Débat sur Xi Jinping au sein des amis d’Histoire et Liberté

Nous sommes partis d’un article publié par Le Monde. Son auteur? Le correspondant à Pékin du journal, un des analystes les plus pertinents de ce qui se passe en Chine. On peut résumer cet article, en donner quelques extraits significatifs et faire part à nos lecteurs des premières réactions qu’il a suscitées parmi nous.

L’article s’intitule « l’inquiétante dérive maoïste de Xi Jinping ». Falletti y explique que le n°1 chinois accentue la mainmise du Parti sur l’économie et sur l’idéologie. Dans ce dernier domaine, un des exemples les plus frappants est le fait que, depuis le 26 août, toute référence à la star Zhao Wei a été brutalement «effacée» des moteurs de recherche. Sans doute Zhao Wei a-t-elle payé ses liens étroits avec Jack Ma, « le tycoon fondateur d’Alibaba, lui aussi dans le viseur des autorités ».

« La deuxième économie mondiale, souligne Falletti, multiplie (…) les mesures contre les «idoles efféminées», – c’est le pouvoir chinois qui parle – au nom de la «culture socialiste», et met au pas les géants du privé comme Alibaba. » «Il faut réglementer les revenus excessivement élevés et les encourager à récompenser davantage la société», a même déclaré le n°1 du PCC, « annonçant implicitement de nouvelles taxes sur le grand capital », et se drapant plus que jamais dans le marxisme.

Cette offensive de Xi contre le «grand capital» est reprise par la presse du Parti qui accuse de  manque de patriotisme les grands groupes privés. Renouerait-on avec la Révolution culturelle lancée par Mao ? Cela ne fait guère de doute pour Falletti qui note finement que le président Xi a résolument donné un coup de barre à gauche le 17 août, en brandissant le slogan de «la prospérité commune». « La formule a fait mouche, commente-t-il, car elle remet au goût du jour une expression datant de la collectivisation des terres des grands propriétaires privés dans les années 1950, à l’aube de la Chine maoïste..

Mais ce tour de vis étatiste ne s’exerce pas sans susciter des réactions : il a d’abord semé l’inquiétude chez les investisseurs, au point que le vice-premier ministre Liu He, fidèle de Xi, est monté au créneau pour tenter de les rassurer. « Ces changements de pied trahissent la nervosité du régime face aux défis sociaux croissants, à l’heure du ralentissement structurel de la seconde économie mondiale, qui n’a pas retrouvé le niveau d’activité d’avant la pandémie, et voit ses inégalités de revenus se creuser. 1 % des Chinois détiennent 30,6 % de la richesse nationale (…) Conscient du danger, le pouvoir se drape en protecteur des forçats de la tech, livreurs à domicile, imposant des mesures de revalorisation aux géants du secteur, mais veille à étouffer tout mouvement syndical d’ampleur ».

Ce «virage» socialiste trouve aussi son origine dans le contexte d’affrontement stratégique avec Washington. Cet affrontement « conduit Xi à exhorter l’autosuffisance» du pays dans des secteurs clés comme les semi-conducteurs, mais aussi soutenir la consommation intérieure pour réduire sa dépendance toujours forte aux exportations ».

Grand recentrage sur le marché intérieur,(…) donc et isolement accru de la population « sous la bannière d’un nationalisme toujours plus décomplexé pointant du doigt l’Amérique et pourfendant les influences occidentales, pour mieux célébrer le retour à la morale «socialiste», et «l’excellence de la culture traditionnelle chinoise», mariant Marx et Confucius. Tout en imposant un discret culte de la personnalité, marqué par l’inscription de la «pensée de Xi Jinping» dans les programmes scolaires obligatoires, depuis la rentrée » .

Certes, reconnaît Falletti, « dans le théâtre d’ombres du Parti, difficile de distinguer les contours des luttes internes féroces, qui se déclinent par des références obliques, et métaphores, susurrées derrière les portes closes de Zhongnanhai, épicentre du pouvoir rouge, à une encablure de la Cité interdite. Les opposants existent cependant, même s’ils n’osent pas contester frontalement cette fuite en avant. Mais en coulisse, les inquiétudes percent en ombres chinoises. «La réunion de Beidaihe s’est mal passée. Certains hauts grades de l’Armée populaire de libération ont appelé à calmer le jeu sur le front extérieur, car ils ne veulent pas payer la facture en cas de crise» ». D’autres formulent des souhaits qui ressemblent à des désaccords : «J’espère que tout le monde est convaincu que la ligne de réforme et d’ouverture de la Chine ne changera pas» », écrit un éditorialiste connu du Global Times .

Xi rencontre donc réticences et résistances, au point qu’André lançait avec humour « Ça branle dans le manche pour Xi! » Et Pierre ajoutait : « Outre ces difficultés actuelles, et celles à  venir dans les prochaines décennies, divers facteurs rendent l’avenir de la Chine incertain : les grands groupes se laisseront-ils faire ? La jeunesse se laissera-t-elle faire? ».

Dominique Duel fit savoir qu’ « il n’était pas d’accord avec un tel optimisme qui amenait à retenir le scénario d’un effondrement du régime chinois ».

Aucun d’entre nous, répondit André n’envisageait l’effondrement du régime chinois. Nous prenions seulement en considération les analyses sans complaisance des spécialistes qui pointent les faiblesses structurelles du régime.

Mais laissons Dominique Duel développer son point de vue :

« Pour ma part, je reconnais que le PCC prend le risque de provoquer quelques remous et quelques mécontentements en Chine. Mais je privilégie l’idée que le PCC vise surtout à mobiliser son économie, sa société et sa population  pour être soutenu dans l’affrontement qu’il prépare contre les Etats Unis et leurs alliés.

Réformes économiques fracassantes ? Il s’agit pour Xi de passer d’un Capitalisme d’Etat à un Capitalisme d’Etat dans sa phase guerrière (style des pays belligérants en 14-18). La High Tech chinoise doit se reconvertir à la recherche armements et s’y mobiliser

Réformes sociétales soudaines (limitation des jeux vidéos pour les jeunes , campagne contre les stars et contre les efféminés) ? il s’agit pour Xi de mieux militariser la jeunesse pour l’enrôler dans les combats extérieurs qui viennent.

Dénonciations spectaculaires par le PCC des riches chinois et de leurs profits ? Il s’agit pour Xi de recourir momentanément au populisme et de présenter (artificiellement) à la fraction non élitaire de la population que le PCC n’a jamais autant pensé à elle, de façon à homogénéiser la population chinoise et à la mobiliser derrière le PCC dans les combats extérieurs qu’il prépare.

Alors que le PCC prépare l’affrontement, Biden n’avance par ailleurs pas beaucoup. C’est Soros qui est obligé de monter au créneau pour dénoncer Wall Street et en particulier l’entreprise BlackRock (gestion de fortunes et de gestion de fonds d’investissement) qui entend organiser un flux massif de dollars des Etats Unis vers la bourse chinoise et la Chine. Il est le seul à dénoncer le comportement antipatriotique qui est celui de BlackRock (et aussi de Goldman Sachs et autres).

Ne nous trompons pas. Le PCC n’est pas du tout en position de faiblesse.

Il vient même de marquer un énorme point en Afghanistan avec la complicité de ses alliés iraniens et pakistanais, preuve supplémentaire de l’alliance qui s’est formée entre les deux sortes de totalitarismes, celui ethno-nationaliste et parti-cratiste de Pékin/Moscou et celui théocratique de Téhéran/Frères Musulmans ».

Personne n’envisage-t-il vraiment l’effondrement du pouvoir chinois?

« Moi si, rétorque Pierre Druez, mais à terme, d’ici 10, 30 ou 100 ans peut-être.

Et entretemps tout est possible, même la guerre nucléaire, improbable, n’est pas à exclure.

Il faut bien prendre conscience que nous sommes en guerre même si elle reste non déclarée comme telle et que ce n’est pas encore une 3ème guerre mondiale – qui serait la plus chaude de toutes ! 

Il faut faire savoir que l’Occident représente les valeurs qui sont celles du genre humain et qu’il fait face au plus gros monstre engendré par le marxisme, beaucoup plus puissant, potentiellement, et dangereux, que l’ex-URSS. Mais je suis quasi certain que le PCC est le dernier avatar de l’absurdité marxiste et de l’abominable machine léniniste de déshumanisation. 

Le peuple chinois semble aveuglé et fanatisé par un conditionnement idéologique et un nationalisme exacerbé mais l’est-il vraiment, aveuglé ? Sa jeunesse l’est-elle vraiment, fanatisée ?  Peut-on le rester avec les multiples échanges de toute espèce en augmentation exponentielle même filtrés, censurés, réglementés, réprimés ?

