Ocean Viking

Dans un entretien au journal Le Point, Gérard Collomb vient de dévoiler que la raison profonde de sa démission du ministère de l’intérieur en octobre 2018 tient à son désaccord avec Emmanuel Macron sur la politique migratoire : « Je veux alerter sur les enjeux fondamentaux qui sont à l’œuvre dans l’affaire de l’Ocean Viking », qui « ouvre une nouvelle brèche, créant un précédent ». Ainsi « on renforce plus le problème qu’on ne le résout, en créant un appel d’air ».

Il constate que « une fois que les migrants sont entrés sur le sol français, il est presque impossible de les en déloger ».

Il considère surtout que le laxisme fait le jeu de l’extrême droite et précise que s’il n’a rien dit avant les présidentielles, c’est pour éviter la victoire de Mme Le Pen.

N’en déplaise aux bonnes âmes, aucune école, aucune philosophie, aucun vœu pieux, ne viendra à bout du problème. La Bien-Pensance, quelle qu’en soit les mérites, fait le lit de ce qu’il est convenu d’appeler désormais « le populisme » (on a renoncé au terme « fascisme » qui semble vieillir). Au risque de ne pas être publié, même dans Histoire et Liberté, je m’évertue à l’écrire depuis des années. Il est vrai que Ocean Viking est un nom parfaitement choisi en termes de marketing. Le basculement de la Suède est prémonitoire. Tous les pays d’Europe sont concernés.

Il me semble en outre que reporter la responsabilité sur l’Italie est une manière peu glorieuse de botter en touches une nouvelle fois, et de ne pas affronter la réalité.

Puisse Gérard Collomb avoir plus de poids qu’un simple pékin. 

JL Carillon, le 13/11/2022

Nous publions ci-dessous de larges extraits de l’entretien accordé au Point par l’ancien Ministre de l’intérieur auquel fait référence notre ami Carillon en espérant qu’un débat éclairant en naîtra parmi les lecteurs de notre blog.

H&L

« Je veux alerter sur les enjeux fondamentaux qui sont à l’œuvre dans l’affaire de l’Ocean Viking »,  explique l’ancien maire socialiste de Lyon, « Il y a quatre ans, les problèmes migratoires étaient déjà extrêmement importants. La Commission européenne avait lancé l’idée de centres contrôlés pour accueillir les migrants. Peu après, les chefs d’État, réunis spécialement pour traiter les problèmes migratoires, reprennent ce projet, Emmanuel Macron s’y montrant l’un des plus favorables »  Ce dernier avait demandé au préfet de l’époque, Pierre Dartout, d’y travailler. Gérard Collomb, alors Ministre de l’intérieur, y était très favorable, sachant qu’une fois que les migrants sont entrés sur le sol français, il est presque impossible de les en déloger, tant les accords de Dublin entre pays européens sont peu respectés.

Le Point poursuit : « Gérard Collomb explique, en outre, qu’au moment de manifester son désaccord au chef de l’État, il doit participer à la commémoration de l’assassinat terroriste de deux jeunes filles à la gare Saint Charles de Marseille, tuées un an plus tôt par un djihadiste présent clandestinement sur le sol. « L’auteur, un Tunisien en situation irrégulière, aurait dû être placé la veille en centre de rétention administrative à Lyon pour être expulsé. Il ne l’a pas été, et il a pris le lendemain le train pour Marseille où il commettra ce crime. Je pense alors : “Je ne veux plus que cela se reproduise“ » explique l’ancien ministre. (…)

À en croire Gérard Collomb, la vraie raison de son départ serait donc d’abord la politique migratoire, même s’il confesse avoir longtemps voulu taire cet aspect : “Si j’avais dit cela à l’époque, j’aurais gravement nui à Emmanuel Macron. Si je m’étais exprimé avant la présidentielle, mon intervention aurait pu inverser le résultat de cette élection, et Marine Le Pen être élue. C’est pourquoi je me suis tu“ expose-t-il.

C’est l’accueil de l’Ocean Viking – en complet revirement de la décision de ne pas accueillir l’Aquarius quatre ans auparavant – qui lui dicterait aujourd’hui de changer d’avis : cette décision “ouvre une nouvelle brèche, créant un précédent“, déplore Gérard Collomb. Selon lui, sous des faux airs humanitaires, en prenant cette décision “on renforce plus le problème qu’on ne le résout, en créant un appel d’air“.

