La face cachée du Che, Jacobo MachoverDunod 2022, 264 pages, 8,90€

Il me semble que l’on voit moins que dans les décennies précédentes le visage de Che Guevara collé sur les sacs à dos des adolescents ou épinglé sur les murs de leur chambre. La plupart d’ailleurs ignoraient qui était véritablement ce personnage et le rôle qu’il avait joué à Cuba. Mais sa beauté et la beauté de la photo ont suffi pendant de nombreuses années à faire du Che le symbole d’un romantisme rebelle. Ne serait-ce plus le cas actuellement ? Le régime de Fidel Castro ne ferait-il enfin plus rêver ?

Jacobo Machover s’est penché sur ce fantasme dans son ouvrage La face cachée du Che, paru en 2007, soit 40 après la mort de ce dernier, ouvrage qui vient d’être réédité chez Dunod. A l’aide de nombreux témoignages, y compris les écrits de Guevara lui-même – en particulier les lettres à sa mère – , il montre que la popularité du Che a été le résultat d’un immense malentendu. « Comment a-t-on pu voir en un homme  qui distillait la haine et la fascination pour les morts par tous les pores un symbole de la rédemption, pratiquement une résurrection du Christ sur terre ? », écrit-il. Et comment cette popularité s’est-elle construite ?

Elle fut le résultat de plusieurs phénomènes. D’une part le succès de la révolution cubaine elle-même auprès de l’extrême gauche, en particulier l’extrême-gauche intellectuelle française: Jean-Paul Sartre, par exemple, prit faits et causes pour elle jusqu’en 1971 et le procès de Padilla.[1] Les voyages à Cuba firent partie pendant plusieurs années des rites obligés des intellectuels et artistes français, qui y étaient accueillis avec tous les honneurs. Dans cette admiration pour la révolution cubaine, Guevara avait évidemment sa place. Claude Jullien, envoyé spécial du Monde, le comparait à Robin des Bois !

Mais plus spécifiquement, l’admiration pour le Che fut le résultat d’une propagande quelque peu mensongère faite par Castro en faveur du Che après sa mort, qui visait à en faire un héros charismatique, une victime de la réaction latino-américaine et de l’impérialisme américain. Des millions de Cubains assistèrent à l’éloge funèbre prononcé par le Lider maximo décrivant le Che comme un homme libre, un combattant perpétuel, un martyre : « Un guerillero internationaliste à toute épreuve, en même temps qu’un fidèle camarade et un modèle à suivre pour les jeunes générations, le prototype de l’homme nouveau ». Castro, ajoute Machover, a réussi a faire « d’un fanatique stalinien un libertaire romantique ». De nombreux thuriféraires du Che reprirent ce portrait, en gommant la cruauté de celui-ci et ses nombreux échecs.

Sa cruauté : dès le début de la lutte pour le pouvoir dans la Sierra Maestra, c’est lui qui fut chargé de liquider les « traitres » ou supposés traitres. Puis durant les premières années du gouvernement castriste, il fut nommé commandant en chef de la prison La Cabana et organisa  les exécutions de partisans de Batista, d’opposants à la ligne castriste, voire d’innocents dont il ne prit pas le temps d’étudier le dossier. Sans état d’âme. Ses instructions étaient claires : « Ne faites  pas traîner les procès. Ceci est une révolution. N’utilisez pas les méthodes légales bourgeoises. Les preuves sont secondaires ». Machover compte 190 personnes ainsi fusillées, par lui ou sous ses ordres. Et loin de manifester un quelconque remords, il s’en vanta à l’Assemblée générale de l’ONU en 1964 à New-York: « Nous avons fusillé ; nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant qu’il faudra. Notre lutte est une lutte à mort. »

Les droits de l’homme en effet n’étaient pas son fort. Partisan des camps de travail[2], il fut favorable aussi à l’interdiction du droit de grève et hostile à la liberté d’expression des intellectuels. A vrai dire, il est difficile de voir très clair dans ses positions idéologiques, « une somme de concepts plus ou moins bien assimilés, un mélange de péronisme, d’anti-péronisme, de stalinisme, de maoïsme, parfois de trotskisme, le tout teinté de quelques fulgurances vaguement humanistes », écrit Machover.

Quant à ses échecs, ils furent nombreux. Sa gestion de l’économie – à laquelle il ne connaissait rien – en tant que président de la Banque nationale de Cuba fut une catastrophe. Il ne réussit guère mieux en tant que ministre de l’Industrie. On sait que c’est finalement Castro qui le poussa hors du pays, et il s’institua alors messager de la révolution dans le Tiers Monde, soucieux de créer des foyers de guérilla en Afrique et en Amérique latine. Mais sa mission au Congo fut un échec, celle en Bolivie un fiasco qui se termina par son exécution  par l’armée bolivienne et la CIA le 9 octobre 1967.

La légende du Che n’est donc qu’une légende, que Jacobo Machover déconstruit pas à pas en s’appuyant sur des sources solides. A lire ou à relire!

Florence Grandsenne


[1] L’affaire Padilla : le poète Heberto Padilla fut contraint à une autocritique publique infamante.

[2] Il s’agit des UMAP, unités militaires d’aide à la production, où furent enfermés les « déviationnistes idéologiques », homosexuels, catholiques, Témoins de Jehovah etc.

5 Juin 2022


Valérie Niquet , Taïwan face à la Chine, Vers la guerre ? Préface de Bruno Racine, éd. Tallandier, 240 p. 19,90 euros 

                                                                                                                                          

Voici un petit livre où l’essentiel est dit de manière très pédagogique sur les origines de la population actuelle de Taïwan, sur son histoire, peu chinoise le plus souvent, sur la naissance et le développement de sa démocratie, sur les pressions qu’elle subit de la part de la Chine communiste. On se contentera ici de souligner quelques réflexions parmi les plus importantes, quelques passages parmi les plus surprenants et les plus neufs; mais la précision des données statistiques, la diversité des aspects examinés dans l’ensemble de l’ouvrage, font que même les éléments les plus connus du tableau de la République de Chine proposé par Valérie Niquet fournissent des précisions ou des nuances enrichissantes et offrent des perspectives géostratégiques nouvelles. Chacun connait par exemple la remarquable avancée de l’île dans le domaine technologique. On sait moins que Taïwan domine mondialement le secteur des semi-conducteurs au point que la Chine lui est redevable, grâce à ses importations,  d’une grande partie d’un développement technologique qui lui vaut pourtant, à elle, l’admiration du monde entier ! « C’est Taïwan et non la Chine qui occupe aujourd’hui la première place pour la fabrication des semi-conducteurs, l’or noir du XX e siècle », souligne l’auteur. Et malgré ses investissements, malgré ses débauchages d’ingénieurs, la Chine n’est pas encore parvenue à se libérer « de cette dépendance au petit Taïwan ». Et pour cause! « C’est tout un biotope fondé sur la transparence, la confiance, l’ouverture et la liberté de pensée que le régime chinois ne peut pas accepter ».                                                             

La démocratie, à Taïwan et ailleurs, génère les conditions de l’innovation technologique. Voilà qui explique la volonté de Xi de relever  le défi que représente Taïwan. Ce n’est pas qu’il soit sorti du giron de la mère patrie comme on le dit à Pékin et que son histoire soit pendant des siècles plus liée aux populations austronésiennes, aux commerçants hollandais et aux Japonais qu’à la Chine, tard venue au XIX e siècle puis entre 1947 et 1949, quand le Kuo Min Tang s’impose brutalement à la population autochtone (et pas seulement aborigène). 