L’erreur majeure il me semble serait de lui opposer d’autres nationalismes,  étroitismes, censures et répressions, en ordres dispersés et antagoniques ! 

Je crois que la fuite en avant du régime chinois est intenable à terme. J epense que l’accentuation du contrôle, du conditionnement, de la maîtrise de tout un chacun, pensées comprises, non seulement en Chine mais de tout un chacun dans le monde, va finir par mener le PCC de Xi à une impasse, face à une muraille infranchissable et, en définitive, à l’implosion ou à la libéralisation.

Simplement parce que son projet est incompatible avec la nature humaine. 

L’homme n’est pas fait pour le mensonge incessant, pour se savoir surveillé constamment, pour la corruption à tous les niveaux, pour le double think et le double fonctionnement, pour vivre continuellement sous une épée de Damoclès, pour l’esclavage. 

L’homme, profondément, même s’il est ignare, cupide, stupide, peureux et paresseux, a soif de liberté, de savoir, de vérité, de générosité, de compassion, de cohérence, de créativité, de découverte. Il finit toujours par rejeter la surréalité imposée par tout régime d’inspiration marxiste, il sentira que cette Histoire qu’on entend lui imposer est refaite, que cette nature est fictive, que cette nature humaine n’est pas la sienne, que ce Xi et ce Mao sont des épouvantails grotesques, que la vision marxiste du monde est une imposture.

« Cher Pierre, lui répondit Dominique Duel, on est obligé de rester optimiste sur la nature humaine. Sinon, il n’y a qu’une option, se résigner à la passivité.

Mais, même si notre hypothèse sur la nature humaine se vérifie, cela ne nous garantit absolument pas d’éviter que ne s’instaure un réseau mondial de régimes totalitaires.

Pour moi, le livre 1984 de George Orwell nous délivre le message suivant : « Ne comptez pas qu’un réseau de héros humanistes puisse se mettre en place pour renverser un régime totalitaire une fois qu’il est complètement installé ». Et George Orwell, muni de son aura de militant anti-totalitaire a eu l’immense mérite de nous délivrer ce message majeur.

C’est ce message, énoncé dans les années 50 et malheureusement maintes fois confirmé un peu partout, qui base ma grille de lecture actuelle : Xi, Kim, Poutine, Loukachenko, les Ayatollahs, les Talibans, les Frères Musulmans partagent une même détestation de la démocratie, de l’idée même de démocratie et de libertés individuelles. Seul le régime totalitaire leur convient et en dépit de leurs différences, ils ont pactisé entre eux pour défaire définitivement le camp des pays démocratiques (dont, qu’on le veuille ou non, le leadership est tenu par les Etats Unis). C’est là où nous en sommes. »

Qui poursuivra la discussion ?

(crédit photo : https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/32270494731)

27 Sep 2021


Zemmour : retour au vieux modèle assimilationniste catholique

L’un des  grands défis posés à notre société est de réussir l’intégration des populations porteuses d’une culture musulmane incompatible avec la nôtre sur certains points fondamentaux bien identifiés : l’égalité de droit hommes/femmes, le statut des Juifs, liberté de conscience et de critique, notamment.

Défi difficile qui doit pourtant être relevé : nous n’avons pas d’autre horizon désirable et possible que cette intégration des musulmans de France, ce qui suppose admis par tous le rejet de l’islamisme politique, et cela dès l’école.

La manière dont Eric Zemmour propose de relever ce défi est pour le moins inquiétante, d’autant plus qu’elle rencontre un certain succès auprès d’une partie de la population. Disant tout haut ce que des millions de Français disent en général tout bas, Zemmour affirme en effet qu’il faut tout simplement stopper l’immigration et tout particulièrement celle des musulmans qui menacent notre sécurité et imposent, dans certaines villes et certains quartiers, un mode de vie qui fait que beaucoup de Français ne se sentent plus chez eux.

Regardons de plus près les arguments qu’il donne. Sans doute est-il contre l’immigration au nom de la sécurité, et l’on se souviendra (il aura pour cela un procès dans quelques mois) de sa sortie pour le moins téméraire sur Cnews, affirmant que les jeunes immigrés mineurs étaient « tous » des délinquants, des criminels, etc.

Mais là n’est pas son argument majeur. Son argument majeur est d’ordre identitaire. La question de la sécurité, bien qu’agitée lors d’interviews, est secondaire et ne se poserait même pas selon lui si l’on cherchait à préserver notre identité nationale. Des ripostes adéquates à la délinquance et à la criminalité seraient en effet mises en place, alors qu’aujourd’hui tout un climat de tolérance, encouragée par l’Union européenne, les rend difficiles à appliquer.

Notre identité, telle est donc la question centrale, une identité menacée par le phénomène migratoire, quelles que soient les déclarations des immigrés en faveur du respect des lois de la République française. Zemmour « sait », lui, ce que cachent ces protestations lénifiantes. Lui sait qu’existe un « inconscient collectif » et que cet « inconscient collectif « dirige » (JDD 19/9/21) les immigrés – soyons plus précis : les « populations musulmanes ». Et l’essence de cet inconscient collectif « est (= exprime la volonté de) « coloniser l’ancien colonisateur et de dominer l’infidèle au nom d’Allah ».(id.)

On voit bien quelques éléments qui alimentent cette hypothèse, comme le djihadisme exerçant ses ravages jusqu’en France. Mais reste à prouver que les actions djihadistes reflètent une volonté musulmane collective ou même qu’elles y trouvent une forme de complaisance. Les problèmes posés à la démocratie par l’islam et pas seulement l’islamisme politique ne sont pas acceptables par une démocratie libérale : le statut des femmes, l’image des Juifs, le refus de l’apostasie, etc. Et à ces problèmes, il faut trouver une solution même s’ils ne donnent pas consistance à un « inconscient collectif » qui ferait des musulmans de France une véritable 5e colonne.

Autre pôle de la confrontation à examiner : l’identité française à laquelle se heurterait cet « inconscient collectif » et qui serait menacée dans son existence même. Mais qu’entend Eric Zemmour par « identité française »? Pour lui, cette identité repose sur un socle constitutif éternel, celui du christianisme et plus précisément du catholicisme, d’un pouvoir autoritaire du type qu’exerçait Clovis, et d’une terre, le domaine royal.

Ce qui vient ensuite au cours de l’histoire, ou qui existe même déjà en marge, est secondaire, accidentel à ses yeux. Ni les Juifs, ni les protestants, ni les futurs immigrés italiens, espagnols, portugais, belges, etc. ne comptent dans la définition de ce socle déjà constitué depuis longtemps quand ils arrivent. L’identité n’est pas pour lui quelque chose qui se forge peu à peu au fil du temps, lestée des données du passé mais aussi des projets d’avenir comme pouvait l’écrire le poète espagnol Antonio Machado : « La patrie, ce n’est pas le sol que l’on foule mais le sol qu’on laboure »… Aux yeux d’Eric Zemmour au contraire, la France ne se constitue pas progressivement sur le temps long, par ce qu’a été le pays des Francs d’Occident puis par les projets de ses dirigeants, leurs réalisations réussies ou manquées : pour lui, un moment surgit où, en une certaine coalescence du pouvoir autoritaire, du catholicisme et d’un lieu, l’essence française se constitue. Pour ceux qui voudront ensuite, dans les siècles qui suivront, s’associer à cette réalité collective, il sera nécessaire de s’assimiler à cette essence immuable même si, comme tout un chacun, ils viennent chargés d’une autre histoire, d’une autre culture, d’une autre religion. Lui-même issu de parents juifs, Eric Zemmour soutient qu’il n’a pu s’assimiler entièrement qu’en abandonnant sa propre identité d’origine et en se définissant désormais comme « Français israélite », reprenant ainsi les termes présents dans le décret Crémieux qui attribua d’office en 1870 la citoyenneté française aux « Israélites indigènes » d’Algérie.

La négation, pour définir la France, de tout ce qui vient du dehors, entraîne donc pour tout nouveau venu cette opération volontariste – et à vrai dire magique car on n’efface jamais son passé quelle que soit l’envie qu’on en a – de suppression de tout ce qu’on fut hors du socle identitaire français. Et en conséquence, il n’est pas d’histoire individuelle d’immigrant qui ne se ramène au choix entre une totale fusion ou un total rejet. D’où la proposition de Zemmour d’interdire aux Français de donner un prénom connoté musulman, tout en acceptant, au nom du socle chrétien de la Nation française, les prénoms venus des Évangiles, sans se rendre compte qu’ainsi il abolit la laïcité de l’État, ou peut-être même en s’en rendant compte avec indifférence : la « neutralité » et la protection de l’exercice des cultes qui reviennent à l’État sont des prérogatives acquises tardivement, bien après le soi-disant « big bang » catholique originel constitutif de la France.