L’ancien ministre de l’Intérieur s’en prend ensuite aux proches du chef de l’État qui invitent l’exécutif à renoncer à sa politique de fermeté sur l’immigration, souhaitée pourtant par son successeur Gérald Darmanin. Mais aussi aux tenants d’une politique d’accueil généreuse, qui constitue à ses yeux une promesse qui n’est jamais tenue : “On voit aujourd’hui que dans nos grandes agglomérations, ils finissent sous des tentes, sous des ponts, dans des camps de fortune. À Lyon, le problème devient si aigu qu’après avoir dit “Welcome le monde“, les élus écologistes se retrouvent débordés, comme vient de le reconnaître lors du dernier conseil municipal l’adjointe en charge de ce dossier ».

Citant d’autres hommes politiques de gauche (François Pupponi, l’ex-maire de Sarcelles, et Julien Dray) qui en sont venus au même constat que lui, Gérard Collomb invite donc le gouvernement à prendre des mesures fortes, comme au Danemark, pour éviter l’avènement au pouvoir de partis d’extrême droite : « regardez le résultat » en Suède, s’exclame-t-il.

25 Nov 2022


    UNE STATUE UBUESQUE DE FIDEL CASTRO À MOSCOU, INAUGURÉE EN PLEINE GUERRE PAR MIGUEL DÍAZ-CANEL ET VLADIMIR POUTINE

     Cela peut paraître incongru : une statue de Fidel Castro, six ans après sa mort le 25 novembre 2022, inaugurée à Moscou en pleine guerre contre l’Ukraine, conjointement par le président cubain désigné par Raúl Castro, le bureaucrate pâlot Miguel Díaz-Canel, et le maître du Kremlin en personne, Vladimir Poutine.

     C’est pourtant hautement symbolique de la gratitude de Poutine envers la dictature castriste. Cuba est en effet l’un des rares pays, avec le Venezuela du castro-chaviste Nicolás Maduro, le Nicaragua du sandiniste Daniel Ortega, la Syrie de Bachar el Assad, la Corée du nord de Kim Jong-un, l’Érythrée, à voter presque systématiquement à l’Assemblée générale des Nations Unies contre les résolutions condamnant l’agression russe (parfois, ils s’abstiennent sur certains scrutins, ce qui revient pratiquement au même).

     Officiellement, la visite est empreinte d’une certaine normalité. Díaz-Canel, accompagné de sa femme, Lis Cuesta, dépose une gerbe de fleurs devant le monument au soldat inconnu en face du Kremlin et se réunit avec l’ex vice-Président puis Président Dmitri Medvedev, sans oublier Zhiouganov, le vieux dirigeant du Parti communiste, auquel il transmet les salutations chaleureuses de Raúl Castro. Soulignons que l’actuel dirigeant fantoche de l’île est également premier secrétaire du Parti communiste de Cuba, dans la plus pure tradition soviétique. C’est justement cette tradition que tentent de faire revivre les deux frères idéologiques, récupérer les restes du monde disparu avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS.

     L’histoire révolutionnaire de Cuba est intimement liée à la protection du « grand frère » soviétique, son tuteur pendant plus de trois décennies. La « crise des missiles » d’octobre-novembre 1962 en a été le point culminant. Il n’est guère étonnant, d’ailleurs, que nombre d’analystes, pour mettre en perspective les menaces nucléaires russes, aient fait référence à ces treize jours qui ont vu s’affronter Khrouchtchev et Kennedy et ont placé la terre entière au bord de la guerre atomique.,

     Comme toujours, le régime castriste se range de ce côté de l’histoire, contre l’ « impérialisme », américain bien sûr -les Soviétiques et les Russes n’ont pour lui jamais eu d’ambitions de cet ordre, même pas en Angola ou en Éthiopie, où Cubains, Soviétiques et Allemands de l’est ont combattu côté à côte. Il l’a fait lors de la guerre en ex-Yougoslavie, de même que lors de celle d’Irak. Mais pas seulement en se rangeant du côté de ce camp militaire. En réprimant à l’intérieur aussi, ce qui est une des modalités de sa guerre contre les opposants. Ainsi, les procès iniques contre les manifestants du 11 juillet 2021 se poursuivent-ils, ainsi que ceux contre des citoyens protestant récemment contre les interminables coupures de courant et les pénuries de toutes sortes, et en laissant mourir un prisonnier des suites d’une grève de la faim de 56 jours. En même temps, il organise des scrutins évidemment truqués, un référendum portant sur un nouveau Code de la famille, légalisant aujourd’hui le mariage homosexuel alors qu’autrefois, les homosexuels étaient parqués dans de véritables camps de concentration, les Unités militaires d’aide à la production (UMAP), ou des « élections » municipales avec des listes concoctées par le pouvoir. C’est curieusement à cela que s’intéressent le plus les médias de nos sociétés démocratiques. Les Cubains, eux, tout comme les Russes qui fuient la « mobilisation partielle » décrétée par Poutine, votent avec leurs pieds. Ils sont plus de deux cent mille à avoir quitté clandestinement l’île en moins d’un an, certains d’entre eux payant de leur vie ces tentatives de fuite, comme cette famille décimée en pleine mer par un garde-côtes cubain qui a embouti leur embarcation.