Ce qui heurte les dirigeants communistes, quoi qu’ils en disent, c’est que Taïwan est la preuve vivante que le monde chinois peut pratiquer la démocratie et se référer aux droits de l’homme, confortant la foi de ses promoteurs en leur valeur universelle, et contredisant la doxa pékinoise actuelle selon laquelle la Chine et les Chinois « ne sont pas faits pour ça ».

Taïwan est aussi, aux yeux de la direction du PCC, un moyen artificiellement concocté de réparer les torts subis dans le passé et de retrouver le chemin de la puissance perdue en fusionnant le destin de la nation chinoise et celui du parti unique qui la dirige aujourd’hui sans partage.

Lourd statut prêté à l’île, placée ainsi au centre d’un objectif stratégique de revanche. On rapprochera ici sans peine le discours de Xi et celui de Vladimir Poutine

Pour laver l’affront du démantèlement fantasmé du grand corps national chinois, divers moyens ont été envisagés : l’unité des intérêts économiques, aujourd’hui abandonnée, la volonté de s’unir derrière la formule « un pays deux systèmes » – ce que le sort fait il y a peu à Hong-Kong pousse à prendre avec la plus grande méfiance. La conquête pure et simple est aussi envisagée, malgré la protection que semblent assurer les Etats-Unis.

Où l’on voit l’importance de ce bouclier américain. S’il était mal utilisé ou s’il ne l’était pas du tout, les conséquences seraient terribles, tant en Asie orientale que sur d’autres théâtres d’affrontement. Les Chinois, nous disent les gazettes, observent avec beaucoup d’attention la guerre en Ukraine. Mais la concrétisation des menaces de guerre faites à Taïwan et des réactions occidentales insuffisantes face à elles, changeraient aussi les perspectives et les espoirs mis dans la résistance à l’attaque russe contre l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

crédit photo: Heeheemalu, 8 août 2018, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Taipei_Taiwan_Skyline.png

4 Juin 2022


Soirée-débat organisée par Desk Russie, le 26 mai, de 18 h 30 à 20 h 15, avec l’historienne Françoise Thom et le géopoliticien Jean-Sylvestre Mongrenier. Modération : Galia Ackerman.


L’éveil de l’Occident et la contre-propagande russe : le cas de l’Ukraine

Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du Fg Montmartre, Paris

Le 26 mai de 18.30 à 20.30

Inscription auprès de Galia Ackerman

24 Mai 2022


Kim Jong Eun, un « criminel humanitaire »

Après avoir nié toute atteinte de son pays par l’épidémie de covid, Kim Jong Eun vient d’y reconnaître les premiers cas mais n’envisage pas pour autant d’autre riposte majeure que la mise en quarantaine de tous les habitants.

La plupart d’entre eux, il est vrai, sont habitués à ne pas pouvoir sortir de leur pays sinon clandestinement et à ne se rendre d’un endroit à l’autre, à l’intérieur, qu’avec l’autorisation de la police

Il est donc possible que l’épidémie n’ait effectivement pas touché jusque-là de manière importante ce qu’on appelle « le royaume Ermite ». Les déplacements sont exceptionnels et contrôlés. Les diplomates et les responsables privilégiés du secteur économique qui  entrent et sortent du pays sont peu nombreux et sans doute…vaccinés !

La Corée  du Nord allait cependant plus loin, se disant totalement épargnée par le fléau. Et qui émettait un doute sur cette protection quasi miraculeuse était vilipendé. C’était ne pas tenir compte de l’image que la direction nord-coréenne veut renvoyer d’elle-même : celle d’un État parfait, dirigé par une dynastie de génies politiques. Il était conforme à la légende dorée officielle que la covid ne puisse faire de mal à cet Etat-modèle.

Affirmer que les choses  pouvaient changer aurait été reconnaître que la perfection du régime était discutable. C’était se ranger du côté de l’Ennemi, l’impérialisme américain, acharné à détruire le monde des régimes populaires, comme ceux de Pyongyang, Moscou ou Pékin.

Pire : vouloir aider la population dévoilait une nature malfaisante en essayant de lui faire profiter, au nord du 38 ème parallèle, de l’expérience acquise dans le monde dit occidental, de ses médicaments, de ses vaccins. Mais charbonnier est maître chez lui, comme disait Goebbels, et il ne pouvait  être question de laisser des étrangers choisir les modalités d’une action humanitaire qu’ils proposaient pourtant de mener bénévolement.

Médecins sans Frontières, Médecins du monde et Action contre la faim avaient, il y a plus d’une vingtaine d’années, renoncé à aider la population nord-coréenne, qui manquait déjà à cette époque de soins médicaux et de nourriture, parce que les médecins et infirmiers envoyés par ces associations ne pouvaient pas entrer en contact avec les malades comme ils le souhaitaient.

Devant la gravité de l’épidémie et le nombre de cas et de morts dus à la covid, Kim Jong Eun a renoncé provisoirement au mythe de la Cité idéale sous la conduite éclairée d’un Chef génial. Et le 13 mai dernier, l’agence officielle de presse annonça que Kim Jong Eun, toujours aussi génial, avait repéré et dénoncé un point faible dans le dispositif de prévention  et admis que près de 190 000 malades étaient touchés. Leur nombre, aujourd’hui, aurait décuplé.

Ces estimations sont naturellement à prendre avec des pincettes. Le vrai problème est que l’épidémie, tardivement avouée par les autorités, frappe une population depuis longtemps affaiblie par le manque de nourriture et le sous-équipement médical; une population à laquelle obstinément, les dîtes autorités n’ont pas permis jusqu’ici d’avoir accès à aucun des vaccins et des remèdes que l’étranger honni lui offre.

Le monde entier serait-il impuissant face à une telle tyrannie?

L’ONU et son Organisation Mondiale de la Santé ont dit leur inquiétude et proposé leur aide mais si le silence des autorités de Pyongyang se prolongeait, ne pourraient-elles faire pression sur la Chine communiste pour qu’elle obtienne de sa protégée nord-coréenne de laisser le monde porter secours à son  peuple en danger ?