Voilà qui suppose de sa part une conception de la France – et d’ailleurs de tout autre ensemble politique – comme devant être intégralement homogène et même monolithique. Eric Zemmour veut faire retour au modèle de Louis XIV révoquant d’Edit de Nantes.; au modèle du roi d’Angleterre Edouard 1er Plantagenet en 1290 expulsant tous les Juifs; comme le fera aussi en Espagne Isabelle la Catholique ( poussant peut-être dehors les ancêtres de Zemmour) en 1492. Zemmour a beau faire la une de presque tous les journaux comme s’il apportait quelque chose de nouveau : son modèle de société se situe dans un courant nationaliste-catholique xénophobe et illibéral bien connu.

Ces propositions du candidat Zemmour, il faut le dire haut et fort, sont des propositions dangereuses car si le choix qu’on laisse aux millions de Français qui sont plus ou moins de culture musulmane est « l’assimilation intégrale ou l’expulsion », ce programme provoquera des tensions gravissimes.

La gravité de ces perspectives rend presque anecdotique la surprise qu’on peut éprouver devant la posture de Zemmour. Car avec Alain Minc, on peut s’interroger : « Quel inconscient profond, quelles motivations propres à alimenter, à elles seules, une nouvelle saison d’En thérapie, l’ont poussé à s’inventer ce rôle : ressusciter Maurras, essayer d’exercer la même attraction magnétique que l’auteur de Kiel et Tanger sur la droite, la droite extrême, l’extrême droite ? » 

Surprenant mais vrai : Eric Zemmour se fait le chantre de la Révolution nationale qui triompha en Espagne, en 1939 et en France en 1940 et qui, sans doute dans des formes plus acceptables, s’est imposée de nos jours en Hongrie et en Pologne.

La France d’aujourd’hui, en tant que société ouverte, chargée d’histoire, doit favoriser l’intégration de ses citoyens de différentes origines à la culture française, à ses principes, à ses valeurs et à son mode de vie sans pour autant les obliger à nier leur passé.

Il n’a pas été interdit à Charles Aznavour, qui chantait dans la langue de Molière, d’être en même temps ambassadeur de l’Arménie à l’Unesco, ni à Joséphine Baker de chanter en français qu’elle avait deux amours, son pays et Paris, ni aux Français juifs qui ne se disent plus israélites, de se sentir intégralement et simultanément Juifs et Français.

André Senik

Pierre Rigoulot

(crédit photo : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%C3%89ric_Zemmour_2021.png)

Charles Zemmour et Eric Maurras

A la suite de la publication sur notre blog de notre texte dénonçant le modèle monarcho-catholique des positions d’Eric Zemmour, André Senik a retrouvé un article signé dans Libération par Laurent Joffrin, intitulé « Charles Zemmour et Eric Maurras » datant de trois ans !!!, très exactement le 16 octobre 2018. Son statut de document ancien d’un grand intérêt nous autorise, espérons-le à la soumettre à la réflexion de nos lecteurs.

H&L

Cette fois la pensée de droite a franchi la ligne rouge. On le pressentait depuis que l’obsession de l’identité – que certains, hélas, encouragent à l’extrême gauche – a conduit au procès oblique de «l’idéologie des droits humains». Avec Zemmour c’est chose faite. Son Destin Français, dernier opus du publiciste favori de l’extrême droite, ne livre qu’un seul message : les libertés publiques sont désormais un obstacle au salut de la nation. Une phrase résume le livre (p. 191) : «Ignorant les leçons du passé et oubliant les vertus de son histoire, la France saborde son état au nom des droits de l’homme et l’unité de son peuple au nom de l’universalisme.» La liberté : voilà l’ennemie.

Après une introduction personnelle, plutôt bien troussée, Zemmour livre un essai chronologique, de Clovis à nos jours. Le livre se présente comme une contre-histoire qui dégonfle les mythes officiels – ce qui se conçoit. Il déterre en fait l’histoire monarchiste nationaliste telle qu’elle fut diffusée par Maurras, Bainville et quelques autres entre les deux guerres. Une histoire cursive, soigneusement écrite, mais une histoire à œillères, outrageusement partisane.

Pour Zemmour, l’histoire de France commence avec Clovis. Choix significatif. Bien sûr, le roi franc a étendu par la guerre son petit fief de Belgique à un territoire qui évoque l’actuel hexagone, il a choisi Paris pour capitale et, surtout, il s’est converti au christianisme. Pour le reste, le choix est arbitraire : Clovis n’a rien de français (il s’appelle Chlodowig et parle une langue à consonance germanique) et n’a aucunement l’idée d’un pays qui pourrait s’appeler la France. A sa mort, son royaume se désunit et il faut attendre deux siècles pour que Charles Martel reconstitue une entité hexagonale, elle-même englobée dans l’empire de Charlemagne – Karl der Grosse pour les Allemands, qui le revendiquent tout autant – puis de nouveau divisée après le traité de Verdun de 843. A vrai dire, les historiens s’accordent pour dater de Bouvines, ou de la guerre de Cent Ans, l’apparition d’un royaume qui annonce la future France, avec un début de sentiment patriotique. Le choix de Clovis n’a qu’une seule origine : la volonté de célébrer «les racines chrétiennes» du pays.

Tout est à l’avenant : on met en scène un peuple catholique par nature patriote, opposé à des élites cosmopolites. Jeanne d’Arc mobilise le camp armagnac, plus conservateur, contre les Bourguignons alliés aux Anglais, pourtant tout aussi «français» que leurs adversaires. Louis XIII et Richelieu ont cent fois raison de réprimer les protestants, accusés de séparatisme ; Catherine de Médicis tente la réconciliation pendant les guerres de religion, mais bascule du côté des catholiques avec la Saint-Barthélémy que Zemmour justifie à mots couverts pour approuver ensuite l’instauration de l’absolutisme – éloge ému de Bossuet -, régime régressif qui a pour seul mérite d’unifier la future nation. Louis XIV, autre héros zemmourien, expulse les protestants, œuvre pie. Il a pourtant ruiné son peuple et mené des guerres incessantes et vaines. Pas un mot sur le Code noir et l’essor de l’esclavage organisé par Colbert au nom du Roi-Soleil. Les Lumières inoculent à la vieille France l’illusion universaliste qui corrompt l’identité française. Le chapitre sur Voltaire (qui avait certes des défauts) n’est qu’une démolition systématique ressuscitant le vieux réquisitoire réactionnaire contre le philosophe et son «hideux sourire». Robespierre bénéficie d’un éloge paradoxal pour avoir incarné une République impérieuse et nationale. Sans craindre la contradiction, Zemmour porte aux nues l’insurrection vendéenne (classique de la littérature monarchiste) alors qu’elle fut massacrée sans retenue sous l’égide du même Robespierre. Bonaparte est célébré pour avoir mis fin à la Révolution et étendu sur l’Europe une tyrannie dont Zemmour passe sous silence les tares les plus évidentes. Les Anglais puis les Américains sont fustigés comme agents de la mondialisation sans âme. Le Front populaire disparaît, comme sont effacées du récit les conquêtes du mouvement ouvrier. Pétain est réévalué (réhabilité ?) parce qu’il a opposé aux Allemands son «bouclier» complémentaire du «glaive» de la France libre, vieille thèse maréchaliste qui revient à jeter aux orties le travail des historiens contemporains. La théorie du «bouclier» s’effondre d’elle-même quand on remarque que Pétain a poursuivi la collaboration jusqu’au bout pour finir à Sigmaringen après avoir prêté la main à la déportation des Juifs. Drôle de bouclier… Bref, Zemmour ressuscite la vieille histoire maurrassienne, autoritaire, traditionaliste et antisémite, se contentant de remplacer la haine des Juifs par la dénonciation de l’islam. Le livre s’appelle Destin français. Il y avait un meilleur titre : «Action française».

23 Sep 2021


La débandade des États-Unis en Afghanistan et le droit d’ingérence

La débandade des États-Unis en Afghanistan nous oblige à affronter une situation mondiale nouvelle pour nous, nous qui avons été partisans du devoir d’ingérence contre les États criminels.

Reconnaissons d’abord que la justesse politique d’une intervention dont les intentions sont justes se mesure à ses conséquences; or en Irak et en Afghanistan, les suites n’ont pas été probantes.

si nous conservons le devoir d’ingérence, il faut en préciser la raison et les modalités, en le distinguant du « nation building » qui vient de faire naufrage.

Le devoir d’ingérence ne se justifie selon moi que si l’on place les droits de l’homme au-dessus de la souveraineté des États et même au-dessus du droit des peuples à vivre selon leurs règles et leur culture.