     Malgré tout, la révolution castriste continue de jouir d’une aura incompréhensible de la part d’une partie de l’opinion publique internationale, y compris en France, et de certains États d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. La prochaine étape de la tournée de Díaz-Canel, c’est la Chine. Les deux anciennes – ou toujours vivantes par bien des aspects – puissances tutélaires du communisme.

     Il ne faudrait pas croire que l’île des Caraïbes n’est que du menu fretin. En échange de pétrole, de fertilisants que le pays va mendier auprès de la Russie (on se demande bien comment celle-ci va faire pour livrer tout cela, en contournant l’embargo), l’ancienne patrie du socialisme espère profiter de l’influence cubaine toujours importante au sein des pays émergents pour amoindrir à l’avenir les condamnations massives à l’ONU.

     Pour les dissidents et les exilés, dans leur immense majorité, la lutte des Ukrainiens libres contre la Russie post-communiste est exemplaire. Nous nous reconnaissons en elle, en cette volonté farouche de défendre la démocratie contre la volonté de recréer une Union Soviétique caricaturale, avec les mêmes ressorts propagandistes, la même cruauté dans la répression et la peur comme système de gouvernement. Sa victoire ne sera pas seulement militaire. Elle aura valeur de symbole pour tous ceux qui veulent en finir avec ce passé tyrannique, symbolisé par l’ubuesque statue de Fidel Castro à Moscou. Un exemple à suivre par les Cubains libres. 

JACOBO MACHOVER

(Image: https://www.flickr.com/photos/marcelo_montecino/9609361)   

25 Nov 2022


Mercredi 7 décembre à 18h, au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre, Paris Ier, métro Pont-Neuf) Les amis d’Histoire & Liberté recevront Galia Ackerman et Stéphane Courtois, qui présenteront l’ouvrage écrit sous leur direction : Le Livre noir de Vladimir Poutine, aux éditions Perrin et Robert Laffont.                            

Ce livre réunit les noms de quelques-uns des meilleurs connaisseurs du monde russe et soviétique – André Kozovoï, Françoise Thom, Yves Harmant, Cécile Vaissié et bien d’autres.

La psychologie de Poutine, sa formation, ses références, ses références, ses objectifs, ses méthodes sont analysées avec précision et dénoncées sans appel. Un débat suivra cette présentation.

H&L

PS Si vous souhaitez une dédicace, apportez votre volume.

21 Nov 2022


Post Scriptum sur des élections attentistes

Une ou deux remarques seulement, pour faire le point. Les mid-terms elections sont remarquables par ce qu’elles ont d’inattendu, mais l’inattendu n’a absolument rien de remarquable.  

Les « analystes » prévoyaient un raz de marée du Parti Républicain, il n’en a rien été. 

Au contraire, dans la composition du Sénat et de la Chambre, les forces vont presque surement être quasi identiques, avec peut-être un léger basculement dans la Chambre pour donner une petite majorité aux Républicains.  Dans les élections des Etats, les forces restent quasiment celles qu’elles étaient avant l’élection. 

Ainsi, New York illustre bien ce que ces élections démontrent.  Dans l’Etat comme dans la ville, les Républicains progressent nettement.  S’ils perdent dans la course pour le poste de governor (l’executif), leur challenger, Lee Zeldin réalise un bon score contre la sortante, Kathy Hochul, et plusieurs districts (circonscriptions) dans la Chambre fédérale, considérés comme sûrs par les Démocrates, passent dans l’autre camp.

Zeldin, un congressman (député) peu connu en dehors de sa circonscription de Long Island, avait mené une bonne campagne sur la base de positions raisonnables, notamment en matière de sécurité (soutien aux forces de l’ordre et le minimum de pitié pour les voyous) et opposition au « wokisme ».

C’est un programme payant qui fut aussi le noyau de la campagne du gouverneur Républicain sortant en Floride, Ron de Santis, lequel est reconduit aisément et devient dès maintenant le rival de Donald Trump pour l’investiture du parti à la prochaine présidentielle. 