L’OMS ne devrait-elle pas tenter d’imposer une vaccination générale de la population et, si celle-ci était refusée, dénoncer ce qu’il faudrait bien appeler le « crime humanitaire » de Kim Jong Eun ?

Se résigner à abandonner la population de la Corée du Nord sans rien tenter pour lui venir en aide médicale et sans dénoncer un régime qui s’oppose à l’assistance sanitaire à peuple en danger, ce serait lancer un signal désespérant à tous ceux qui savent que les Nord-Coréens sont les victimes du pire des régimes totalitaires qui existent aujourd’hui là-bas et ailleurs.

 Pierre Rigoulot et André Senik, Comité d’aide à la population nord-coréenne

24 Mai 2022


La drôle de guerre de Renaud Girard

Les meilleurs observateurs nous ont prévenu[1], le journaliste Renaud Girard a choisi le camp de la Russie de Poutine, « nouveau tsar au Kremlin, qui n’est ni faible ni alcoolique », à la différence de « Gorbatchev le rêveur, […] Eltsine livrogne »[2], un choix nourri par un anti-américanisme systématique (« On se met à construire une Europe américaine, censée s’étendre du Potomac au Don tranquille » – 2 septembre 2014, Le Figaro ; « Le conflit ukrainien est un jeu où tout le monde perd, exception faite des Américains »[3] – 9 février 2015, Le Figaro).

M. Girard s’évertue à appliquer cette grille de lecture manichéenne à l’analyse du conflit puis de la guerre d’invasion déclenchés par la Russie en Ukraine. Au risque de s’y perdre. Florilège.

1. « Vladimir Poutine n’envahira pas l’Ukraine »

Le 3 janvier 2022 (Le Figaro), Renaud Girard affirme : « Vladimir Poutine n’a jamais eu l’intention de conquérir lUkraine. […] En revanche, le président russe souhaite à ses frontières un État-tampon ukrainien neutre, à l’image de la Finlande de 1945. Voilà pourquoi il a tenté d’imposer un rapport de force aux Ukrainiens. » [4]

Le 17 janvier 2022 (Le Figaro), il confirme : « Contrairement aux craintes publiquement exprimées par le gouvernement ukrainien au mois de décembre 2021, puis reprises par les autorités américaines, Vladimir Poutine n’a aucunement l’intention d’envahir lUkraine. »[5] Le lecteur restera une nouvelle fois sur sa faim, invité à croire sur parole le chroniqueur.

Le 14 février 2022, Renaud Girard poursuit : « Joe Biden […]a [invoqué] le risque imminent d’une invasion russe. Poutine a dit qu’il n’y en aurait pas. Mais Joe Biden y croit tellement qu’il a averti ses alliés que le déferlement des chars russes sur le sol gelé des grandes plaines ukrainiennes pourrait commencer à l’aube du mercredi 16 février 2022. Quelle précision dans le renseignement ! » [6] On l’aura compris, ici pas besoin d’argumentation : « Poutine a dit que… ».

Au cours de la soirée du 22 février 2022, sur le site internet du Figaro, alors qu’il voit à l’écran en direct les véhicules militaires russes franchir dans la nuit la frontière russo-ukrainienne, Renaud Girard reste droit dans ses bottes : « [Poutine] n’a pas envahi militairement l’Ukraine parce que [dans] les deux districts de Lougansk et de Donetsk, le drapeau russe y flotte depuis 2014. […] Là, on n’a pas eu le déferlement de chars dont nous parlaient Boris Johnson et Biden. […] Donc je considère que je n’ai pas eu tort pour le moment. […] Est-ce qu’il va y avoir une vraie offensive stratégique russe vers Marioupol, vers Odessa ou Kharkov ou même Kiev, la capitale comme nous l’a expliqué notre ami Boris Johnson, personnellement je ne le pense pas. »[7]

Renaud Girard rassure ses auditeurs : « Poutine est un acteur rationnel de la géopolitique, […] un acteur classique, un peu vieux genre de la géopolitique, […] je crois qu’il a été traumatisé dans sa jeunesse par l’expédition russe [en Afghanistan]  dirigée par Brejnev […] et l’enlisement. »

Le 24 février 2022 (1er jour de guerre, lefigaro.fr), il lui faut se rendre à l’évidence : « Il fallait prendre les messages et les signes comme ils étaient, c’est-à-dire qu’on ne réunit pas 150 000 hommes à la frontière pour rien. Ce n’était pas un bluff, c’est une politique de force. »[8] Oubliée, « lhystérie sans nécessité face à des manœuvres militaires russes » dénoncée dix jours auparavant ? Pour expliquer l’invasion de l’Ukraine, Renaud Girard a une explication.

Poutine a changé : « Je croyais que Poutine était un être rationnel. Lorsque je l’avais rencontré pendant une heure en 2017, il m’avait semblé très rationnel en tête-à-tête. » Une heure d’interview. Cinq ans auparavant. En ce 24 février 2022, il délivre son diagnostic : « Là, pour moi, [Poutine] a une vision paranoïaque des évènements. […] Il a une sorte de complexe obsidional accru par le covid. » Grozny en 2000 ? La Géorgie en 2008 ? La Syrie à partir de 2015 ? Le nationalisme exacerbé et de la militarisation massive de la société russe ? Tout cela ne compte donc pas.

Poutine doit être craint. L’argument de l’instabilité mentale permet d’effrayer les opinions publiques occidentales. Ce que Renaud Girard inaugure dès le matin même du 24 février 2022 : « Il menace de frappe nucléaire les pays qui viendraient à l’aide de l’Ukraine. […] On va le prendre au sérieux. […] Il est peut-être dingue. Un dingue, ça va jusqu’où ? Il peut peut-être un jour utiliser des armes nucléaires contre un pays qui livrerait des armes aux Ukrainiens. »[9] Le 28 février 2022 (5è jour de guerre, Le Figaro), Poutine a désormais des tendances suicidaires : « En reniant ses promesses et en agressant militairement l’Ukraine à l’aube du jeudi 24 février 2022, Vladimir Poutine a commis un acte quasi-suicidaire. […] C’est un acte géopolitiquement irrationnel. Je ne l’avais pas du tout vu venir, je dois le reconnaître humblement. »[10]

2. « Détruire toutes les armes livrées par les Américains »

Le 25 février 2022 (2è jour de guerre, lefigaro.fr), Renaud Girard justifie l’invasion russe :« A part cette démilitarisation, c’est-à-dire détruire toutes les armes livrées par les Américains et par les Turcs, je ne vois pas ce qu’il peut obtenir… Après, sans doute, effectivement il obtiendra que jamais l’Ukraine entrera dans l’Otan, que jamais il y aura des missiles américains sur le sol ukrainien pointés vers Moscou. »[11].