L’adage « charbonnier est maitre chez lui » qui justifie le principe de la non-ingérence fut affirmé par Goebbels en 1933 à la tribune de la SDN « Messieurs, charbonnier est maître chez lui. Nous sommes un État souverain et tout ce que dit cet individu ne vous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes, de nos juifs et nous n’avons à subir de contrôle, ni de l’humanité, ni de la Société des Nations. »

Accepter que cela ne nous regarde pas alors que nous en sommes témoins, ce serait renoncer à notre principe premier : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »

Nous avons donc à faire tout notre possible pour protéger les droits et la dignité des autres humains, au nom de notre principe premier.

Exemple : la population de la Corée du Nord.

Si certaines cultures préconisent la soumission totale des femmes et même leur excision, nous devons faire tout notre possible pour protéger et défendre les droits des femmes de ces pays qui le souhaitent.

Aucune trace d’impérialisme dans cette position droit de l’hommiste.

André Senik

Crédit photo: https://www.flickr.com/photos/defenceimages/6347431323

9 Sep 2021


La France à la croisée des chemins?

Selon Eric Zemmour la France serait à la croisée des chemins.

Cette métaphore routière peut servir.

Ce prophète prédit que la France va droit dans le mur puis dans un précipice si elle continue dans la même voie.

Le salut qu’il annonce ne se trouve pas dans une autre direction, qui serait à adopter à la croisée de deux chemins.

Le salut qu’il annonce c’est la marche arrière toute, après qu’on aura fait descendre tous les intrus et qu’on aura fermé toutes les fenêtres ouvertes sur l’extérieur.

Son projet est le retour à la France d’hier, à la fille ainée de l’Église catholique, de race blanche, d’avant l’évolution des moeurs et des mentalités qui ont fait tant de mal à la France, comme aurait pu dire le maréchal Pétain.

D’ailleurs, l’indulgence pour le maréchal Pétain de Vichy qui est affichée d’une façon provocatrice par Zemmour, s’explique sans doute par son refus de la repentance, par son adhésion totale au principe de la préférence nationale, mais aussi par son accord avec l’idée d’une révolution nationale anti-progressiste sur toute la ligne, en rupture consommée avec l’idéal républicain et universaliste.

Si on cherche ses répondants dans le monde actuel, on pourra ranger Éric Zemmour dans le même camp que les catho-nationalistes illibéraux, aux côtés de Viktor Orban et de Mateusz Morawiecki.

Mais si on cherche dans le passé la grande figure historique dont il est le fils spirituel, le mieux est de sortir le portrait d’Isabelle la catholique.

C’est elle qui, au nom de la pureté nationale-catholique de l’Espagne, en a expulsé les Juifs et les musulmans, y compris ceux qui feignaient de se convertir au catholicisme, mais qui ne s’assimilaient pas complètement, puisqu’ils demeuraient secrètement juifs ou musulmans.

Éric Zemmour, qui est un Juif séfarade, reprend à son compte la politique de purification ethnico-catholique dont ses ancêtres ont peut-être été victimes.

Pour montrer patte blanche et race blanche, il en rajoute des tonnes dans la défense d’une francité si purifiée qu’il ne pourrait pas en faire partie.

Par André Senik

Crédit image : https://www.flickr.com/photos/styeb/4664313377

9 Sep 2021


25 août 2021

Comprendre la Politique Extérieure Du Parti Communiste Chinois

Plus que jamais, il nous faut relire 1984 de George Orwell. Le principal message qui émane de la célèbre fiction me semble être le suivant : une fois qu’un régime totalitaire est installé, il est vain de croire et d’attendre que des héros individuels puissent se mettre en réseau et organiser valablement un mouvement intérieur de résistance qui devienne ensuite assez significatif pour obtenir in fine le renversement de ce régime totalitaire.

S’il fallait des vérifications supplémentaires de la validité de ce message d’Orwell, il suffit de se référer au sort tragique que le régime totalitaire chinois réserve non seulement aux personnalités et aux militants pro-démocratie mais aussi aux personnages simplement susceptibles de porter ombrage au pouvoir monopolistique du Parti Unique ; il suffit de se référer à l’ impuissance relative que connaissent malheureusement les résistants ouïghours face au rouleau compresseur que le Parti Communiste Chinois déploie au Sinkiang contre leur population ; il suffit de se référer à la chape de plomb que, depuis le 30 juin 2020, en abolissant brusquement le statut spécial de Hong Kong, le Parti Communiste Chinois a fait tomber sur le territoire, transformant les millions de Hong-Kongais, qui avaient pendant plusieurs mois manifesté héroïquement dans la rue pour la démocratie, en autant de personnes atomisées et terrorisées parce que désormais menacées arbitrairement de lourdes années d’emprisonnement.

En réalité, Orwell a raison : une fois qu’un régime totalitaire est installé, il est quasiment « indégommable » par un mouvement intérieur.

C’est donc préventivement que les populations concernées doivent agir pour empêcher que des minorités significatives, radicalisées et organisées autour d’une idéologie particulière, n’installent un régime totalitaire.

Rappelons à ce sujet que juste après le Coup d’Etat opéré par Lénine en octobre 1917, les Bolcheviques ne recueillirent que 23 % des suffrages à l’élection Constituante de Russie de novembre 1917 (ce qui vérifie le manque d’adhésion populaire aux Bolcheviques et à leur putsch). Rappelons aussi qu’aux élections législatives de novembre 1932, peu avant son Coup de force de mars 1933, Hitler n’avait recueilli que 33% des suffrages.

Un tel manque initial d’adhésion populaire n’a pourtant empêché ni l’instauration par les Bolcheviques de leur régime totalitaire en URSS (il aura duré 74 ans), ni l’instauration d’un autre régime totalitaire par Hitler en Allemagne (un régime que la majorité de la population allemande défendit jusqu’au bout face aux armées alliées).

Pour aller plus loin dans l’appréhension de la solidité ou, au contraire, de la vulnérabilité des régimes totalitaires, il faut prendre en compte deux observations majeures depuis que le phénomène totalitaire est apparu (au début du XXème siècle).

Première observation : nombre de régimes totalitaires restent durablement en place et n’ont même jamais été renversés depuis leur instauration (Chine depuis 1949, Corée du Nord depuis 1953, Cuba depuis 1965, Syrie depuis 1970, Vietnam depuis 1975, Iran depuis 1979, Venezuela depuis 2000). Cela confirme, hélas, la robustesse des régimes totalitaires une fois qu’ils sont installés.

Deuxième observation. Il se trouve que quelques régimes totalitaires, même très importants, ont quand même fini par chuter : l’Allemagne nazie et le Japon de Hiro Hito en 1945, les Khmers rouges au Cambodge en 1979, l’Argentine des colonels en 1982, l’URSS en 1991. Mais si ces quelques régimes totalitaires ont fini par chuter, ce ne fut pas principalement en conséquence d’un mouvement intérieur de résistance mais principalement en conséquencede leurs échecs en politique extérieure :respectivement, la défaite en 1945 de Berlin et Tokyo dans la Deuxième guerre mondiale, l’intervention en 1979 de l’armée vietnamienne au Cambodge, la défaite en 1982 des colonels argentins aux Malouines, la défaite de l’URSS en 1991 largement imputable à deux facteurs de politique extérieure (l’enlisement de l’Armée Rouge en Afghanistan et ce qu’on a appelé la Guerre des Etoiles).

Si l’on conjugue ces deux observations distinctes, on en conclut que la vraie vulnérabilité qui pèse sur les régimes totalitaires avérés provient de leur environnement extérieur.

C’est précisément parce qu’il est conscient que subsiste une vulnérabilité extérieure (pour son régime totalitaire comme pour les autres) que le Parti Communiste Chinois a adopté autour de 1990 une stratégie ambitieuse qu’il déroule méthodiquement depuis plus de 30 ans.

De quoi s’agit-il ?

En 1989, le Parti Communiste Chinois s’employa à réprimer dans le sang, à Tian Anmen, le mouvement pro-démocratie le plus important qu’ait connu la Chine. Ne se contentant pas d’avoir surmonté ce mouvement pro-démocratie par une répression sanglante, le Parti Communiste Chinois a tenu à analyser et a conclu ceci : pour garantir totalement la pérennité de son régime totalitaire, la répression intérieure ne suffit pas ; il lui faut aussi « se protéger de l’extérieur ».

De ce point de vue, il lui devenait en particulier insupportable que les Etats Unis puissent continuer à démontrer concrètement, à la population chinoise et aux autres populations du monde, que la démocratie était parfaitement compatible avec la prospérité économique et la puissance géopolitique ; le Parti Communiste Chinois considérait (sans doute à juste titre) que cet exemple américain avait même beaucoup contribué à ce que la jeunesse chinoise ose prendre le risque en 1989 de réclamer la démocratie par des manifestations de rue prolongées.

