si l’ONU n’aspirait qu’à être une assemblée générale des États exerçant leur pouvoir sur leurs peuples, tous les États du monde y auraient les mêmes droits, chacun disposant du droit de véto, et l’ONU n’aurait aucun pouvoir.

C’est cette conception que défendit Goebbels, en septembre 1933, à la Société des Nations.  « Messieurs, déclara-t-il, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain. Laissez-nous faire comme nous l’entendons avec nos socialistes, nos pacifistes et nos Juifs. »

Du moins, l’Allemagne nazie n’était-elle pas membre d’un Conseil de Sécurité de la SDN.

Mais si l’ONU a mission de faire respecter le droit international par les États qui le violent, elle ne peut pas accorder un droit de veto à l’un de ces États au sein de son Conseil de sécurité.

La Russie actuelle, qui est mène une guerre d’agression contre l’Ukraine, et qui cherche à se procurer des armes et des soldats en Corée du Nord, doit pour le moins être exclue du Conseil de sécurité.

Tant que cet État criminel sera coupable et juge à la fois, les décisions de l’ONU seront frappées de nullité ou de paralysie.

Il se peut que les procédures existantes et que les rapports de force au sein de l’Assemblée Générale de l’ONU rendent cette exclusion impossible. La question devra alors être posée publiquement aux États du monde libre : comment faire évoluer le Droit international et ses instances, pour assurer la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

André Senik

12 Sep 2022


LE VESTIAIRE DES TOTALITARISMES
Sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand
Préface de Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS EDITIONS, 286 p., 23€

En 2018 s’est tenu à Angers un colloque consacré au « Vestiaire des totalitarismes », sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand, auquel a participé notre ami Pierre Rigoulot, spécialiste de la Corée du Nord. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés, ce qui permet de voir tout l’intérêt de ce thème, a priori étonnant.

Les différentes contributions permettent en effet d’analyser l’usage politique du vêtement par les régimes totalitaires – en particulier évidemment de l’uniforme. Ainsi, dans ces régimes malgré tout différents, mais tous militarisés, le vêtement des membres du Parti et des organisations de masse est d’ordre militaire. Il peut se référer à la guerre passée, comme c’est le cas pour le fascisme italien et le nazisme allemand, ou celle à venir car l’armée et le Parti fonctionnent en général main dans la main. Il symbolise les valeurs guerrières, tels le courage et la violence, et valorise la virilité, même lorsque le port de l’uniforme est attribué aussi aux femmes.

Quelles sont les fonctions de ce vêtement  mises en valeur par ces différentes contributions ? L’uniforme sert tout d’abord à exposer un projet politique : certains auteurs insistent en effet sur la dimension esthétique des régimes fascistes. L’adoption de la chemise noire portée par les squadristi a permis à Mussolini une occupation visible de la rue, de l’espace public, particulièrement évidente lors de la Marche sur Rome, qui a facilité la prise du pouvoir par le Duce. La plupart des mouvements fascistes européens ont imité cette stratégie, en particulier Hitler qui a adopté à son tour le port des chemises brunes, uniforme des grandes liturgies politiques qui ont scandé le calendrier nazi. Mais c’est le cas aussi dans les pays se réclamant du socialisme : à Cuba, l’uniforme vert olive est celui des combattants de la Sierra ; en Corée du Nord, où un million de soldats restent mobilisés en permanence, c’est aussi l’uniforme, en général de couleur brune ou kaki, que portent les dirigeants.

Mais l’uniforme n’est pas seulement un moyen de propagande. Il vise avant tout à créer une communauté, rassemblée autour d’un projet politique commun et d’un chef. Les différentes interventions montrent bien, dans le dispositif d’assujettissement  de la société, son rôle comme signe d’appartenance à une seule et unique communauté. Il vise à favoriser la discipline, le consentement à l’autorité, l’agrégation au groupe, son homogénéité. « Il renforce la dimension collective symbolique en effaçant les individualités »[1].

Il est censé aussi effacer les distinctions sociales, gommer les différences au profit  d’un idéal égalitaire, voire unitaire et fusionnel.

En réalité, dans toutes les sociétés totalitaires étudiées, il existe ou existait toujours une élite dirigeante. Ainsi, l’uniforme censé égaliser la société la hiérarchise aussi car seule l’élite – le Parti, les organisations de masse – porte le fameux uniforme.