Le 26 février 2022 (3è jour de guerre, CNews), il confirme : « Les Américains n’apprécieraient pas beaucoup que la Russie installe des missiles au Mexique ou à Cuba visant Washington et […] nous Européens nous sommes laissés trop mener par la politique américaine parce que les Américains n’ont pas cessé d’agiter un chiffon rouge devant Vladimir Poutine notamment avec ces histoires de missiles et ces histoires aussi, c’était sous Trump, pas sous Biden, de se retirer unilatéralement […] du traité INF des armes nucléaires intermédiaires : ce sont les Américains qui ont détruit cette architecture. »[12]

Arguments qu’il reprend le 28 février 2022 (5è jour de guerre, lefigaro.fr) : « La non-adhésion de l’Ukraine à lOtan, c’était pas une demande illégitime de Vladimir Poutine. […] C’est un peu normal effectivement que Poutine puisse demander que ce soit impossible que des missiles américains soient sur le sol ukrainien pointés vers Moscou. »[13] La répétition a alors la vertu magique de transformer une revendication russe injustifiée (les pseudo-« missiles américains ») en évidence qui s’impose à tous (« c’est un peu normal… »).

L’Amérique de Renaud Girard, c’est un fauteur de guerre qui s’attaque à l’Europe. Ainsi, le 9 mars 2022 (14è jour de guerre, CNews), il déclare : « La situation géopolitique, s’il fallait la résumer : ce sont les Américains qui se sont le plus impliqués dans cette guerre fratricide, cette querelle de famille entre Ukrainiens et Russes depuis 1991, depuis 30 ans, […] en soutenant, y compris le fils de Joe Biden, l’Ukraine à mort, mais ce sont les Européens qui vont en payer le prix, les Américains s’en tireront comme souvent la chemise sèche. ».

Le 17 mars 2022 (22è jour de guerre, Radio Classique), Renaud Girard livre le fond de sa pensée : « Je suis critique [vis à vis des Américains] parce que j’ai l’impression que depuis 15 ans ils ont agité le chiffon rouge devant Poutine. [… Poutine] demandait depuis 15 ans la démilitarisation de l’Otanheu pardon… de l’Ukraine. Or, depuis 2 ou 3 ans, […] l’Otan est venue en Ukraine entraîner les forces ukrainiennes et livrer des armes. »[14]

Il ajoute : « Les conséquences [du désordre créé par la guerre en Ukraine] ne vont pas être pour les Américains mais pour nous les Européens puisque nous avons beaucoup de commerce avec les Russes, notre énergie dépend en partie des Russes et aussi toute notre agriculture, l’alimentation du bétail, etc., et donc en fait les Américains ont beaucoup de responsabilité dans l’éclatement de cette crise mais ils n’en paieront pas les conséquences et même ils accroissent la vassalisation de l’Europe. » Renaud Girard part d’un postulat : les intérêts de l’Europe occidentale seraient naturellement tournés vers la Russie et les Etats-Unis ne le supporteraient pas. Moscou n’aurait pas mieux dit.

Le journaliste ne voit dans les Etats-Unis qu’un semeur de discorde et un fauteur de guerre. Le 24 mars 2022 (29è jour de guerre, Radio Classique), il détaille : « Le pays qui s’est le plus impliqué dans les divisions fratricides entre les Ukrainiens et les Russes, ce sont les Etats-Unis d’Amérique. Ce sont eux qui ont joué, dès le divorce entre les Ukrainiens et les Russes, qui date de l’éclatement de l’URSS en 1991, […] certains disent même qui ont mis le plus d’huile sur le feu. »

Pendant ce temps, c’est une guerre totale que la Russie livre sur le sol européen. Voici comment Renaud Girard la commente.

3. « La volonté de la Russie de ne pas s’aliéner trop la population ukrainienne »

Le 25 février 2022 (2è jour de guerre, lefigaro.fr). A propos de ce qui « ressemble beaucoup à une invasion » : « Je ne pense pas qu’il veuille conquérir l’Ukraine, je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir lUkraine. »[15]

Le 28 février 2022 (5è jour de guerre, lefigaro.fr), Renaud Girard croit savoir que « Vladimir Poutine s’est engagé [] à ne pas frapper des zones civiles. »[16]

Le 6 mars 2022 (11è jour de guerre, CNews), Renaud Girard analyse les projets de corridors humanitaires en proposant une audacieuse comparaison avec la Tchétchénie : « Il y a un progrès parce que, […] lorsque les Russes ont repris la Tchétchénie qui n’était pas un territoire étranger mais qui était une province sécessionniste de la Fédération de Russie, eh bien il n’y avait pas de corridors humanitaires, c’était juste le rouleau compresseur. Là il y a un progrès, c’est sans doute dû à la volonté de la Russie de ne pas s’aliéner trop la population ukrainienne. »[17] A cette date, il est pourtant avéré que l’armée russe bombarde des villes[18], sans distinction de cibles civiles ou militaires. En attendant que les crimes de guerre commis par l’armée russe sur les territoires qu’elle contrôle soient révélés.

Le 4 avril 2022 (40è jour de guerre, CNews), Renaud Girard commente le massacre de Boutcha : « Visiblement dans certaines unités russes ne règne pas la discipline et quand dans une armée d’occupation vous n’avez pas la discipline, eh bien vous avez des atrocités. »[19] De l’indiscipline, sans plus ? Ce n’est pas l’avis des spécialistes. Comme l’indique Michel Goya (lefigaro.fr), « Larmée russe est culturellement violente. […] De surcroît, dans un contexte de guerre totale, lutter contre des adversaires que votre président a présentés comme des “nazis” peut générer des comportements extrêmes, explosifs »[20].

Le 7 avril 2022 (43è jour de guerre, CNews), à propos du bombardement de la gare de Kramatorsk (remplie de voyageurs, femmes, enfants, vieillards, qui veulent fuir vers l’ouest), qualifié par le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères de « crime contre l’humanité », Renaud Girard s’émeut : « Oh, cette inflation du langage n’est pas nécessaire. Je trouve que monsieur Le Drian devrait revoir ses manuels diplomatiques. Crime de guerre, c’est suffisamment fort. On ne peut pas parler de crime contre l’humanité. […] Mais cette inflation de mots n’est pas nécessaire, il faudra avoir une enquête sur pourquoi effectivement, qui a tiré sur cette gare. […] Là c’est une bavure, voilà. »[21] Ce n’est donc qu’une bavure. Et il n’est pas certain que l’armée russe en est responsable…

4. « Comment lui sauver la face ? […] Trouver une porte de sortie honorable »

Renaud Girard milite depuis l’annexion de fait de la Crimée et l’agitation séparatiste dans le Donbass par les Russes pour la démilitarisation, le démembrement et la finlandisation de l’Ukraine.