Depuis lors, l’objectif prioritaire du PCC en politique extérieure consiste à éradiquer de la planète les régimes démocratiques et l’idée même de démocratie.

Cela se traduit par une politique extérieure qui revêt trois dimensions complémentaires :

Première dimension : la Chine soutient systématiquement les régimes totalitaires et les régimes dictatoriaux et les aide à réprimer et à vaincre les mouvements pro-démocratie, très importants et très héroïques, qui prennent le risque de manifester et de lutter contre eux. C’est ce que l’on a vu dans les dernières années en Iran (2009 puis 2017/2018 et encore 2019/2020), en Syrie (2011/2016), au Venezuela (2015/2019), au Zimbabwe (2019), au Soudan (2019), en Algérie (2019), en Thaïlande (2020/2021), en Birmanie (2021), en Biélorussie (2021). Dans tous ces pays évoqués, le Parti Communiste Chinois s’est tenu et se tient encore contre les populations et derrière les régimes antidémocratiques (qu’ils soient dictatoriaux ou totalitaires) et leurs forces de répression.

Deuxième dimension : la Chine s’active à resserrer les liens entre les régimes totalitaires avérés. On voit ainsi se constituer sous nos yeux un véritable Front des Régimes Totalitaires dont le noyau dur est la Chine et qui regroupe autour d’elle la Corée du Nord, Cuba, le Venezuela, la Russie, la Biélorussie et ce régime totalitaire théocratique qu’est l’Iran avant d’accueillir probablement en son sein un autre régime totalitaire théocratique, celui des Talibans. Ce Front bien entendu a vocation à admettre aussi des régimes dictatoriaux qui ne sont pas (ou ne sont pas encore) des régimes totalitaires avérés.

Troisième dimension : la Chine vise à infliger une défaite définitive aux Etats Unis. Si l’ensemble de la planète devait passer sous le joug de divers totalitarismes selon le souhait de Pékin et de Moscou, le Parti Communiste Chinois serait pleinement rassuré : il n’y aurait plus d’environnement extérieur à partir duquel son régime totalitaire ou les autres régimes totalitaires pourraient être déstabilisés. Le jour où le monde entier serait entièrement soumis à divers régimes totalitaires, les libertés individuelles et les droits humains seraient éradiqués partout et définitivement. C’est dans cette optique que la Chine et ses alliés sont décidés à infliger une défaite définitive aux Etats Unis.

Une défaite géopolitique majeure des Etats Unis serait en effet aussi une défaite de tous les pays démocratiques. A part les Etats Unis, aucun autre pays démocratique n’a la capacité militaire de s’opposer valablement à l’Armée Rouge ou à l’Armée Populaire de Libération. Si les Etats Unis étaient vaincus par la Chine et le Front des Régimes Totalitaires, ce serait donc un triomphe planétaire pour le camp totalitaire et un effondrement dramatique de tout le camp démocratique. Depuis que, fin juin 2021, à l’occasion du centenaire du Parti Communiste Chinois, Xi Jinping a déclaré, devant les millions de militaires de l’Armée Populaire de Libération réunis au garde à vous devant des écrans géants décentralisés, qu’il leur fallait préparer la guerre, il est devenu encore plus évident que la Chine et le Front des Régimes Totalitaires visent désormais à infliger une telle défaite décisive aux Etats Unis.

Ces trois dimensions de la politique extérieure du Parti se complètent pour réaliser les deux objectifs jumeaux qu’il poursuit depuis 1989 : instaurer une hégémonie impérialiste de la Chine sur le monde mais aussi et surtout détruire tout fonctionnement démocratique sur la planète afin de préserver définitivement son régime totalitaire en Chine. Ce sont ces deux objectifs jumeaux que Xi Jinping résume d’ailleurs par une formule hypocrite, celle du « rêve chinois ».

Face à cette redoutable stratégie du Parti Communiste Chinois, la responsabilité qui incombe aux pays démocratiques et aux démocrates, c’est de tout mettre en œuvre pour y faire obstruction, c’est en particulier d’organiser, autour des Etats Unis, l’alliance, politique et militaire, la plus large possible et la plus solide possible, des pays démocratiques.

Dominique Duel

(crédit photo : https://www.flickr.com/photos/remkotanis/8165922995)

27 Août 2021


Les talibans au pouvoir

C’est naturellement aujourd’hui un jour de deuil pour tous les partisans d’une démocratie libérale. Triomphent à Kaboul le fanatisme religieux, le machisme le plus cruel, la haine de la liberté de critique, l’hostilité au monde qu’on dit occidental.

Nous ne sommes pas spécialistes de l’Afghanistan. C’est une bonne raison pour ne pas nous lancer ici dans des prises de position péremptoires. Pire : nous ne nous sommes pas beaucoup préoccupés de l’Afghanistan quand la lutte était encore indécise contre les islamistes qui viennent de triompher. Il est vrai que nous avions beaucoup à faire dans notre propre pays et en Europe où prospèrent d’autres formes d’hostilité à la démocratie libérale : l’autoritarisme sous la conduite d’un Chef y fait recette chez certains, les pressions et la subversion feutrée d’un communisme chinois riche et mondialement ambitieux vont grandissantes, le communautarisme islamiste tente de s’imposer, tout comme les vues étroites d’une partie de la population, globalement satisfaite de son sort mais vive à dénoncer son président, bouc émissaire des effets négatifs d’une Ecole longtemps peu exigeante, d’une Justice souvent laxiste, de réseaux sociaux moins occupés de pensée, rationnelle ou raisonnable, que de rumeurs et de soupçons.

La victoire des talibans illustre une fois de plus la difficulté à faire triompher la liberté par une intervention militaire. Les peuples suivent leur chemin, dans les conditions économiques, politiques, culturelles, qui sont les leurs. On peut les aider prudemment à privilégier la liberté de critique et la raison, ou l’égalité de droit entre les sexes. On ne saurait leur imposer ni même se substituer à eux pour les défendre.

La victoire des talibans illustre aussi la courte vue des activistes politiques ou sociaux : où sont les féministes promptes sous nos cieux à dénoncer les hommes ? Elles n’ont guère fait de bruit contre ceux qui s’apprêtent à boucler loin de la vie publique la moitié – féminine – de la population.

La victoire des talibans illustre encore la puissance du nationalisme, qu’il se vête ou non de religion. Le point commun des talibans issus des différents populations d’Afghanistan, c’est le refus d’une pensée et d’un mode de vie qui viennent d’ailleurs. Minoritaires, les Afghans qui ont soutenu les efforts du monde occidental pour changer leur pays, ont évidemment perdu.

Il faut cependant se rappeler qu’une idéologie, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou marxiste-léniniste, ne suffit pas à nourrir des millions de gens. Les talibans ont rendez-vous une fois de plus avec les dures réalités économiques et sociales. A moins d’une aide économique substantielle, que la Chine, eh oui, est susceptible de fournir pour des raisons intéressées, leurs promesses d’un retour aux traditions d’un Afghanistan heureux, ne seront pas tenues.

L’histoire ne s’arrête pas à Kaboul. Si nous comprenons mieux le sens de cette victoire et en retenons les leçons, les malheureuses victimes des horribles attentats perpétrés par les talibans pendant des années, mais aussi les soldats gouvernementaux et américains tombés face aux combattants islamistes, ne seront pas morts pour rien.

Pierre Rigoulot

(crédit photo : https://www.flickr.com/photos/camafghanistancam/4423410154)

16 Août 2021


 Brèves de blog (8)

1- 100 dollars pour prouver sa loyauté ?

Les travailleurs nord-coréens en Russie (ils sont quelques milliers) se voient retenir sur leur salaire l’équivalent de 100 dollars en plus des importantes ponctions gouvernementales habituelles, destinés au « fonds de loyauté » pour aider à couvrir les dépenses de constructions nouvelles entreprises à Pyongyang

2- Carl Gershman

Carl Gershman, qui dirigeait avec beaucoup d’intelligence et de souplesse la National Endowment for Democracy (NED), une institution d ‘aide à la défense des droits de l’homme partout dans le monde, a pris sa retraite. Créée en 1983 à l’initiative du Président Reagan, la NED soutenait la liberté d’entreprise, le syndicalisme libre. Elle aidait des centaines d’ONG dédiées à la défense de la démocratie et des droits de l’homme à travers le monde et favorisait leur réflexion via des colloques, des revues, en s’inspirant des fondations (stiftungen) instituées par les grands partis allemands au sortir de la deuxième guerre mondiale. La NED fut active en Grande-Bretagne, en Australie, à Taïwan, dans l’Union européenne, en Corée du sud.