Il y a cependant une spécificité des régimes totalitaires asiatiques, qui se sont donné pour projet, en certains moments d’acmée révolutionnaire, d’atteindre une totale égalité sociale. Ce fut le cas en Chine, lors de la Révolution culturelle. Fut alors interdit tout ce qui dans la tenue pouvait rappeler l’Occident et le capitalisme : chaussures pointues, robes fendues, bijoux, cravates. On connaît l’humiliation publique faite à la femme de Liu Shaoqi, Wang Guangmei, qui dût revêtir une robe de soie fendue, des chaussures à talons et un collier de boules de tennis représentant des perles pour paraître devant la foule et y être insultée et battue. « Toute velléité de distinction pouvait être interprétée comme…une survivance de cette mentalité bourgeoise, capitaliste ou féodale qu’il s’agissait d’extirper ».[2] C’est pourquoi la population, hommes et femmes, dut massivement adopter le costume Mao. Il symbolisait l’égalité nouvelle.

On retrouve cette même volonté égalitariste au Cambodge durant la période Khmers Rouges. Tout le monde devait être revêtu d’un pyjama noir. Les minorités qui portaient des vêtements colorés durent les plonger dans la boue afin de les noircir.

Mais si l’uniforme par définition permet d’uniformiser, il permet en même temps de distinguer le chef. Car celui-ci n’est en rien tenu d’adopter l’uniforme militaire. Si Hitler le portait le plus souvent, ce n’était pas le cas de Mussolini qui pouvait apparaître torse nu, en tenue d’aviateur, en frac ou en costume blanc ; il en faisait à sa guise. Et Pierre Rigoulot note qu’en Corée du Nord, Kim Jong-un se permet différents vêtements venus de l’Ouest, en particulier des blousons de cuir façon Marlon Brando qu’aucun Nord-Coréen ne peut acquérir.

Un cas un peu particulier est celui du béret à Cuba. On sait que c’est Che Guevara qui a lancé cette mode, malgré lui. Cette situation est intéressante surtout par la mythologie qui a été créée autour du personnage, devenu en Occident un héros romantique, bien loin de la réalité. Le béret a été utilisé de façon très efficace comme outil de propagande.

Ce n’était pas seulement la société dans son ensemble que les régimes totalitaires voulaient transformer, en faire une communauté soudée, c’était aussi l’homme. Faire naître un homme nouveau. Les régimes fascistes ont partagé avec les régimes communistes cette utopie, qui visait à transformer les individus dans leur être intime et profond. Ceux-ci devaient « se débarrasser de leur chrysalide démocratico-parlementaire »[3] et devenir de bons fascistes, ou de bons communistes.

Enfin l’uniforme permet aussi l’exclusion. Nous avons vu l’usage qu’en fit Mao Dze dong durant la révolution culturelle en Chine. On peut aussi à ce propos se pencher sur les discussions entre historiens concernant le régime des Khmers rouges. Certes, la nature totalitaire de celui-ci ne fait aucun doute. Mais l’idéologie inspiratrice de Pol-Pot était-elle « communiste-maoïste (pourfendre l’ennemi de classe) ou national-ethnique (retrouver le « Khmer originel) [4]? ». La répression s’exerça-t-elle avant tout contre les minorités ethniques (Vietnamiens, Chinois de souche, minorité musulmane Cham…), ce qui ferait de ce régime un régime raciste de la même façon que le nazisme ? La polémique est apparue avec la publication en 1996 de l’ouvrage de Ben Kierman, Le génocide au Cambodge, 1975-1979. Race, idéologie, pouvoir, dans lequel il affirmait que l’obligation faite aux minorités de porter le krâma (écharpe) bleu servait à les désigner à la mort. Mais la question reste controversée, car il semble que les dirigeants eux-mêmes pouvaient porter cette écharpe à certains moments.

On pourrait aussi rapporter la question de la mode et de ses implications, en particulier concernant le statut des femmes : certains régimes, tels le régime chinois et le régime khmer ont poussé l’égalitarisme jusqu’à imposer la suppression toute coquetterie féminine, ce qui a provoqué un fort enthousiasme chez certains intellectuels de gauche occidentaux, convaincus que c’était un grand progrès pour l’égalité femmes/hommes. On en est revenu !!

Ainsi, l’étude du vestiaire des Etats totalitaires en dit beaucoup sur la nature des régimes totalitaires, sur leur passion fusionnelle et dans le même temps sur une hiérarchie strictement imposée par un pouvoir qui veille à l’application d’une loi à laquelle lui-même ne se soumet pas.

Florence Grandsennne


[1] Estelle Capelli, « Le béret étoilé du Che au secours du totalitarisme cubain », p. 134.

[2] François Hourmant, « Qipao/Veste Mao », p 244.

[3] Antoine Godet, « L’uniforme fasciste en Europe, : un bilan transversal. », p.162.

 [4] Bernard Bruneteau, « Le « krama » bleu dans le régime khmer rouge :un indice génocidaire ? »p 267.

6 Sep 2022


Nous reproduisons ci-dessous un extrait passionnant d’un long et remarquable entretien d’Adam Michnik avec le journaliste Christian Longchamp paru il y a quelques jours dans la revue La Règle du jeu que dirige  Bernard-Henri Lévy. Nous renvoyons nos lecteurs à ce très riche numéro 75 de La Règle du jeu pour lire l’entretien dans sa totalité. 