L’équilibre, ou statu quo, apparemment voulu par les électeurs,  dans l’ensemble de cette grandes diversité d’Etats et de circonscriptions, semble démontrer que les Américains sont réceptifs aux idées conservatrices, modérées, raisonnables, fondées sur le bon sens, la discipline dans le travail et la responsabilité individuelle.  Ils se méfient de l’hystérie qui caractérise le discours politique depuis une bonne douzaine d’années et qui frôle la paranoïa depuis l’élection de 2020 et ses séquelles. 

A l’heure de cette correspondance, il manque cinq députés pour donner une mince majorité aux Républicains, le double pour la donner aux Démocrates. On attend les résultats dans plusieurs circonscriptions dont les officiels soit ne savent pas compter soit sont des vendus, ce qui n’est pas forcement different. 

Il serait normal, vu la sottise et le cynisme de la classe politique dans son ensemble, ne ne pas trouver de majorité qui puisse fonctionner, et que la Chambre reste dans un état de catatonie législative, miroir de sa catatonie mentale.  Si les Démocrates tiennent leur majorité, ils sont trop affaiblis pour faire passer un programme législatif sérieux, et la conséquence est qu’on remet, une fois de plus, à plus tard, l’heure de vérité.

Cela implique quelques dangers en politique étrangère, dans la mesure ou aucune grande initiative — par exemple, le bombardement du Qatar pour défendre les droits de l’homme et écraser la corruption dans le football — ne sera prise. Mais on peut espérer que l’enemi totalitaire, qu’il soit arabe, perse, russe, coréen ou chinois, aura la lucidité de comprendre que dans une crise, la classe politique américaine, par conformisme plus que par conviction, choisira le drapeau et la riposte à toute provocation.  Ce n’est  pas d’un grand  confort pour les assoiffés de liberté en Iran, en Afghanistan ou à Hong Kong, ni pour ses défenseurs de la Chine Libre (Taiwan) ou de l’Ukraine, mais c’est mieux que l’étrange défaite vers laquelle nous mèneraient et les wokes du Parti Démocrate et les complotistes du Parti Républicain.

Roger Kaplan

(image: James Boast, Ikon Images, NTB)

19 Nov 2022


Lettre d’Amérique

Roger Kaplan intervient peu sur notre blog. L’intérêt et l’originalité de son commentaire sur la situation américaine expliquent que nous dépassions exceptionnellement la longueur maximum acceptée pour les textes reçus ici. Il va de soi qu’il s’agit d’un document, susceptible comme tel de recevoir vos remarques, vos critiques et vos questions à notre ami américain.

P.R.

Aux élections partielles  (de mi-mandat) qui approchent, les Républicains ont l’ambition de se retrouver majoritaires a la Chambre des Représentants ainsi qu’au Sénat.  Ils cherchent aussi à renforcer leur majorité dans les Etats et les municipalités qui sont en ballotage.…

Ce sont des élections, comment dire,  sous surveillance et même sous menace.  Et pour les personnalités politiques, les menaces peuvent passer à l’acte, comme on l’a vu dans l’agression au marteau contre l’époux de la députée de Californie Nancy Pelosi, présidente de la Chambre et titulaire du troisième rang en cas d’incapacité du Président Joe Biden.  

M. Pelosi, homme d’affaires natif de San Francisco dont il est un des piliers économiques, bon vivant et plutôt dangereux comme conducteur d’autos de luxe (son permis lui a été confisqué après  la dernière des catastrophes qu’il a provoquée en état d’ivresse aux commandes de sa Porsche), est à l’hôpital suite à une opération urgente pour une fracture du crâne.  Son agresseur a l’habitude d’écrire des tracts de type conspirationiste sur les affaires courantes.  Des que possible — il est également hospitalise — il sera inculpé, selon le chef de police de San Francisco, pour tentative de meurtre et mauvais traitements sur personnes âgées (Paul Pelosi a 82 ans).  Il a affirmé vouloir casser les genoux de Mme Pelosi, qui était à Washington mais elle s’est empressée de revenir en Californie pour se rendre au chevet de son mari.  L’agresseur, un ancien gauchiste, nudiste militantet montrant des signes de déséquilibre mental — encore que, pour une telle description, on pourrait être accusé « d’agression verbale » en Californie –, était passé à l’acte avec son marteau, la moitié du symbole communiste.

Ce crime pourrait-il apporter un sursaut « de compassion » au Parti Démocrate? Nancy Pelosi elle-même se (re)présente dans une circonscription sûre à San Francisco, ville démocrate dans un Etat très libéral au sens américain. 