Une des motivations de la NED était d’éviter le discrédit attaché aux aides secrètes américains comme on avait pu le constater avec l’aide apportée au Congrès pour la liberté de la culture. Alimentée surtout par des fonds privés, la NED défendait la démocratie y compris contre des alliés du gouvernement américain, certes utiles, mais défaillants quant au respect des droits de l’homme..

Gershman avait été visé par des sanctions chinoises pour son soutien au mouvement ouïgour ou aux jeunes manifestants de Hong-Kong.

Il sera remplacé par Damon Wilson dont la tâche sera lourde. Les ennemis de la démocratie sont divers, puissants et ne vivent pas tous en dehors des Etats démocratiques!

3 Acheter chinois ?

Le 31 juillet 2021, la Sûreté de l’État belge a mis en garde les utilisateurs de téléphones de marques chinoises contre les risques d’espionnage. Il existe, souligne-t-elle, une « interaction systématique et profonde entre ces entreprises et le gouvernement chinois (…),Par exemple, la loi chinoise sur le renseignement national oblige toutes les sociétés chinoises à collaborer avec les services de renseignement. »

« En plus de la confusion entre ces entreprises et les autorités chinoises, d’autres pays (notamment les Pays-Bas et les États-Unis) ont déjà exprimé leurs inquiétudes par rapport aux entreprises de télécoms chinoises et aux risques en matière de respect de la vie privée et de sécurité nationale. » rapporte La Libre Belgique.

OnePlus et Xiaomi n’ont pas réagi. Le porte-parole belge d’Oppo a quant à lui déclaré que l’entreprise est active dans plus de 40 pays et régions du monde entier et entretient des relations positives avec les gouvernements et instances dirigeantes des pays dans lesquels elle est présente. « Nous travaillons en conformité avec toutes les lois et règlementations locales », a-t-il assuré.

4 Une bonne surprise au Vénézuela ?

Faut-il qualifier, comme le fait la revue Conflits Orbis géopolitique du 20 juillet 2021, de « bonne surprise », un certain nombre de mesures économiques nouvelles, et y voir « la fin du socialisme » au Venezuela? Nicola Maduro a opéré un grand virage économique, il est vrai, en ouvrant les frontières et en baissant les taxes. « Les monnaies étrangères sont de nouveau acceptées, notamment le dollar et l’euro. 60% des échanges se font désormais en dollar, et même parfois en euro, écrit la revue Conflits. Les banques suivent le mouvement en permettant les paiements en devises étrangères et en acceptant les dépôts sur les comptes. Les résultats de cette libéralisation sont visibles : les produits de base se trouvent de nouveau en magasin. Les pénuries sont finies, les Vénézuéliens peuvent, au moins dans les villes, acheter de la nourriture, du sucre, des produits hygiéniques, toute chose qui faisaient jusqu’alors défaut. Les magasins d’État ont été privatisés, ce qui met un terme aux longues files d’attente. L’économie du pays est en train de se redresser, même s’il reste encore beaucoup à faire. Près de 5 millions de Vénézuéliens sont partis, sans être certains de pouvoir revenir dans leur pays». Et surtout, on attend encore le signe d’une ouverture politique.

5- Corée du Nord : une mauvaise passe

La Corée du Nord connaît une très mauvaise passe en matière d’alimentation. Les fréquentes vagues de chaleur et la faiblesse du système d’irrigation, les inondations, les sanctions onusiennes suite aux essais nucléaires et la lutte draconienne menée contre la covid 19 n’en sont pas responsables, mais elles vont dans le sens de cette énième démonstration de l’inefficacité des agricultures de type soviétique.

On est loin de la famine des années 1990. Mais Kim Jong-en a publiquement admis ces difficultés – façon de reconnaître la gravité des faits mais aussi de susciter l’accroissement de l’aide internationale.

La mobilisation annoncée de la population suffira-t-elle à faire face à la situation?

Le journal du Parti, le Rodong Shinmun, écrivait le 21 juillet : « Avec une volonté persévérante, nous menons la bataille pour empêcher les dommages dus aux hautes températures ».

6- Les brillants alliés des communistes cubains

Le 2 août, la Corée du Nord a dénoncé les Etats-Unis pour son ingérence dans la vie publique cubaine en suscitant des manifestations et des troubles dans l’île.. Le communiqué nord-coréen accuse les Etats-Unis de procéder à des manipulations dans les coulisses et de chercher un prétexte à de nouvelles sanctions, faisant allusion aux décisions américaines intervenues à la suite de la répression des manifestations.

Cela n’est pas moins que la quatrième fois, depuis la mi-juillet, que la Corée du Nord dénonçait les Etats-Unis pour provocation à l’instabilité à Cuba.

7- Autodafés chinois

Chine : autodafés à Kumming, dans le Yunnan, organisés par le Ministère de la Sécurité publique. Manière d’éduquer les masses dans le cadre du centième anniversaire du Parti communiste chinois.

200 personnes auraient été invitées à participer à cette cérémonie pilote – policiers, lycéens et « représentants des masses » – qui va montrer la voie à d’autres opérations du même genre. Une vidéo a d’ailleurs été prise et elle sera largement diffusée. Même la répression – en l’occurrence contre la secte Falungong – doit être bien encadrée!

8- Un « laboratoire républicain »

Un « laboratoire républicain», regroupant élus, intellectuels et chefs d’entreprise, sera semble-t-il lancé à la rentrée par le Ministère de l’Education nationale. Une cinquantaine de parlementaires planchent sur le projet mais aussi Caroline Fourest, Jacques Julliard, Richard Malka, Dominique Schnapper, Manuel Valls, Francis Chouat et quelques autres – pas nécessairement rattachés à la majorité LREM. Contre le « wokisme » comme contre l’islamisme politique ou l’expansionnisme de la Chine, Jean-Michel Blanquer cherche à forger les outils d’une réflexion solide.

9- Décès de Serge Kovalev

Dissident de la première heure. Sergueï Kovalev est mort le 9 août à l’âge de 91 ans. Ce biologiste de formation faisait circuler dès 1968 dans les milieux scientifiques des pétitions de soutien aux écrivains Siniavski et Daniel, jugés pour propagande antisoviétique». 

En 1969, il fit partie des fondateurs du « Groupe d’initiative pour la défense des droits de l’homme en URSS », la toute première ONG indépendante de défense des droits de l’homme en Russie soviétique..

En 1974, Kovalev fut condamné à sept ans de camp en Sibérie et à trois ans de plus en exil.

Lors des premières élections libres en URSS, en 1990, il fut élu au Congrès des députés du peuple de Russie où il fit adopter une loi de réhabilitation des victimes de la répression politique.

Après la dissolution de l’URSS, il joua un rôle important dans la création de la Fédération de Russie, participant à la rédaction de sa Constitution. Député à la Douma, de 1993 à 2003, il devint le premier Défenseur des droits de la Fédération de Russie en 1993.

En 1994, il s’engagea contre l’intervention russe en Tchétchénie et finit par démissionner de son poste de Défenseur des droits pour protester contre la poursuite de la politique russe en Tchétchénie.

En 2000, il appela à voter contre Vladimir Poutine, qu’il jugeait «déterminé à construire un régime policier autoritaire ». Kovalev est alors peu à peu marginalisé et jugé « antirusse ». Sa critique de l’annexion de la Crimée et de l’agression contre l’Ukraine restera sans grands effets.

10 L’arsenal nucléaire chinois au-delà de la simple dissuasion?

La Chine semble avoir construit récemment en Mongolie intérieure un silo de lancement de missiles nucléaires. Une trentaine d’autres seraient en construction, ce qui laisse présager la recherche d’une parité avec les stocks de lanceurs russes et américains. Des experts américains n’hésitent pas à présenter ces travaux comme le signe d’une « rupture stratégique » de la part des militaires chinois qui abandonneraient ainsi la stratégie de la simple dissuasion fondée sur la menace d’une riposte à une frappe nucléaire.

   

16 Août 2021


 L’assassinat d’un prêtre: est-ce la faute à l’État de droit?

« Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne« .  L’assassinat du prêtre catholique Olivier Maire par un catholique rwandais qu’il accueillait et protégeait en toute connaissance de la dangerosité de son protégé, et donc des risques qu’il courait à le mettre hors d’atteinte de la justice des hommes, fait penser à cette première phrase des Misérables.

Cet assassinat a d’abord été spontanément rapproché des crimes commis par des islamistes rendus plus ou moins déments par l’islamisme.

Ce rapprochement spontané était sans doute psychologiquement normal, mais il s’est avéré rationnellement et politiquement infondé, car l’assassin ne fait pas partie de l’immigration musulmane. Pour la même raison, incriminer la non-reconduite à la frontière des immigrés illégaux était totalement hors sujet.