La manière précise dont Michnik évoque l’évolution de Poutine ou plutôt l’évolution de sa perception de Poutine fait de cette interview et en particulier du passage que nous reproduisons une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre cette guerre et combattre l’agression russe.

Christian Longchamp pour La Règle du jeu (…)

Vous avez rencontré Poutine à plusieurs reprises. Lorsque vous observez sa trajectoire politique et psychologique depuis son accession à la présidence de la Fédération de Russie, comment lanalysez-vous ?

Poutine a suivi une route assez simple : du KGB au KGB ! Qu’est-ce que cela signifie au juste ? Comme vous l’avez indiqué, il m’est arrivé de le rencontrer. La première fois, après six mois de sa présidence, je suis allé l’interviewer pour Gazeta Wyborcza. J’ai eu une impression positive. Ce n’était évidemment pas un homme de mon monde, ce n’était pas un démocrate et un ancien dissident, je le savais. Comme je savais aussi que les Russes n’auraient jamais choisi Andreï Sakharov pour président. J’ai eu le sentiment que Poutine ne se servait pas de la novlangue soviétique. Il était calme, posé et répondait aux questions de façon très rationnelle. Mon ami, l’ancien dissident Sergueï Kovalev me disait « Adam, fais très attention, c’est un ancien sous-colonel du KGB ! ». Je lui ai répondu : « Sergueï, tu exagères ! George Bush a lui aussi travaillé pour une agence de renseignement, il l’a même dirigée. Il n’est pas un président extraordinaire, mais tu ne peux pas dire que les Etats-Unis ont placé à leur tête le chef de la CIA, c’est absurde ! ». Rétrospectivement, je dois avouer que Kovalev avait raison.

Lors de notre deuxième rencontre, à Varsovie, en janvier 2002, à l’occasion d’une visite officielle, le président polonais d’alors, Aleksander Kwasniewski, avait organisé une réception à laquelle il m’avait invité. À nouveau, les échanges que j’ai eus avec Poutine et Lavrov ont plutôt confirmé mon premier sentiment même si dès cette époque certains éléments négatifs apparaissaient de manière évidente pour moi. Sa manière ambiguë de traiter les oligarques était d’autant plus étrange que dans la société polonaise nous n’en avions pas. J’observais que certains d’entre eux étaient poursuivis pour corruption et je ne pouvais que m’en réjouir. Mais mes amis russes, anciens dissidents, me mettaient en garde : en Russie, on assiste à la fin de la politique et au début d’une nouvelle ère, celle des opérations des services spéciaux. Au moment où il s’attaquait aux oligarques, il s’en prenait aux médias indépendants. Les motivations étaient à chaque fois différentes. Ça pouvait être une condamnation au silence pour des raisons fiscales, par exemple. En 2005-2006, Poutine avait plus ou moins éliminé le pluralisme que l’on trouvait à la fin des années Eltsine, à la télévision notamment et dans les grands médias. C’était déjà très inquiétant. Par la corruption, en achetant des députés notamment, il liquidait les espaces d’expression. La démocratie n’était plus qu’une forme de vernis décoratif apposé sur des actions illégales et de censure. Je l’ai rencontré pour la dernière fois lors d’une rencontre du Club de Valdaï à Sotchi à laquelle j’ai été invité comme d’autres, intellectuels, hommes d’affaires ou personnalités influentes, des Français et des Américains notamment que le Kremlin considérait comme des idiots utiles à sa propagande. C’était avant l’attaque de la Russie en Géorgie en 2008. Mikhaïl Khodorkovski était emprisonné depuis plusieurs années. Je me souviens comme si c’était hier de la résidence de Poutine : elle ne respirait pas la modestie, de l’or, de l’argent, du marbre… Un luxe tape à l’œil disproportionné qui s’exprimait absolument partout. Et du caviar, de la vodka, d’autres alcools rares et chers, etc. Même les réceptions à l’Élysée n’ont jamais été aussi fastueuses ! (rire) Il faut noter, c’est important, que les démocrates russes étaient aussi présents, des journalistes, des écrivains, des activistes de partis d’opposition. Mais la rencontre avec Poutine fut réservée aux étrangers. La veille, un homme proche du Kremlin, un des organisateurs de cette rencontre, est venu me voir pour me proposer de demander à Poutine s’il allait ériger des monuments aux victimes de Staline. Je n’ai pas bien compris où il voulait en venir, mais je me suis dit « pourquoi pas ? ». Après la conférence de Poutine, alors que nous avions donc la possibilité de lui poser une question, j’ai pensé que si on m’avait incité à l’interroger sur la mémoire du stalinisme, c’était sans doute qu’on essayait de m’empêcher de l’interpeler sur un sujet qui ne concerne pas le passé, mais le présent… J’ai alors décidé de le questionner sur le « cas » Khodorkovski : combien de temps restera-t-il en prison ? Le monde entier ne comprend pas cet emprisonnement et veut savoir le sort qui lui est réservé. Poutine s’est soudainement agacé : « Khodorkovski a du sang jusqu’aux coudes ! » Mais il n’a pas été condamné pour cela, lui ai-je dit. « Ça n’a aucune importance, nous savons, nous savons pourquoi il a été condamné ! ». J’ai compris que face à moi se trouvait un gangster, un vrai gangster. Mais à cette époque, comme dans les années qui ont suivi, je continuais à penser que tout en étant un gangster, il était capable de raisonner. C’est la raison pour laquelle, jamais je n’aurais imaginé qu’il prendrait un jour la décision de bombarder Kiev. Quand c’est arrivé, j’ai compris que nous n’avions plus affaire à un gangster rationnel, mais à un gangster psychopathe.