Il semble que, malgré l’acharnement des Démocrates, Biden en tête, à faire porter la responsabilité de cette agression sur les leaders républicains et sur Trump lui-même, les électeurs se soucient plutôt de l’incertaine orientation des affaires publiques.  Selon les sondages, qui évidemment ne sont pas des certitudes, bien au contraire, les Démocrates, en tant que parti de gouvernement, sont tenus responsables pour l’inflation, l’insécurité urbaine et le chaos aux frontières (notamment entre les Etats du sud-ouest et le Mexique, la confusion autour des politiques d’immigration allant d’ailleurs au delà du problème de la police des frontières.  Et ce ne sont là que les thèmes majeurs. 

Qui plus est, les Démocrates sont perçus comme incohérents.  Biden lui même peine à articuler ses positions.  Il semble souvent incapable de savoir de quoi il parle.  Il insistait l’autre jour sur un « vote » qu’il aurait fait passer par la Chambre pour réduire les dettes des étudiants, ce qui en pratique donnerait une facture de plusieurs milliards adressée au contribuable. Or il ne s’agissait nullement d’un vote mais d’un « executive order », un ordre présidentiel ayant une fonction comparable au 49-3 francais – ce qui d’ailleurs pourrait éventuellement mener à une annulation puisque le Congres, selon la Constitution, est seul en charge des allocations et impôts. 

La vice-présidente Kamala Harris, est d’un niveau intellectuel réellement choquant, qui dépasse toute explication, au vu de son c.v..  Elle prétend, sans aucun appui sur des faits, que la frontière est sécurisée ou que les transports d’enfants (habituels dans beaucoup de systèmes scolaires) se font actuellement dans des autocars électriques, ce qui est formidable pour l’environnement, puisque, dit-elle sans s’excuser pour le contresens, cela permet aux enfants, comme aux conducteurs, de respirer habituellement un air « toxique » ! Et cela n’est qu’un exemple parmi les moins étonnants de sa façon de parler.  Bref, si Biden semble ne pas savoir où il est ou ce qui se passe, elle ne sait pas communiquer sans s’embrouiller et donner l’impression, avec les ricanements inexplicables qui ponctuent ses discours, d’une frivolité sans bornes. 

A force d’entendre de telles bêtises, les gens se disent inévitablement que les Démocrates sont des abrutis, des menteurs, ou qu’ils se fichent des faits, sans parler de la Constitution.  

L’agression contre M. Pelosi est, certes, inquiétante, et en tant que crime ordinaire, il n’y a rien à en dire sauf que le malfaiteur mérite ce qui lui arrivera, et qui pourrait être au moins vingt ans de prison. On ne peut toutefois s’empêcher de remarquer que San Francisco, et les Démocrates qui gèrent cette ville et l’Etat dont elle était jadis un des joyaux (et d’ailleurs elle l’est toujours à condition d’éviter les voyous, les ivrognes et les drogues et de pouvoir payer des impôts astronomiques), pourraient faire leur examen de conscience au lieu d’accuser la « rhétorique de droite » d’inciter les gens à la violence.  Apres tout, c’est un partisan du sénateur stalinoïde Bernie Sanders qui a tiré en 2017 une balle sur d’un des chefs Républicains au Congrès , le député de Louisiane Steve Scalise, et c’est un autre gauchiste qui s’en est pris, avec un couteau, au candidat républicain aux élections du gouverneur de New York, le député Lee Zeldin, il y a peine quelques semaines.

Sans doute est-il exact que le ton n’est pas poli dans la, ou les, luttes politiques en Amérique. Ce n’est en rien une nouveauté.  En fait, cela date des origines, de même que la violence physique (agressions, duels…) entre hommes politiques et entre leurs partisans. Parmi les cas célèbres, le grand homme d’Etat Alexandre Hamilton, lieutenant de George Washington et premier secrétaire au Trésor, fut tué dans un duel par un rival, Aaron Burr.  Un des grands orateurs anti-esclavagistes, le sénateur Charles Sumner (Massachusetts), un des chefs de file Républicains pendant la Guerre Civile, fut attaqué avec une canne et grièvement blessé par un député de Caroline du Sud, Preston Brooks, en 1856.  Mais il est vrai, aussi, que les partisans de Donald Trump ressemblent parfois plus à des supporteurs surexcités dans un stade de football qu’à des gens écoutant des orateurs s’exprimant sur des questions d’actualité.  Il est non moins vrai que les Démocrates ont, depuis bien longtemps (bien avant Trump), pratiqué la politique de la délégitimisation, en accusant les Républicains d’être extrémistes et dangereux et une menace pour l’ordre constitutionnel et la  démocratie. C’est ce que répétait encore M. Biden la semaine dernière, sans aucune référence aux squadristi de son propre parti qui appellent à modifier radicalement les institutions constitutionnelles. Au passage, — on ne peut que noter  le choix du terme qu’ils ont choisi eux-mêmes pour designer leurs courant : les « squadristi » étaient les groupes paramilitaires mussoliniens !