Tous ceux qui ont crié trop tôt contre l’exécutif ont perdu là une occasion d’y réfléchir à deux fois avant de prendre une position publique.

La seule question qui s’imposait en cette occurrence tragique était « qu’est-ce que la justice aurait dû faire de cette personne psychiatriquement dangereuse, et plus généralement de toute personne psychiatriquement dangereuse qui est présente sur notre sol, qu’elle soit française ou étrangère, et qui n’a sa place ni dans l’espace public, ni dans un tribunal ni en prison ? »

Nous avons besoin d’établissements qui soient à la fois dispensateurs de soins respectueux de la personne de l’interné d’office, et responsables de la mise hors d’état de nuire de personnes dangereuses pour la société.

Ni les abus monstrueux commis dans les hôpitaux psychiatriques par les régimes totalitaires contre leurs opposants, ni les cas de maltraitance dont ont – peut-être – souffert des personnalités comme Antonin Arthaud, ne doivent pas empêcher les sociétés démocratiques de soigner les personnes qui sont psychiatriquement dangereuses et de les empêcher de nuire.

Il nous faut tourner la page du romantisme anti-psychiatrique qui revenait à nier la pathologie mentale.

Les protestations populistes contre les règles du droit qui ont suspendu la mesure d’expulsion du territoire ont visé prioritairement l’Union européenne, puis l’État de droit, tous deux accusés de priver le peuple français de son pouvoir souverain.

Le droit européen n’émane pas d’une puissance étrangère à laquelle nous serions soumis sans notre aval. Les pays membres sont des associés volontaires qui se plient aux règles communes qu’ils se sont données.

Quant au règne du droit, que les populistes et les autocrates prétendant opposer à la souveraineté des peuples, sa première raison d’être est qu’un peuple n’est pas une personne homogène ayant une seule volonté et un seul intérêt. Le droit a pour mission première de soumettre les conflits existants à l’intérieur du peuple à des règles communes s’appliquant également à tous.

André Senik

(crédit photo : PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Anthony Billaud  https://www.leparisien.fr/faits-divers/meurtre-du-pere-olivier-maire-en-vendee-un-suspect-au-parcours-chaotique-09-08-2021-ZCZYDQSKZZAHJP2KAVJUF77FKM.php)

13 Août 2021


Chine : l’« avantage » stratégique d’une Justice aux ordres

Nous savons qu’en Chine, comme dans tout Etat marxiste-léniniste, la justice est aux ordres du pouvoir exécutif, qu’elle se trouve très concrètement, constamment, soumise à la tête du Parti Communiste. 

L’actualité nous fait constater, une fois encore, que cette caractéristique constitue un sérieux avantage de négociation avec les Etats occidentaux. Comme du temps de l’URSS quand un de ses espions, ou agents, important, était démasqué et arrêté en Occident : à défaut de véritable espion détenu et échangeable, le PCUS faisait alors arrêter un Occidental sous n’importe quelle raison ou prétexte. Ou alors on utilisait des prisonniers politiques ou, par exemple, un Soviétique incarcéré pour délit d’opinion qui avait la chance insigne d’être connu en Occident.  Ensuite on négociait une libération, réciproque mais généralement déséquilibrée. Tel l’échange, en 1976, entre Luis Corvalan, secrétaire général du PC chilien et Vladimir Boukovski, enfermé dans un « asile psychiatrique » depuis une dizaine d’années, car déclaré « fou » pour avoir exprimé une pensée divergente de la ligne du Parti.

La RPC procède de même aujourd’hui

Meng Wanzhou,  fille du fondateur de Huawei, et directrice financière du leader mondial des équipements et réseaux 5G, d’une importance de contrôle stratégique extrême, comparait jusqu’au 20 août devant une Cour canadienne qui statuera sur son extradition vers les Etats-Unis. Mme Meng est officiellement soupçonnée de fraude bancaire liée aux sanctions contre l’Iran. Bien sûr la réalité est sans doute plus complexe, Madame Meng étant forcément aussi un agent d’influence et de corruption, inféodée au Parti. En Occident on tente aussi parfois de trouver une raison secondaire en vue de mettre un criminel hors d’état de nuire, ainsi Al Capone, n’a pu être emprisonné qu’à la suite d’une inculpation de fraude fiscale. La Chine elle évite de faire émerger le vrai fond du problème et évoque des manigances américaines en vue d’abattre une entreprise rivale.

Selon l’ambassadeur du Canada en Chine, Dominic Barton, il ne fait guère de doute que c’est la comparution actuelle de Meng Wanzhou qui conduit les autorités chinoises à utiliser trois Canadiens détenus en RPC. La Chine veut absolument éviter un procès aux USA, lequel générerait un déballage qui lui serait extrêmement préjudiciable quant à sa quête de pouvoir sur le monde et les cerveaux.

Il s’agit d’abord de Michael Spavor, détenu arbitrairement depuis décembre 2018. Il avait été appréhendé quelques jours après l’arrestation au Canada de Meng Wanzhou en date du 01-12-2018. Après un procès à huis clos, il vient d’être condamné à 11 ans de prison pour « espionnage ». Il aurait photographié des avions militaires. Défense de rire. Michael Spavor, grâce à ses relations, permettait à des Occidentaux d’entrer en contact avec les autorités nord-coréennes et ce jusqu’au leader suprême, Kim Jong Un, qu’il avait rencontré à plusieurs reprises.

A noter qu’un autre ressortissant canadien, Michael Kovrig, ancien diplomate, a été interpellé en même temps que l’autre Michael, et ce, sous un prétexte similaire : l’espionnage.

Comme en cette matière les Etats communistes ne font jamais dans la demi-mesure, presque simultanément, un tribunal chinois a confirmé en appel la condamnation à mort d’un autre Canadien, Robert Lloyd Schellenberg, inculpé de trafic de drogue.

Voici une nouvelle illustration du fait que, dans les marchandages internationaux, pouvoir user à volonté d’une justice qui répond instantanément aux ordres du Parti procure à la Chine un avantage indéniable sur les régimes pluralistes.

Tout comme est patent, en matière de désinformation, le déséquilibre de la latitude d’action entre Etat contrôlant l’information et société ouverte, un gouvernement contrôlant le pouvoir judiciaire, et ne se trouvant, en outre, en rien contraint de se soucier des droits de la personne, dispose de moyens de pression hors de portée des Etats démocratiques.

Pierre Druez

(crédit photo : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Meng_Wanzhou_at_Russia_Calling!_Investment_Forum.jpg)

12 Août 2021


6 Août 2021

Le Monde Diplomatique et le Parti Communiste Chinois

Chose étrange, le Monde Diplomatique, qui s’exprime très volontiers sur la plupart des pays de la planète, s’exprime très peu souvent sur la Chine (pourtant le plus grand pays de la planète par sa population et par son PIB depuis 2014). Le Monde Diplomatique lui-même reconnaît avoir publié seulement cinq articles importants à ce sujet depuis 1999.

Un tel comportement d’abstention n’est sans doute pas fortuit. La Rédaction du Monde Diplomatique n’est pas à l’aise dès lors qu’il s’agit de reprocher publiquement au Parti Communiste Chinois ses exactions dans de multiples domaines. C’est sans doute son antiaméricanisme, bien connu et presqu’obsessionnel, qui l’amène à évoquer le moins possible le Parti Communiste Chinois, en sorte de ne pas avoir à lui adresser de reproches.

Néanmoins, le Monde Diplomatique ne pouvait pas laisser passer le centenaire du Parti Communiste Chinois sans en prononcer le bilan qu’il retirait. On trouve en tout cas dans son numéro daté de juillet 2021 un grand article qui en tient lieu et qui est intitulé : « De Mao Zedong à Xi Jinping, un parti pour le renouveau national ». C’est un professeur de Sciences Po, Monsieur Jean-Louis Rocca, que le Monde diplomatique a chargé de l’exercice.

Compte tenu de ce que le Parti Communiste Chinois a défrayé l’actualité internationale par ses multiples exactions, on se serait attendu à ce que son bilan soit établi au regard de sa contribution (positive ou négative) aux droits de l’homme en Chine au cours des 100 années qui ont séparé 1921 et 2021 avec un accent particulier sur les 72 années (1949 à 2021) au cours desquelles le Parti a exercé sans interruption, le pouvoir – tous les pouvoirs.

Point du tout. Monsieur Rocca a délibérément choisi de juger le Parti Communiste Chinois au seul regard de sa fidélité à ses origines et en particulier au marxisme-léninisme qui était, initialement en tout cas, sa doctrine de référence. Monsieur Rocca nous déroule ainsi les quelques contorsions du Parti à l’égard de sa doctrine : dans sa période d’opposition, celui-ci, conformément à sa doctrine, s’adresse initialement aux ouvriers (alors très peu nombreux, trop peu nombreux à son goût) puis il s’en détourne pour cibler sans succès les paysans pauvres ; dans sa période au pouvoir, le Parti, à partir de 1978, effectue de nouveaux virages en accueillant dans ses rangs beaucoup de diplômés et même de chefs d’entreprise et surtout en basculant du collectivisme au capitalisme.