Lorsque j’ai vu à la télévision comment, dans les jours qui ont précédé le 24 février, il traita publiquement ses collaborateurs, devant les caméras, le chef du renseignement extérieur russe en particulier, j’ai définitivement compris que cet homme était une malédiction pour la Russie, pour le monde et surtout pour l’Ukraine.

Image : https://www.flickr.com/photos/donkeyhotey/38606920925

6 Sep 2022


Nous recevons le texte suivant et l’appel qu’il contient à réactions et réflexions. Nous le transmettons tel quel et publierons les réponses qu’il suscitera.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent ;

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Notre ami J.P. Airut nous avait adressé un questionnaire sur les droits de l’homme. On trouvera ci-dessous et le questionnaire et les réponses d’André Senik qui y sont insérées (en italiques grasses).
D’autres réflexions, à la suite de ces réponses, sont souhaitables.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

elle y ajoute « en dignité ». on peut y voir un effet de la Shoah. Le respect de la dignité de tout humain va plus loin que la reconnaissance de ses droits

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

les humains doivent leur liberté, leur égalité en droits et leur dignité dès leur naissance à leur appartenance au genre humain

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

De la phrase de Rousseau les deux Déclarations reprennent seulement « l’homme est né libre ». On entend par « l’homme » les individus en tant que tels.

Cette idée fait écho au verset de la Genèse 1 : « 27 Dieu créa lhomme à son image, à limage de Dieu il le créa, il les créa homme et femme

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

absolument

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

Les Déclarations déclarent sans rien postuler en amont, ni Dieu ni la nature.

Ces droits sont déclarés inhérents à la nature de l’homme et par conséquent ils sont

sacrés, inaliénables et inconditionnels.

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

Les deux Déclarations, qui sont historiquement et culturellement datées et relatives, sont universelles en droit. Cela signifie qu’elles sont universalistes dans leur portée.

À leurs yeux, il n’y a pas de relativisme culturel justifiant l’irrespect de ces droits et de cette dignité. Ni dans le passé, ni dans le présent.

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Ces Déclarations ne sont pas des constats. Elles édictent des impératifs

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

Rousseau ne veut pas abolir les fers que sont les liens sociaux.  « Comment ce changement s’est-il fait ? Je lignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » 

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent

ces faits ne suppriment pas les droits et la dignité des personnes : un enfant est une personne humaine de plein droit

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Si !

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

Non! C’est une confusion entre le droit inhérent à la personne et les faits, qui ne suspendant pas les droits.

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

Absolument pas. Une Déclaration ne peut pas être mensongère puisqu’elle n’est pas un constat positif.

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

Absolument pas. Elles sont la décision de considérer les humains comme libres et égaux en droits et en dignité.

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

Rien à voir avec des assertions. Le Droit repose sur des principes posés les hommes.

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Cette décision culturelle n’a rien à voir avec la vérité l’erreur ou le mensonge.

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Après coup

Je me dis après avoir répondu doctement que les objections non pertinentes de J P Airut ont le mérite de nous faire mieux comprendre le noyau dur de notre socle civilisationnel, je veux dire celui du monde qui est dit  libre à juste titre parce que son principe absolument premier est la liberté des individus.
La Chine et la Russie (symbole Z) attaquent ce socle et nous devrons répondre sur ce terrain
L’extrême droite française (symbole Z) aussi prétend se définir par la défense de notre socle civilisationnel, ce qui nous oblige à répondre sur ce terrain. Notre civilisation française et occidentale ne se définit pas par le retour au catholicisme d’avant la laïcité et les droits de l’homme.
Merci donc à J. P AIrut de nous faire clarifier la signification et la portée des droits de l’homme

André Senik

1 Sep 2022


Mélenchon fasciné par les  Etats totalitaires

On trouvera ici l’ensemble des réponses faites par Pierre Rigoulot, interrogé la semaine dernière par l’hebdomadaire Valeurs actuelles sur la manière dont Jean-Luc Mélenchon traitait de la question de Taïwan et d’autres conflits internationaux.