Dans cette période électorale, les Démocrates se présentent comme les défenseur de « notre » démocratie, ce qui signifierait qu’eux seuls ont les capacités, et les politiques pour la sauvegarder. Or, c’est eux qui ont, sous couvert d’un anti-racisme cynique et mensonger, ont oeuvré pour déconsidérer et désarmer les services de police. En font les frais les quartiers populaires, souvent à majorité noire, comme à Minneapolis (la ville ou le malheureux George Floyd fut tué lors d’une arrestation musclée) ou à Chicago (dont le maire et le chef de police sont des Noirs). 

S’ajoutant à leur mauvaise gestion dont les conséquences sont un mélange malsain d’apologie active de la criminalité (des catégories entières de crimes ne sont plus punies de prison), de démagogie, et assistanat,  avec comme conséquence la migration des entreprises hors des villes comme Chicago et New York, le désespoir ou du moins l’exaspération des classes moyenne, le parti Démocrate n’a rien de mieux comme mot d’ordre électoral que d’accuser les Républicains d’être des extrémistes.  Ses propositions, d’ailleurs, montrent à quel point les Démocrates n’ont aucune volonté de redresser les désastres urbains (et pas seulement urbains) qu’ils ont créés: ils veulent « fédéraliser » (c’est a dire nationaliser) le droit à l’avortement et, de même, mettre les procédures de vote sous un seul régime, géré par le gouvernement fédéral.  Dans ces deux cas, ce ne serait qu’un pas de plus dans leur longue campagne pour détruire le système fédéral proprement dit, qui suppose la souveraineté des Etats et la gestion locale. 

Les élections pourraient-elles mener à un changement de cap?  Rien n’est impossible en Amérique.  Les Républicains ont le vent en poupe en partie parce que la Californie représente pour beaucoup d’électeurs un contre-exemple de gestion, responsable d’une forte dégradation de la sécurité, de l’infrastructure, des services municipaux.

Le parti Républicain est divisé entre une apparente majorité d’élus et d’autres officiels qui soutiennent, ou du moins se gardent de critiquer, l’ex-président Donald Trump et ceux qui, sans le dire carrément, préféreraient qu’il disparaisse de la scène politique.  C’est le cas du gouverneur Républicain de Floride, Ron de Santis, qui brigue un deuxième mandat et pourrait se présenter à l’investiture pour la présidentielle en 2024.

Il y a aussi un petit carré de Républicains « never-Trump » qui, depuis leur déception de 2016, cherchent la défaite de l’affairiste-politicien, mais leur influence parait négligeable.  Leur étoile la plus connue, Liz Cheney, fille du vice-président de G. W. Bush,  a été battue dans la primaire pour le siège qu’elle occupe jusqu’à la convocation de la nouvelle Chambre en Janvier, et se prépare une nouvelle carrière. Adam Kinzinger, un autre farouche « never-Trumper » qui représente une circonscription dans l’Etat de l’Illinois, ne s’est pas présenté à sa propre réélection et cherchera également un nouvel emploi.  Un certain Evan McMullin, qui avait joué un rôle de figurant dans l’élection de 2016 sous l’impulsion du groupuscule « never Trump », est en lice dans son Etat natal de Utah.  Il semble qu’il ait fait une bonne campagne contre le sénateur sortant, Mike Lee, qui est plus ou moins trumpiste sans être jusqu’auboutiste, mais ses chances de l’emporter restent assez modestes.

Les élections sont importantes, comme toujours.  Le programme du President Biden est couteux à plusieurs égards, et il serait sans doute utile de le bloquer, ou au moins le freiner, en donnant au Congrès le veto qu’il aurait avec une majorité à droite.  De ce point de vue, d’ailleurs, les Républicains sont en bonne position car pour ce qui du Congrès, la Chambre a plus de poids dans les questions budgétaires que le Sénat, dans la mesure où c’est à elle d’écrire les législations autorisant les dépenses. 

Il faut toutefois noter que les Républicains, tout « Messieurs Austerite Fiscale » qu’ils voudraient paraitre, peuvent être aussi dépensiers que leurs rivaux.  Dès qu’on tient les clefs du Trésor public, on a la tentation de l’ouvrir pour des intérêts locaux, afin d’ être, justement, réélu dans sa circonscription.  Les sénateurs, eux, sont dépensiers par bêtise et vanité.