Chez les tenants du fait accompli en faveur de la Russie de Poutine, les appels à la négociation vont se faire pressants en utilisant le chantage de la sortie rapide de l’état de guerre. Pour Renaud Girard, cette négociation doit se traduire par des concessions (faussement) réciproques, par lesquelles l’Ukraine serait « invitée » à renoncer à une partie de son territoire et de sa souveraineté nationale, au profit de la Russie. Illustration.

Le 15 mars 2022 (20è jour de guerre, Radio Classique), Renaud Girard commente le processus de négociation qui semble s’engager : « On ne peut pas exclure un scénario plutôt vertueux ; la seule chose à faire aujourd’hui, c’est d’essayer de trouver une porte de sortie honorable pour tous les protagonistes de la guerre en Ukraine et je crois qu’on a une piste donnée par Zelensky lui-même […] qui est un compromis sur le Donbass, cette région sécessionniste de l’est et sur l’adhésion de l’Ukraine à lOtan. »[22] Mais pendant ce temps, la Russie continue son offensive militaire et annonce vouloir s’emparer de toutes les villes que ses armées encerclent.

Renaud Girard va donc ajuster son analyse deux jours plus tard, le 17 mars 2022 (22è jour de guerre, Radio Classique) ; il improvise une nouvelle piste de négociation, en expliquant que c’est toujours « la seule possible » : « Le seul plan possible pour l’Ukraine, c’est une sorte de démilitarisation ou désotanisation [sic] de l’Ukraine et donc ça suppose des négociations de la part aussi du gouvernement américain. »[23] Revoici, agité par notre chroniqueur, l’épouvantail fantasmé du danger américain et de l’Otan. Evidemment tout cela n’est que propagande destinée à justifier l’impasse de « négociations » auxquelles Poutine n’accorde manifestement pas d’importance.

Le 21 mars 2022 (26è jour de guerre, Le Figaro), Renaud Girard résume[24] le scénario de la tentative de sauvetage du maître du Kremlin :

  1. Il ne faut pas que l’Occident allié à l’Ukraine provoque davantage un Poutine affaibli par ses erreurs stratégiques militaires : « Il y a le risque d’escalade. Sommes-nous sûrs que Poutine ne sera pas tenté de doubler la mise, comme un joueur tentant désespérément de se refaire à la roulette ? », d’où la nécessité de modérer les livraisons d’armes et les sanctions.
  2. Poutine a besoin d’une sortie honorable de ce fiasco : « Comment lui sauver la face ? […] Il n’est pas délirant d’ouvrir une porte de sortie à l’ours blessé qui rôde dans la ferme, afin qu’il regagne sa forêt et cesse de tout ravager sur son passage. A-t-on envie de voir exploser un jour un engin nucléaire tactique sur la frontière polono-ukrainienne ? » La reprise de l’argument du chantage nucléaire révèle la pensée de l’auteur : négocier avec Poutine veut dire donner à Poutine ce qu’il demande.
  3. Il reste à sacrifier l’Ukraine : « Comme il est dans l’intérêt politique des Ukrainiens pro-occidentaux de lâcher les terres prorusses de Crimée et du Donbass, et d’adopter un traité de neutralité à l’autrichienne qui ne leur interdise pas de s’équiper militairement, un deal russo-ukrainien est donc aujourd’hui possible. Il est aussi souhaitable. Sauf à vouloir se battre pour nos idéaux démocratiques… jusqu’au dernier Ukrainien. »

Renaud Girard explique sans rire que puisque Poutine est en train de perdre militairement contre l’Ukraine, il faut lui donner ce qu’il demande, sauf à être responsable des massacres et destructions que son armée commet. En résumé, Renaud Girard propose, comme concept de stratégie géopolitique, le principe de soumission. Pouvons-nous imaginer un « dilemme stratégique » semblable de la part par exemple des Alliés à l’égard de la France entre 1940 et 1945 ?

Le 11 avril 2022 (47è jour de guerre, Le Figaro), il établit un parallèle incertain entre l’entêtement de Poutine l’agresseur et la défense acharnée par l’Ukraine de son territoire attaqué : « [Poutine] pourrait très bien […] se retirer d’Ukraine, […]. Mais il ne le fera pas car il a besoin d’un narratif crédible pour la population russe, […] celui d’une victoire militaire […] Mais l’armée ukrainienne [] défendra durement la frange du Donbass qu’elle contrôle encore […]. Le Donbass va donc terriblement souffrir de cet engrenage militaire. »[25]

Il en conclut que l’hypothèse « la plus probable, est que la conquête ait lieu et que les Russes engrangent ce succès tactique (un Donbass en ruine), pour regonfler la propagande d’État. » Simple pronostic, ou souhait ? Ce scénario servirait l’histoire que Renaud Girard élabore au fil des semaines. Celle d’une Russie menacée qui doit faire cette guerre pour se protéger d’une menace occidentale : « Il pourra convaincre sa population qu’il a sauvé pour toujours les russophones pro-Moscou de l’est de l’Ukraine. » Celle d’une Russie fictive où Vladimir Poutine devrait rendre des comptes au peuple russe.

Encore un exemple : le 21 avril 2022 (57è jour de guerre, CNews), il déclare : « Ce qu’on peut espérer, c’est qu’une fois que Vladimir Poutine aura arrondi […] le Donbass [… pour] avoir cette unité territoriale [jusqu’à la Transnistrie] qu’il dise, le 9 mai par exemple à la parade de la victoire à Moscou : [] jarrête parce que j’ai réussi à protéger nos frères russophones du risque (disait-il, je le cite) de « génocide » par les Ukrainiens ; évidemment c’est pas vrai que les Ukrainiens voulaient génocider les Russophones, mais ça c’est une autre question, mais au moins là, Poutine aurait un narratif et pourrait arrêter la guerre ; il pourrait y avoir au moins un cessez-le-feu parce qu’il faut déjà que les massacres, la boucherie, entre frères – ce sont des peuples frères – sarrête. »[26]

Pour Renaud Girard, il faut marteler le message que la guerre ne s’arrêtera que lorsque Poutine aura démembré un peu plus l’Ukraine. Sous couvert de réalisme géopolitique, il ne livre finalement qu’une vision dénuée de toute ambition, où seuls le crime et la force paient. Ce n’est pas le choix de l’Ukraine, ce n’est pas le choix de l’Europe ni des Etats-Unis.

Rémi Sappia, 4 mai 2022

Photo: Oleksandr Ratushniak /UNDP Ukraine


[1] Vincent Laloy, « Renaud Girard ou la voix de Moscou ? », sur le site internet de Desk Russie, 14 janvier 2022, https://desk-russie.eu/2022/01/14/renaud-girard-ou-la-voix.html ; Thomas Malher, « Guerre en Ukraine : ces ‘experts’ qui assuraient que Poutine n’attaquerait pas », sur le site internet de L’Express, 24 février 2022, https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/guerre-en-ukraine-ces-experts-qui-assuraient-que-poutine-n-attaquerait-pas_2168639.html?msclkid=af4b3686b68411ecb187898ddd25f9a7.