Mélenchon a suscité la polémique il y a quelques jours suite à ses propos sur Taiwan et le partage de ces derniers sur le compte de l’ambassade de Chine en France qui s’en est félicité. La polémique est-elle justifiée ?

A mes yeux, elle est justifiée dans la mesure où Taïwan est une démocratie et la Chine un Etat totalitaire. Ce n’est pas une mince affaire mais un choix grave.

Mes sympathies  – et celles d’une grande majorité de mes concitoyens – vont spontanément aux  démocraties. Le choix est donc très simple au premier abord. Mais la situation juridique de Taïwan complique les choses : après tout, le Chine de Pékin, la Chine communiste a été reconnue par la France  en 1964 comme la seule Chine. Taïwan en fait donc partie si l’on s’en tient aux déclarations officielles. Mais personne n’ignore que Taïwan est de facto indépendante de Pékin et que son régime est à l’opposé de celui de la république dite « populaire » en place sur le continent. La montée en puissance de la Chine – sa mise en cause progressive du leadership américain dans le monde et de sa défense de l’indépendance taïwanaise en est une illustration claire – rendent toute déclaration sur ce fragile équilibre potentiellement explosive. D’autant que la France, en tant que démocratie alliée des Etats-unis, s’est employée elle aussi, à ne pas remettre cet équilibre en cause tout en faisant savoir où allaient ses sympathies politiques.

Comment comprendre les récentes positions internationales de Jean-Luc Mélenchon, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, la Russie, de Taïwan et la Chine ? 

Mélenchon est avant tout un homme ambitieux. Il a réussi grosso modo à devenir un des personnages clés de la vie politique française. Avec ses déclarations sur Taïwan, il a voulu compléter ce succès personnel au plan national par un succès au plan international. Ce que les Chinois se sont empressés de lui apporter en le remerciant publiquement. Il y a sans doute d’autres raisons plus médiocres, en tout cas plus terre à terre, comme la volonté de s’affirmer comme le patron de la Nupes et pas seulement de la France Insoumise. C’est Fabien Roussel qui jusqu’ici était l’homme des Chinois. La déclaration récente sur Taïwan est aussi un pavé dans la mare du n° 1 du PCF : les Chinois sont invités à le soutenir, lui Mélenchon, le premier. Le comprendront-ils? C’est une autre affaire.

Quant à sa position sur l’Ukraine, elle peut, comme la précédente, être analysée à deux niveaux : un niveau international où suinte la haine de l’Amérique, la haine de l’OTAN et de la démocratie telle qu’elle fonctionne sous ce parapluie militaire, et un niveau d’ambition personnelle : il ne veut pas laisser à Marine Le Pen l’exclusivité des réserves envers la politique française de sanctions et de soutien militaire à l’Ukraine.

Venezuela, Cuba, ex-URSS, Chine, ses récentes tournées en Amérique du Sud… Comment expliquer l’étrange fascination de Jean-Luc Mélenchon pour des régimes autoritaires et des dictatures (majoritairement communistes)

Vous avez raison de parler d’étrange fascination. Après tout, un certain nombre d’étudiants et d’intellectuels de ma génération se sont enthousiasmés pour une Chine ou une Cuba imaginaires. Les bureaucrates étaient rejetés, l’enthousiasme des populations brisait le carcan marxiste, léniniste et stalinien ! C’était leur fantasme, mon fantasme aussi. Mélenchon, lui, approuve les mesures qui sont prises sans fard par le PC chinois tel qu’il est, tout puissant, et par la dictature poutinienne  ou post-castriste, telle qu’elle est. Tous ces systèmes politiques ont en commun d’être hostiles à la démocratie libérale, à ce  qu’il appelle le « système », cela suffit à Mélenchon! On a les alliés, les soutiens, les amis qu’on mérite! Mélenchon rêve de voir s’effondrer la démocratie libérale. Il cherche à en ridiculiser l’institution parlementaire, à déplacer le centre de gravité des décisions du parlement à la rue et soutient aussi à l’international tous nos ennemis. On ne peut lui reprocher d’être incohérent…

Comment qualifieriez-vous ces différents régimes ? De Cuba en passant par le Venezuela et la Russie ?

Je parlerais volontiers de régimes totalitaires, bien que les différences soient fortes d’un pays à l’autre et bien que des traits plutôt dictatoriaux que totalitaires soient perceptibles ici ou là. On n’est plus à l’époque de Staline ou de Mao. Mais les dictatures peuvent ensanglanter plus que les Etats totalitaires.  L’important, pour Mélenchon, c’est la haine partagée de tous ces Etats pour la démocratie libérale.