Nombre de candidats Républicains dans les deux chambres du Congres, tant sortants que challengers,  ont le soutien de l’ex président, en échange de quoi ce dernier exige d’eux fidélité et approbation de son opinion sur l’élection de 2020.  Ce soutien est à double tranchant, ou mieux dit, à tranchant ambigu.  Obligerait-il les politiciens qui en bénéficient de soutenir une éventuelle candidature de Trump pour l’investiture Républicaine en 2024?  Et, si celle-ci lui échappait et qu’il se lançait dans une campagne de troisième voie, qu’arriverait-il? En général, les « third-party candidacies » favorisent le perdant : leurs voix sont perdues d’un seul côté plutôt qu’entre les deux candidats principaux (ce qui aurait un effet neutre).  Par exemple, la candidature de Ross Perot donna la victoire à Bill Clinton lors de l’élection de 1992 au détriment du président sortant, G.W. Bush. Mais la candidature de l’écologiste Ralph Nader donna une mince majorité à G. W. Bush en Floride contre Al Gore (le vice-président de Clinton). Apres des déboires fort embarrassants pour les inconditionnels de la démocratie, la Floride fut déclarée favorable à Bush par la Cour Suprême.

La raison pour laquelle ces souvenirs historiques et ces incertitudes sur l’élection de 2024 ont de l’importance est que le régime américain souffre d’un manque de respect.  Certes, les Américains se sont toujours méfiés de leurs politiciens, mais rarement ont-ils éprouvé comme aujourd’hui, le sentiment que la classe politique est composée d’une bande de voyous qui se sont emparés du gouvernement avec l’aide de dirigeants non-élus de « l’Etat administratif », maintenant invulnérables à leurs postes de direction, qu’ils gagnent des élections ou non.

Il est à noter que le concept de « administrative state » ne date pas d’hier.  Depuis au moins l’administration de Woodrow Wilson, un des débats les plus sérieux et en même temps peu connus sur le système politique américain est celui qui oppose les partisans d’un étatisme des élites (comme Wilson lui-même, qui était par ailleurs favorable à la ségrégation raciale) et ceux qui insistent sur l’impérieux besoin de maintenir les prérogatives – et responsabilités – des élus.  Les représentants les plus connus de cette position anti-étatiste à l’heure actuelle sont sans doute Philip Hamburger, professeur à la faculté de droit de Columbia University (New York) et le juge Clarence Thomas (de la Cour Suprême). Mais le concept est sorti des cercles érudits (science politique, droit, histoire, presque toujours des savants ou juristes éminents) pendant la présidence de Donald Trump, quand ses partisans ont, en quelque sorte, fait le lien entre ce débat constitutionnel et l’agacement anti-Washington sur lequel misait l’ex-président qui agaçait tant lui-même.

Il faut noter aussi que ce débat et cet agacement, sont intrinsèque à la démocratie, et je pense qu’on en retrouvera sans peine la version française.  En Amérique nous sommes arrivés à un point qu’on peut appeler critique sans exagérer, car le conflit entre Etat administratif et République mettant en avant les libertés et la gouvernance décentralisée est sur le point de devenir insupportable ou de forcer une mutation de notre régime constitutionnel.  C’est pour cela que l’élection « mid-term », en d’autres temps banale et une sorte de répétition de la prochaine présidentielle, prend une plus ample signification. 

En bref,  ce qui se joue est le choix entre un « trumpisme » sans Trump et une démocratisation radicale, socialiste, égalitaire, et tyrannique.  En fait, ce serait le passage de la démocratie à la tyrannie dont se méfiaient les Grecs et Romains avant leurs déchéances. 

Sur fond d’inflation galopante, d’insécurité croissante, et d’inquiétude quant à la l’immigration clandestine venant du Sud, il semble que les Républicains peuvent gagner les élections sinon mettre de nouvelles politiques en place, et au moins d’atténuer les effets des politiques démocrates qui ont la plus grande part de responsabilité dans les fléaux du moment. 

Roger Kaplan

Il y a pas mal de choses qui me déplaisent chez les démocrates américains mais il y a des ordres de priorité et d’urgence.
Actuellement, pour un Européen normalement humaniste et pour quiconque, dans le monde entier, est attaché aux valeurs fondamentales de la démocratie et au respect des libertés et des droits fondamentaux de la personne humaine, la priorité des priorités est de mettre à mal le psychopathe du Kremlin et de l’empêcher, lui et sa bande, de continuer à détruire, assassiner, torturer, violer, mentir, semer la zizanie, avec l’appui de tous les régimes terroristes de la planète.

Or il se fait que Trump, le clown frappé d’une psychose blanche et d’un sévère trouble de la personnalité histrionique-narcissique, n’aurait jamais contaminé la Maison Blanche sans l’appui du psychopathe prémentionné, lequel, de toute évidence, tient Trump, Dieu sait comment. Une marionnette du KGB Président des Etats-Unis, jamais un tchékiste n’avait osé rêver d’un tel prodige !