Chose incroyable, dans son rappel historique, Monsieur Rocca se dispense de rappeler que c’est par un coup de force militaire que le Parti Communiste Chinois s’est emparé du pouvoir en 1949 et s’est imposé immédiatement comme Le Parti Unique.

Mais Monsieur Rocca a sans doute conçu son article pour ne jamais avoir à recourir aux mots qui fâcheraient Pékin.

Jamais dans l’article, le régime que le Parti impose à la population chinoise n’est caractérisé comme totalitaire.

Jamais dans cet article, il n’est procédé non plus à une énumération, même embryonnaire, des très graves exactions que ce régime a commises. Ainsi ne sont mentionnées :

  • Ni les victimes de la grande famine que Mao imposa aux paysans (comme avant lui Staline aux paysans russes et surtout ukrainiens) ;
  • Ni les persécutions à grande échelle infligées pendant la Révolution Culturelle à certaines catégories sociales (aux intellectuels en particulier);
  • Ni l’imposition de la politique de l’Enfant Unique (pour les habitants des zones urbaines) ;
  • Ni le chômage imposé brutalement (après 1978) par le Parti aux populations des provinces intérieures assorti d’une interdiction pour elles de migrer vers les provinces côtières en sorte que se constitue, de 1978 à aujourd’hui, une population de 288 millions de mingong (qui représentent un tiers environ de la population en âge de travailler et qui constituent un segment totalement séparé du reste de la population chinoise) qui sont, pour la plupart, des ouvriers d’usine sans aucune défense sociale surexploités par les entreprises manufacturières de la zone côtière ;
  • Ni la répression brutale et sanglante d’un immense mouvement populaire qui avait pris le risque immense de sortir dans la rue pour réclamer la démocratie (Tian An Men, juin 1989) ;
  • Ni l’emprisonnement soudain (sans motif annoncé, sans procès ni recours) assorti de tortures (physiques et mentales) pour de très nombreux militants prodémocratie ou même pour des citoyens que le Parti juge non conformes à ses normes ;
  • Ni la répression, atroce et sanglante, (principalement entre 1949 et 1969) de la minorité tibétaine (minorité à la fois ethnique, linguistique et religieuse) ;
  • Ni l’introduction de la reconnaissance faciale généralisée et l’institution du score social qui introduit un système de punitions automatiques pour les Chinois qui dévient des normes de conformité imposées par le Parti ;
  • Ni l’abolition unilatérale (juin 2020) par Pékin du traité anglo-chinois qui instituait, de 1997 à 2047, un minimum de vie démocratique pour les habitants de Hong Kong ni la répression sévère qui s’abat sur les nombreux militants qui, avec le soutien quasi-unanime de la population, cherchent à résister à cette décision ;
  • Ni la répression, atroce et sanglante, au Sinkiang, principalement depuis 2014, de la minorité ouïghoure (à la fois ethnique, linguistique et religieuse) ; dans ce dernier cas d’ailleurs, le Parti Communiste Chinois se défend de l’accusation de génocide qui est portée contre lui, en invoquant, très spécieusement, que le nombre officiel des victimes décédées reste limité et en omettant, délibérément, de prendre en compte les très nombreuses victimes qui ne survivent que très difficilement après qu’il leur ait fait subir un emprisonnement et un travail forcé accompagnés de tortures physiques et mentales, ou encore de viols ou de stérilisations forcées.

Encore une fois, il est proprement inadmissible de tirer le bilan de 100 ans d’existence du Parti Communiste Chinois sans porter à son passif une telle énumération de forfaits horribles. Imagine-t-on tirer le bilan du Parti Nazi sans porter à son passif le génocide des Juifs et des Tziganes ?

A dire vrai, Monsieur Rocca a choisi de s’adresser à ceux qui sont restés marxistes-léninistes (ou à ceux qui n’ont pas complètement coupé le cordon ombilical avec lui). Ce qui en réalité l’intéresse, c’est de démontrer et de conclure que le Parti Communiste Chinois est resté fidèle à sa vocation : « Loin d’avoir trahi, le Parti Communiste Chinois reste fidèle à deux principes ».

Et qu’importe si cette vocation l’a amené à devenir un Léviathan toujours plus monstrueux et toujours plus menaçant, pour sa population comme pour le reste du monde.

Laissons Monsieur Rocca à sa démarche beaucoup trop particulière. Relevons quand même qu’en choisissant la plume de Monsieur Rocca pour rendre compte du centenaire du Parti Communiste Chinois, le Monde Diplomatique, une fois encore, montre qu’il préfère défendre le marxisme-léninisme (en dépit même de ce qu’il a toujours mené au totalitarisme) plutôt que de défendre les droits de l’homme, les libertés et la démocratie libérale.

Dominique Duel

(crédit photo : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:FF_Yoga_(4197323321).jpg)

Réponses

Il n’est pas surprenant que Le Monde diplo publie un article qui préfère passer sous silence les crimes du communisme chinois. Ce qui est inquiétant, Dominique Duel c’est que, comme vous le précisez, l’auteur de l’article est professeur a Sciences Po. Cela donne une idée de l’impartialité et du sérieux des recherches qu’il doit mener et des cours qu’il doit donner a ses élèves de Sciences Po.

Le Monde diplomatique, fondé par Hubert Beuve-Mery, était destiné à ses débuts aux cercles diplomatiques et aux grandes organisations internationales. Tout change lorsque Claude Julien prend la direction du journal; c’est l’époque ou j’ai cessé de le lire. Tout comme j’ai arrêté de lire Le Monde de Jacques Fauvet lorsqu’ils ont titré en première page  » Saigon libérée » en 1974. Jacques Fauvet avait reconnu du bout des lèvres, sur le plateau de l’émission Apostrophes de Bernard Pivot, que  » c’était une erreur ».

Quant au Monde diplo, après sa tendance altermondialiste (Bernard Cassen) il représente maintenant le courant de la gauche radicale, la gauche de la gauche comme l’explique un article du Monde du 14/02/2017. Cet article fait l’apologie du Monde diplo qui, selon la journaliste du Monde, « dénonce les partis pris et les conformismes ». Ignacio Ramonet a été membre du journal dirigé maintenant par Serge Halimi. On voit donc les partis pris…Il est ironique de voir sur son site internet que Le Monde diplo se présente comme « un mensuel critique d’informations et d’analyse » (sous-entendant une seule critique : la critique marxiste-léniniste pour analyser le monde comme il va).

Jacques Carbou

Merci à Monsieur Carbou pour son commentaire que je partage largement. Comme lui, je n’ai pas été surpris par le fait que, une fois encore, Le Monde Diplo manifeste de la complaisance à l’égard du Parti Communiste Chinois.

Ce qui m’a surpris, c’est jusqu’où Le Monde Diplo ose aller. Faire un bilan positif du PCC sans même commencer à lister les exactions et les crimes dont il est responsable, c’est proprement ahurissant. Rappelons nous que, lorsque le PCF était sous la coupe du PCUS (PC de l’Union Soviétique), Georges Marchais, commençait par reconnaître quelques passifs de l’URSS même s’il finissait par conclure à « un bilan globalement positif de l’URSS ». Monsieur Rocca n’a même pas les scrupules qu’avait encore Georges Marchais. Encore une fois, serait-il admissible que quelqu’un fasse le bilan du Parti Nazi en passant sous silence le génocide contre les Juifs et le génocide contre les Tziganes ?

La représentante de la communauté ouighoure en France a raison lorsqu’à la télévision, elle dit que, selon la définition retenue par l’ONU, le Parti Communiste Chinois commet un génocide culturel au Sinkiang. Et ce génocide culturel succède à celui commis au Tibet. A quoi il faut ajouter une troisième persécution religieuse, celle commise par le PCC contre les membres de la religion Falun Gong (environ 95 millions de personnes avant que le PCC n’entame sa persécution contre elle). Ce sont en réalité toutes les religions qui sont menacées d’être persécutées par le PCC en Chine.

Dans sa volonté de domination, le PCC ne supporte pas le maintien des religions parce qu’elles pourraient devenir la source d’un contrepouvoir. Dans sa volonté de rendre homogène, uniforme et conforme la population chinoise, le PCC a inventé récemment « le score social » ; manifestement, la persécution de toutes les religions est aux yeux du PCC, le complément indispensable à construire »l’homme nouveau » au service du PCC et de ses objectifs.

Dominique Duel


8 Août 2021