Plus largement, la FI poursuit-elle un idéal communiste ?

Indéniablement, mais au sens du Grand Partage, de la Grande Egalité, de la Justice sociale pour tous.  C’est comme cela que bien des militants communistes ont rêvé de  l’avenir radieux, celui d’après le Grand Soir. Les militants de la France Insoumise ne pensent pas au pouvoir sans rivage du Parti, de son dirigeant, ni à l’incapacité qu’a une société de se développer dans de telles conditions. Mélenchon leur vend du rêve et la légitimité de la haine contre les dirigeants élus du régime démocratique libéral qu’est le notre. Il faut leur rappeler ce qu’ont donné les révolutions, les partis uniques, les Chefs auréolés. Il n’est pas sûr que l’Ecole leur ait appris…

De quoi ses positions sont-elles le nom ? De quoi sont-elles symptomatiques ? 

J’ai commencé à vous répondre, je crois : de l’ignorance d’abord, mais aussi des frustrations. Dans le type de société où nous vivons, on veut toujours plus et encore plus. Et comme on a aucune intention de se remettre en cause, on s’en prend aux dirigeants, jugés systématiquement méprisants, vivant dans un autre monde que le vrai. Plus grave encore : on est sans doute à un tournant civilisationnel avec des croyances collectives (religions, patriotisme) affaiblies, des données techniques encore mal maitrisées (« réseaux sociaux »), des conditions climatiques nouvelles. Ces problèmes gigantesques sont encore loin d’être réglés…Ce monde ci est-il insatisfaisant? On imagine alors que l’herbe est plus verte ailleurs.

Pierre Rigoulot

(Photo: The Left, https://www.flickr.com/photos/theleft_eu/48013274416)

1 Sep 2022


L’ECLAIREUR, de Sergueï Jirnov avec Jean-Luc Riva – Nimrod/Movie Planet 2022, 527 p. 23€

Comme beaucoup d’entre nous je suppose, j’ai été très intriguée par la participation aux émissions consacrées à l’Ukraine sur LCI d’un journaliste présenté comme ex-membre du KGB, Sergueï Jirnov. Bien qu’il soit connu du monde des medias depuis plusieurs années, je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors de cet homme, très calme, un peu rigide, et parlant le français à la perfection. C’est pourquoi je me suis penchée avec une grande curiosité sur sa biographie, intitulée L’Eclaireur.

Dans ces mémoires, on suit toute sa vie en Union soviétique, de la petite enfance (il est né en 1961) sous le règne de Khrouchtchev jusqu’à sa fuite en Occident en 2001 pour échapper aux menaces que fait peser Poutine sur tout opposant à sa politique. Jirnov, en tant qu’ex-espion au service du KGB, est particulièrement visé, et il pense avoir survécu à une tentative d’empoisonnement.

L’auteur raconte tout d’abord son enfance, à l’époque où beaucoup de familles étaient logées dans des appartements communautaires. Une chambre pour toute la famille – père, mère, grand-mère et les deux enfants !- et le reste commun à plusieurs familles : cuisine, toilettes et salle de bain. Mais au bout de quelques années durant lesquelles ses parents ont dû le mettre en pension, ce qui l’a fait beaucoup souffrir, ces derniers, des ingénieurs, obtiennent un appartement en banlieue à Zelenograd, un quartier pour cadres à 25 km de Moscou. Il y mène avec sa famille une vie relativement privilégiée, et bénéficie de très bonnes écoles.

Sa scolarité est très brillante. Surtout, il a l’oreille musicale, ce qui lui permet d’apprendre les langues étrangères avec une grande facilité et de les parler quasiment sans accent. Il a une passion toute particulière pour le français. C’est cette aptitude qui l’a fait repérer par le KGB, en particulier durant les « Olympiades des langues étrangères » d’où il est sorti premier.

En Union soviétique, être brillant voulait dire être remarqué par le KGB et y faire carrière. Ce fut son cas. Il est convoqué et, ravi, passe aisément tous les examens demandés. Il est intégré alors au MGIMO, institut d’Etat des relations internationales, sorte d’ENA soviétique. Lui-même est surpris de ce succès car bien qu’il soit un travailleur infatigable, le piston est nécessaire pour entrer dans cette école très prisée. Mais sa tante vient de se remarier avec un membre du KGB et il pense que celui-ci est intervenu en sa faveur. En tout cas, il fait sa scolarité d’étudiant dans cet institut d’élite, dans lequel l’enseignement est centré sur la connaissance du reste du monde, mais s’accompagne aussi d’exercices physiques nombreux. Il n’a aucune difficulté, étant très sportif.