[2] Renaud Girard, « Conflit ukrainien, Vladimir Poutine : le retour des rapports de force en Europe », Le Figaro, 2 septembre 2014, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/09/02/31002-20140902ARTFIG00031-conflit-ukrainien-vladimir-poutine-le-retour-des-rapports-de-force-en-europe.php.

[3] Renaud Girard, «Il n’y a pas de solution militaire en Ukraine», Le Figaro, 9 février 2015, https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/02/09/31001-20150209ARTFIG00383-renaud-girard-il-n-y-a-pas-de-solution-militaire-en-ukraine.php.

[4] Renaud Girard, « Quatre urgences pour notre diplomatie en 2022 », Le Figaro, 3 janvier 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-quatre-urgences-pour-notre-diplomatie-en-2022-20220103.

[5] Renaud Girard, Le Figaro, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-vladimir-poutine-n-envahira-pas-l-ukraine-20220117?msclkid=d891ea9fb68211eca2631e79b34437e5.

[6] Renaud Girard, « Biden en Ukraine… Courage, fuyons ! », Le Figaro, 14 février 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-biden-en-ukraine-courage-fuyons-20220214?msclkid=f760d881b67d11ec9852da3dea585153.

[7] Vincent Roux, Renaud Girard, « Russie / Ukraine : et maintenant ? », Figaro Live, 22 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/russie-ukraine-et-maintenant/.

[8] Renaud Girard, « Je croyais Poutine rationnel, il est en fait paranoïaque », Figaro live, 24 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/default-slug-5653/.

[9] CNews, 24 février 2022, https://www.cnews.fr/emission/2022-02-24/lheure-des-pros-du-24022022-1186252.

[10]) Renaud Girard, «Les quatre guerres déjà perdues par Poutine », Le Figaro, 28 février 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/societe/renaud-girard-les-quatre-guerres-deja-perdues-par-poutine-20220228.

[11] Vincent Rozeron, Renaud Girard, « Je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir l’Ukraine, Figaro Live, 25 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/je-ne-pense-quil-y-ait-un-plan-pour-conquerir-lukraine-affirme-renaud-girard/.

[12] CNews, 26 février 2022,  https://www.facebook.com/CNEWSofficiel/videos/renaud-girard-nous-nous-sommes-trop-laiss%C3%A9s-mener-par-la-politique-am%C3%A9ricaine/358898486084924/.

[13] Alban Barthélemy, Renaud Girard, « Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine a-t-il déjà perdu ? », Figaro live, 28 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/guerre-en-ukraine-vladimir-poutine-a-t-il-deja-perdu/

[14] Renaud Blanc, Renaud Girard, émission « Les spécialistes », Radio Classique, 17 mars 2022, en podcast sur le site https://www.radioclassique.fr/emissions/matinale-de-radio-classique/les-specialistes/.

[15] Vincent Rozeron, Renaud Girard, « Je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir l’Ukraine, Figaro Live, 25 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/je-ne-pense-quil-y-ait-un-plan-pour-conquerir-lukraine-affirme-renaud-girard/.

[16] Alban Barthélemy, Renaud Girard, « Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine a-t-il déjà perdu ? », Figaro live, 28 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/guerre-en-ukraine-vladimir-poutine-a-t-il-deja-perdu/

[17] CNews, 6 mars 2022, https://twitter.com/CNEWS/status/1500717045561835522.

[18] Ainsi, près d’une cinquantaine de morts rapportés le 3 mars 2022 sur son compte Twitter par The New York Times (@nytimes) : « Video verified by The New York Times shows the bombardment of Chernihiv, Ukraine, on Thursday. As smoke cleared from the attack — which hit near apartments, pharmacies and a hospital — people are seen running in the street. https://t.co/J1MhFcNCnm pic.twitter.com/S2l2MBkxaF ».

[19] CNews, https://www.dailymotion.com/video/x89ouo1.

[20] Ronan Planchon, « Dialogue en altitude sur les conséquences de la guerre en Ukraine », lefigaro.fr, 8 avril 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/dialogue-en-altitude-sur-les-consequences-de-la-guerre-en-ukraine-20220408.

[21] CNews, https://twitter.com/CNEWS/status/1512889557825511430.

[22] Renaud Blanc, Renaud Girard, émission « Les spécialistes », Radio Classique, 15 mars 2022, en podcast sur le site https://www.radioclassique.fr/emissions/matinale-de-radio-classique/les-specialistes/.

[23] Ibid., 17 mars 2022.

[24] Renaud Girard, « Guerre en Ukraine, le dilemme stratégique de l’Occident », Le Figaro, 21 mars 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-guerre-en-ukraine-le-dilemme-strategique-de-l-occident-20220321.

[25] Renaud Girard, « Tragique engrenage au Donbass », Le Figaro, 11 avril 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-tragique-engrenage-au-donbass-20220411.

[26] Clélie Mathias, « MidiNews », CNews, 21 avril 2022, https://www.dailymotion.com/video/x8a7jhl.

10 Mai 2022


Ukraine : dénoncer la désinformation

Depuis 69 jours, les armes de Poutine se livrent en Ukraine à une guerre d’invasion, de destructions et de pillages et (surtout) de massacres, viols et tortures de populations civiles. Depuis plusieurs jours, aux crimes de guerre – en cours d’instruction – s’ajoutent les informations recueillies sur les déportations de populations ukrainiennes (plus d’un million de personnes, dont 183 000 enfants selon les déclarations russes), et la création de camps de « filtration » par l’occupant russe.

Pendant ce temps, dans sa chronique du mardi 3 mai dans Le Figaro « Ukraine : arrêter la surenchère verbale », le journaliste Renaud Girard dénonce non pas l’agression russe, mais l’agressivité verbale des Etats-Unis. En tout et pour tout, le chroniqueur a trouvé UNE citation qui justifie à ses yeux un procès à charge : le secrétaire américain à la défense a en effet déclaré que le but des Etats-Unis est « d’affaiblir à tel point l’armée russe qu’elle ne soit plus capable de réattaquer l’un de ses voisins ». En contrepoint, Renaud Girard se plaît à citer Vladimir Poutine qui réclame depuis 2021 une « nouvelle architecture de sécurité européenne », demande que le chroniqueur juge toujours d’actualité depuis le 24 février 2022.

On l’aura compris, le sens de la mesure et de la responsabilité est à Moscou et l’indécence est à Washington, voire à Kiev ; pour M. Girard, les paroles sont essentielles, les actes ne comptent pas.

En témoignent trois autres assertions très contestables dans cet article :

1/ laffaiblissement de la Russie voulu par les Etats-Unis se fait « au prix de la destruction de l’Ukraine », sans en avoir prévenu la population : jusqu’à preuve du contraire, les Ukrainiens ont bien compris qui les agresse et veut les massacrer chaque jour davantage depuis plus de deux mois ;

2/ quand les propos américains « ont quelque chose dimmoral » en prétendant « vouloir obtenir la destruction dun adversaire stratégique grâce au sang des autres », les déclarations des responsables et médias officiels russes ne sont que « tonitruantes » ou « alambiquées » ; doux euphémismes quand il est question de « dénazification » de l’Ukraine (qui peut autoriser alors les pires exactions de la part de l’envahisseur russe), de « génocide » contre les Russophones (inexistant), de lancement de missiles nucléaires sur Paris, Berlin et Londres ; déclarations auxquelles nous pouvons ajouter depuis le 1er mai le « sang juif d’Hitler » selon Lavrov ;

3/ la cause que lOccident doit défendre dans cette guerre est celle du « cessez-le-feu », et « travailler, avec les Ukrainiens, à trouver une porte de sortie pour lagresseur », comme le répète à longueur de chroniques notre journaliste. Le lecteur du Figaro soucieux de rigueur intellectuelle pourra relire avec profit la formule prémonitoire de Bruno Tertrais le 1er mai : « Rappel mensuel à tous les amateurs d’architecture (de sécurité) : – rien n’indique aujourd’hui que Poutine soit à la recherche d’une ‘porte de sortie honorable’, – si c’était le cas, soyons sûrs que la Russie trouverait les moyens de nous le faire savoir, – ce ne serait pas forcément aux Occidentaux de la trouver (cette manie de penser que nous sommes responsables de tout…), – il n’est pas certain qu’elle devrait être honorable’ ».

Rémi Sappia

(3 mai 2022)

Photo : https://pixabay.com/fr/photos/ukraine-drapeaux-manifestation-gens-7055973/

10 Mai 2022


Une de nos abonnées, Nadia Roncoroni, nous envoie ces quelques lignes tirées des Raisins de la Colère, de John Steinbeck. Ce dernier évoquait alors le sort des victimes de la Grande dépression américaine de 1929. puis élargissait son propos en un message poignant de solidarité mais aussi d’espoir : s’opposer au vent mauvais et refuser d’en souffrir, au point de pouvoir donner sa vie dans cette lutte,  lui semble s’appliquer au peuple ukrainien qui veut repousser l’agression barbare dont il est l’objet et vivre libre.

H&L

Quand les théories changent et s’écroulent, quand les écoles, les philosophies, quand les impasses sombres de la pensée nationale, religieuse , économique, croissent et se décomposent, l’homme va de l’avant, à tâtons, en trébuchant douloureusement parfois en se trompant. S’étant avancé, il peut arriver qu’il recule, mais d’un demi-pas seulement, jamais d’un pas complet. Cela vous pouvez le dire et le savoir, le savoir. Cela vous pouvez le savoir quand les bombes tombent des avions noirs sur les places des marchés, quand les prisonniers sont égorgés comme des cochons, quand les corps écrasés se vident dégoûtamment dans la poussière. Ainsi vous pouvez le savoir. Si les pas n’étaient pas faits, si le désir d’aller de l’avant à tâtons n’existait pas, les bombes ne tomberaient pas, les gorges ne seraient pas tranchées. Craignez le temps où les bombes ne tomberont plus et où les avions existeront encore…car chaque bombe est la preuve que l’esprit n’est pas mort. Et craignez le temps où les grèves s’arrêteront cependant que les grands propriétaires vivront…car chaque petite grève réprimée est la preuve qu’un pas est en train de se faire. Et ceci encore vous pouvez le savoir…craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers

1 Mai 2022


Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


Lenjeu du deuxième tour le 24 avril 2022

A l’évidence l’analyse électorale selon le vieux clivage Gauche/Droite a perdu toute pertinence. L’évolution est même tragique puisqu’elle fait ressortir une France ingouvernable du fait que le total des électeurs de l’Extrême-Gauche et de l’Extrême-Droite dépasse désormais largement les 50%.

Cette ingouvernabilité de la France nous vient de la Chine. La France, l’Europe et nos pays démocratiques sont à leur insu, l’objet d’une offensive géopolitique des deux grandes puissances totalitaires que sont la Chine et la Russie.

En Russie, après la chute du Mur, une partie significative de la population et le KGB en particulier ont très mal vécu la défaite militaire en Afghanistan (1979-1989), la dissolution du Pacte de Varsovie, l’implosion de l’URSS en 15 Républiques souveraines. Le KGB a fini par structurer et diriger un mouvement politique qui vise à la fois à reconstituer l’Empire russe et à annihiler l’idée même de démocratie en Russie et dans le monde en infligeant une défaite retentissante aux pays démocratiques.

La première étape a consisté pour le KGB à obtenir son retour au pouvoir (Poutine en 1999).

La deuxième a consisté à abolir le peu de vie démocratique en Russie pour y restaurer un régime franchement totalitaire.

La troisième a consisté à rétablir la Russie comme grande puissance, une puissance qui repose sur les matières premières (après s’être associée à l’OPEP pour en faire l’OPEP+, la Russie a pris le leadership du cartel des pays exportateurs de pétrole) et sur une armée dotée d’armements sophistiqués.

La quatrième, très offensive : avec l’invasion de l’Ukraine, Poutine cherche à se soumettre toute l’Europe continentale en l’obligeant à se finlandiser sous une double menace, celle concernant son approvisionnement en matières premières et celle du feu nucléaire et des missiles hypersoniques téléguidés.

En Chine, depuis 1978, le Parti Communiste Chinois n’a plus rien à voir avec ce qu’il était sous Mao. Il a fait basculer le modèle économique de la Chine du Collectivisme au Capitalisme ; mais il a maintenu intact son régime politique totalitaire. 

Les évènements de Tian Anmen en juin 1989 puis la première guerre d’Irak (1990/1991) ont amené le PCC à conclure qu’il lui fallait plus que jamais abattre l’hégémonie géopolitique des Etats-Unis et de leurs alliés pour restaurer l’hégémonie mondiale dont, selon lui, disposaient les empereurs de Chine jusqu’en 1842. En ravissant l’hégémonie aux Etats Unis, le PCC assurerait définitivement sa sécurité militaire ; il s’assurerait le contrôle des ressources du monde ; il ferait mordre la poussière au modèle démocratique et il serait même en mesure de généraliser le modèle totalitaire à toute la planète.

La première étape consista à passer d’une alliance de la Chine avec les Etats Unis contre l’URSS (de 1972 à 1989), à une alliance de la Chine avec la Russie contre les Etats-Unis.