Puis, adulte, il prépare son entrée au KGB. Il existe plusieurs niveaux statutaires pour les membres du KGB, et lui vise celui d’ « illégal », le plus couru et le plus difficile à obtenir  car il permet de devenir espion et donc de voyager par le monde. C’est son grand rêve car, comme tous les jeunes, il a suivi à la télévision un feuilleton, Dix sept moments du printemps, dont le héros, l’Eclaireur – d’où le nom de son ouvrage – était un espion. Tous les garçons à cette époque en rêvaient, y compris Vladimir Poutine qu’il rencontrait de temps en temps durant les activités du KGB et qu’il n’appréciait guère. Mais Poutine ne sera pas admis chez les « illégaux » !

Jirnov est alors un bon communiste, comme ses parents. Sa mère est membre du Parti et secrétaire de cellule. Elle a été décorée en 1970 de la médaille du Centième anniversaire de Lénine. Quant à Sergueï, il est passé par toutes les étapes nécessaires durant sa jeunesse : petit octobriste, puis pionnier, puis komsomol, il n’a aucun problème avec le régime. Certes, en tant qu’étudiant, il a droit à toutes les lectures interdites aux Soviétiques car les membres du KGB doivent connaître leurs ennemis ; c’est ainsi qu’il lira Soljenitsyne bien avant la chute de l’URSS.

Mais il ne devient pas du tout un opposant pour autant. Ainsi, lorsqu’en 1986 le KGB lui demandera d’abandonner sa petite amie, pourtant irréprochable au point de vue politique, il acceptera ce sacrifice, dont il pense maintenant qu’il avait pour but justement de tester sa fidélité au KGB.

Apprenti espion, lui sont surtout confiées des missions de traduction auprès des étrangers de passage, qu’il est chargé de surveiller. C’est ainsi que par exemple, en 1980, aux Jeux Olympiques de Moscou, on lui confie l’accueil des délégations étrangères. Mais, déception, du fait de la guerre en Afghanistan, de nombreux pays boycottent les JO et sa mission est supprimée.

A vrai dire, quand il décrit les missions dont il a été chargé durant sa carrière d’espion, elles semblent bien anodines et on voit mal l’intérêt pour l’Union soviétique d’entretenir un tel corps de spécialistes  pour de tels objectifs. Mais peut-être ne nous dit-il pas tout.

En tout cas, c’est en 1984 qu’il devient officiellement membre du KGB mais, afin d’acquérir le statut d’« illégal », il doit encore suivre trois ans d’études à l’Institut Andropov, surnommé l’Institut de la Forêt. C’est là qu’il apprend à être un espion de haut vol : exercices militaires, apprentissage de langues étrangères, techniques de chiffrage, d’écoutes, rencontres avec des espions célèbres (tel Philby, un des cinq de Cambridge) etc…

Après ces études, il est nommé au centre des officiers des renseignements extérieurs du KGB, à Yassénévo, à côté de Moscou, où il s’ennuie, bien loin de ses rêves de grands voyages dans le monde et en particulier en France.

Mais l’horloge de l’histoire tourne. Après les décès successifs de Brejnev, Andropov et Tchernenko (Le Canard Enchaîné parlait de régime « marxiste-séniliste » !), Gorbatchev, au pouvoir depuis 1985, tente de libéraliser l’économie. Notre espion, avec l’accord du KGB, se lance alors dans une carrière de consultant pour le commerce international.

La chute du Mur coïncide pour Jirnov avec son premier voyage en France, où il est envoyé pour une mission d’espionnage. Puis la période Eltsine, où le chaos économique s’installe, renforce le besoin des sociétés occidentales d’avoir affaire à quelqu’un qui connaît les rouages du système, ce qui lui permet de développer son activité de consultant.

Mais la compétition entre les démocrates-gorbatcheviens et les conservateurs – soutenus par le KGB-  s’accentue en Russie sur fonds d’un terrible chaos économique. Jirnov est alors envoyé en France pour prendre contact avec des relais bien placés. C’est à cette occasion qu’il visite l’ENA et  qu’on lui propose d’y présenter  sa candidature. Il passe devant la commission d’admission, est accepté. C’est bien la première fois qu’un espion soviétique infiltrera cette école !

En attendant la rentrée de 1991, il revient à Yassénévo et apprend qu’il est enfin accepté comme « illégal ». Paradoxe : son rêve se réalise au moment même où le régime s’effondre. Pendant quelque temps, il alternera entre la France et la Russie, et profitera d’un passage en France pour se faire baptiser – moins par conviction que pour justifier sa présence ! – dans une église orthodoxe du Vercors, la région qu’il a choisie comme base.

 En Russie, la crise politique bat son plein. Eltsine, qui l’a emporté dans sa compétition avec Gorbatchev, interdit le PCUS. Pour Jirnov, c’est un traumatisme : « Je me retrouve brutalement orphelin d’un parti qui a rythmé ma jeunesse et ma vie de citoyen soviétique. Sans compter que ma mission d’espionnage en France est censée aider la lutte idéologique du PCUS dans l’arène internationale », confie-t-il.

En octobre, le KGB est dissous et remplacé par deux entités : le MSB (service inter-républicain de sécurité) et le TsSR (Service central du renseignement). Le 25 décembre, Gorbatchev met fin à ses fonctions de président de l’URSS. Jirnov démissionne et rentre à Moscou, son diplôme de l’ENA en poche.

Il survit en participant à des émissions linguistiques à la télé, pendant que la crise continue de plus belle en Russie : dissolution du Parlement par Eltsine, résistance des parlementaires réfugiés au siège du Gouvernement, barricades dans les rues, attaque armée du Parlement…

Jirnov est de plus en plus inquiet sur son sort, en tant qu’ancien membre du KGB. Il est arrêté, mis en prison, accusé d’avoir divulgué des secrets d’Etat, puis relâché. Mais dans son blog, il accuse en termes plus ou moins déguisés le FSB et Poutine, qui accède au pouvoir en tant que Premier ministre en 1999, d’avoir organisé les attentats (294 morts) faussement attribués aux Tchétchènes. Le site Internet qu’il anime devient de plus en plus critique vis-à-vis du nouveau régime et lui se sent de plus en plus menacé.

« Avec Poutine, écrit-il, les tchékistes du KGB sont de retour au pouvoir suprême… La courte parenthèse démocratique est désormais refermée ».

Il est choqué par la corruption qui se développe dans la Russie du nouveau Président, indigné par la technique des assassinats utilisée pour se débarrasser des opposants politiques et des oligarques. L’abandon par Poutine des marins du sous-marin Le Koursk au fond des mers confirme à ses yeux la bassesse de celui-ci.

En janvier 2001, il tombe malade, et les symptômes le convainquent qu’il a été victime d’un empoisonnement, comme d’autres avant et après lui. Guéri, il décide de s’exiler en France. Malgré les obstacles mis par le FSB, il réussit à quitter le pays, qu’il ne reverra plus.

Le lecteur est un peu frustré de ce que Jirnov n’analyse pas de façon un peu plus personnelle les étapes de son cheminement politique. On aimerait savoir comment il est passé de la position d’espion au service du KGB à celle d’opposant. Or, il ne s’en explique pas. Comme la plupart, sans doute, des Soviétiques, il ne critiquait pas le régime avant que celui-ci ne s’effondre.

C’est la victoire de Poutine qui a placé Jirnov dans l’opposition. Il conteste le nouveau pouvoir par le biais de ses publications sur Internet, « de plus en plus ouvertement dénonciatrices des changements antidémocratiques pratiqués par Poutine et ses anciens collègues du KGB ».

Désormais, il vit en France et c’est de là maintenant qu’il analyse la Russie actuelle, aidant les journalistes français à décrypter la stratégie politique de Poutine, en particulier la façon dont le contrôle des médias lui permet d’influencer l’opinion publique russe mais aussi de participer en sous-main à la vie politique en Occident.

Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, il est plus encore présent dans les medias français, où ses interventions pertinentes aident à comprendre l’attitude russe, mais peut-être aussi lui permettent sans doute, par la notoriété qu’elles lui apportent, d’échapper à la vengeance du FSB et de Poutine.

Florence Grandsenne

1 Sep 2022


Patrice Renaut-Sablonière vient de s’éteindre. Il avait eu un grave problème cérébral et son état avait progressivement empiré.

Nous avons eu du mal à intégrer cette affreuse nouvelle tant il était si actif et souriant.

Patrice avait été l’un des animateurs de la Société  Internationale pour les droits de l’homme et apportait avec fidélité son soutien aux initiatives, réunions et colloques de l’Institut d’histoire sociale. Ces deux vies associatives lui paraissaient avec raison compatibles. La défense des droits de l’homme qu’il prônait supposait en effet une analyse préalable des régimes politiques concernés et il ne confondait pas comme d’autres, ayant pignon sur rue, les malheurs d’un objecteur de conscience suisse et ceux d’un membre de Mémorial traqué par la police de Poutine.

Patrice ouvrait avec générosité sa porte et nos rencontres avaient, tout particulièrement grâce à lui, une allure amicale et presque fraternelle. Quand la discussion tournait à l’aigre, il cherchait à apaiser les passions et poussaient à reprendre autrement le débat.

C’était aussi un homme discret, voire secret. Il voyageait beaucoup, jusqu’à ces dernières années, en Afrique…

Nos condoléances vont évidemment en premier lieu à sa femme et à ses enfants

H&L

13 Août 2022