La deuxième consista dans l’adoption autour de 1992 et dans la mise en œuvre à partir de 2001 d’une stratégie mercantiliste d’une ampleur jamais vue qui, dans un même mouvement, réussissait à doper la puissance économique, militaire et géopolitique de la Chine au détriment de celle des Etats Unis et de leurs alliés.

La troisième étape (à partir de 2012 et de la nomination de Xi Jinping) consiste à amorcer l’offensive finale à l’égard des Etats-Unis et de leurs alliés, ce qui nécessitait le renforcement de l’alliance avec la Russie du KGB et de Poutine.

Le KGB et le PCC ont contracté une alliance durable dont le ciment est une même détestation de la démocratie et un même appétit au totalitarisme.

Or la France, en dépit de son affaiblissement, constitue encore un élément très important du camp des pays démocratiques (l’arme nucléaire, une armée équipée et expérimentée, un des cinq sièges au Conseil de Sécurité de l’ONU, une Union Européenne qui serait déstabilisée si la France la quittait ou menaçait de la quitter, l’alliance franco-allemande, sa présence géographique dans le monde, la francophonie…). La France constitue un enjeu et une cible pour l’axe Pékin/Moscou.

De la déstabilisation sociale à la déstabilisation politique.

Comme les Etats-Unis et comme de très nombreux pays dans le monde, la France est entrée depuis 2001 dans une longue période de déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière conséquence, de la stratégie géopolitique mercantiliste menée méthodiquement par le Parti Communiste Chinois. D’où la désindustrialisation de la France, laquelle induit un chômage endémique et un déficit commercial croissant (principalement à l’égard de la Chine). Ce déficit commercial croissant induit une croissance trop faible de notre PIB, de notre emploi et de nos recettes fiscales ainsi qu’un endettement extérieur croissant (dû de plus en plus à la Chine, devenue de très loin le premier pays créancier au monde et de ce fait le pays devenu incontournable pour financer les dettes extérieures des autres pays).

Comme il était prévisible, cette déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière engendre, de quinquennat en quinquennat, un mécontentement social permanent et croissant dont l’épisode des gilets jaunes (2017 à 2019) est la manifestation la plus significative.

En arrivant à l’Elysée, les présidents qui se succèdent découvrent quelle est la répartition de notre énorme dette publique extérieure entre les pays prêteurs ; ils en déduisent très logiquement que la souveraineté même de la France se trouve sérieusement menacée par l’emprise financière dont le P.C.C. dispose sur elle. Cette situation les pousse à mettre en place des réformes qui sont nécessaires mais qui sont impopulaires.

Avec le vote du 10 avril 2022, la Chine et son allié la Russie en arrivent à transformer la déstabilisation sociale (à laquelle ils ont eux-mêmes contribué) en une déstabilisation politique de la France comme le montre le nouveau repli global des partis de gouvernement (LR + LREM + PS + EELV).

Les partis de gouvernement dans un corner

Dans ce contexte en effet, des partis démagogues entendent exploiter à leur profit le mécontentement social par des propositions électorales inconsidérées.

En face d’eux, les partis de gouvernement, connaissant trop bien le délabrement actuel de notre pays (industriel, commercial, économique et financier), cherchent encore à gérer le pays de façon responsable, mais ils sont placés face à un débat cornélien :

Ou bien ils limitent les cadeaux électoraux et se font renverser électoralement par ces partis démagogues pour la plus grande joie de leurs parrains étrangers…

Ou bien ils pratiquent eux-mêmes des cadeaux électoraux importants alors que notre pays n’en a plus les moyens, ils enfoncent de ce fait notre pays dans un endettement extérieur considérable à l’égard de Pékin et ils en arrivent à ce que, peu après, Pékin, muni de son emprise financière sur notre pays, puisse nous imposer une sorte de protectorat.

L’élection en France et la guerre hybride que mènent Pékin et Moscou

Pékin et Moscou considèrent sans doute qu’ils approchent la fin de la partie mondiale qu’ils ont engagée contre les Occidentaux. Après s’être employés pendant vingt ans à dissimuler leur alliance, la Russie du KGB et la Chine du PCC se sont permis de l’officialiser et de l’afficher ouvertement avec leur communiqué du 4 février 2022 (15 pages, rédigé en anglais), à la veille de l’invasion de l’Ukraine

Sans attendre cette officialisation, les deux grands pays totalitaires n’ont cessé d’entreprendre des initiatives bellicistes qui vont toutes dans le sens d’affaiblir les Etats Unis et la démocratie dans le monde.

Pour la Russie : l’agression de la Géorgie, l’invasion de la Crimée et de deux circonscriptions du Donbass, l’intervention barbare en Syrie, puis les commandos Wagner dans plusieurs pays d’Afrique puis maintenant l’invasion barbare en Ukraine.

Pour la Chine : la sinisation forcée du Tibet et du Sinkiang, l’abolition unilatérale du Traité de Hong Kong, l’invasion de la Mer de Chine du sud et maintenant la menace d’une invasion de Taïwan.

A chaque étape, l’agression commise par l’un des deux pays est validée et soutenue par l’autre pays.

Cette guerre entreprise par l’axe Pékin/Moscou est une guerre multidimensionnelle, une guerre hybride. Les théâtres militaires ne sont pas les seuls fronts : il y a le front diplomatique (à l’ONU et ailleurs) ; il y a les cyberattaques ; il y a la désinformation et les fake news ; il y a l’intervention secrète mais très active dans les campagnes électorales des pays démocratiques (ce sont les services de Poutine qui avaient contribué à ce que Trump soit élu en 2016 et à ce que les Britanniques votent le Brexit).

L’élément le plus récent et le plus discret de cette guerre hybride, c’est toute l’opération de hausse simultanée des prix des matières premières orchestrée par Poutine (pétrole, gaz, céréales) et conjuguée avec une hausse des prix des produits manufacturés et du fret maritime orchestrée par Pékin. Cette énorme inflation importée porte brutalement atteinte à la paix sociale partout dans le monde et n’épargne ni les Etats Unis (hausse des prix à 8,5 % en mars 2022) ni la France. Cette inflation est tombée à point nommé pour Marine Le Pen qui a pu faire mouche avec sa campagne centrée sur le pouvoir d’achat.

Une victoire de Marine Le Pen en France serait un formidable trophée pour Poutine. Un trophée extrêmement conséquent puisque ses services sont depuis longtemps mobilisés pour qu’intervienne un Frexit après avoir déjà inscrit le Brexit à son tableau de chasse.

On aura compris l’énorme enjeu géopolitique qui est associé au résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle surtout quand on sait qu’une bonne part de l’électorat d’extrême-gauche s’entêtera cette fois encore à « refuser de choisir entre la peste et le choléra ».

Jean Francart (13 avril 2022)

(photo: https://www.flickr.com/photos/number7cloud/34356062021)

20 Avr 2022