Or je constate que, dans l’article de Roger Kaplan, il n’y a pas un mot sur la politique étrangère des USA telle qu’elle deviendrait en cas de victoire d’un parti républicain qui n’en finit pas de se galvauder au profit du guignol ignare matamore précité.

Par ailleurs traiter Kamala Harris de déficiente intellectuelle et Bernie Sanders de stalinien me fait m’interroger sur le niveau des capacités cognitives de l’auteur.

Avec humeur fumante,

Pierre Druez

Sans disserter sur la personnalité de Donald Trump qui, certes, a un côté narcissique assez prononcé pour attirer l’attention de ceux qui confondent étude psychologique et commentaire politique, je ne peux qu’observer que les démocrates ont tenté pendant quatre ans de détruire Donald Trump sur la base d’accusations émanant d’un dossier fantaisiste commandité et subventionné par eux-mêmes, provoquant des investigations couteuses en argent et en confiance accordée à nos institutions. Ces investigations ont été menées par un procureur irréprochable, ancien patron du FBI (Robert Mueller). Rien n’en est sorti, à part la découverte que certains agents de la police fédérale, partisans en cela, malgré leur devoir de réserve, avaient faussé des rapports dans un sens qui infléchissait le dossier au détriment du président .

Il serait donc prudent de ne pas faire de cet acharnement obsessionnel à penser que Trump serait la marionnette de Poutine, la pièce centrale d’une comparaison entre les politiques étrangères des deux grands partis politique américains. Il y a des courants « interventionnistes » et « isolationnistes » chez les uns et les autres et, pour le moment, il existe un consensus opérationnel sur les bons et les méchants dans le conflit entre Russes et Ukrainiens. Si une tendance « isolationniste » se développait à l’avenir et poussait au désengagement, il n’est nullement sure qu’elle viendrait plus d’un parti que de l’autre.

Par ailleurs, on peut sans ironie se demander si Mme Kamala Harris sait contre qui nous luttions par exemple, pendant la Guerre de Corée, ou même la Deuxième Guerre Mondiale.

J’ajoute que Donald Trump, tout pécheur et narcissique qu’il soit, a quand même des réflexes de bon sens en politique internationale. Il est vrai que son manque de culture entrave ces réflexes, tout comme  son mépris pour ceux qui n’avalisent pas ses réactions hâtives aux dossiers. Ce fut notamment le cas de son premier secrétaire à la Défense James Mathis,

Roger Kaplan

La contribution de Roger Kaplan à ce blog me heurte à triple titre :

1) Roger est beaucoup trop indulgent à l’égard de Trump. Il est maintenant établi que le 6 janvier 2021 était bel et bien une tentative de coup d’Etat de la part de Trump et des trumpistes. L’objet principal consistait à terroriser non seulement les responsables du Parti Démocrate mais aussi et surtout des personnalités du Parti Républicain comme Mc Donnel et surtout Mike Pence. Souvenons nous des slogans des émeutiers « Hang Mike Pence ». Le but était que Mike Pence invalide le résultat des présidentielles en sorte que se substitue un autre vote (à raison de deux représentants par Etat fédéré élus par le Congrès de chaque Etat) qui aurait désigné Trump comme Président. Ce coup d’Etat aurait peut-être été le préambule à instaurer un régime totalitaire aux Etats Unis mêmes. Trump avait alors un soutien électoral marqué (35% environ des suffrages exprimés). Rappels. A la constituante de septembre 1917, à la veille de son coup d’Etat, le parti bolchevique, n’avait recueilli que 23% des suffrages exprimés. Aux dernières législatives loyales en Allemagne, le parti nazi n’avait recueilli que 34% des suffrages exprimés. Dans les deux cas, une base électorale, significative bien que minoritaire, avait beaucoup contribué à instaurer un régime totalitaire prolongé.

2) Roger néglige délibérément la relation très spéciale qui s’est nouée entre Trump et le FSB dès le milieu des années 90 et qui a conduit ensuite à une relation de complicité et plus précisément de subordination de Trump à Poutine. Les deux chambres du Congrès avaient, par un vote très majoritaire, début 2017, désavoué les interférences du FSB et de Poutine dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Et Trump a fini par renoncer à contester l’appui que le FSB lui avait donné en 2016. Si dans une interview récente au New York Times (22/07/22), Karaganov, conseiller géopolitique de Poutine, a déclaré qu’il aurait mieux valu envahir l’Ukraine avant la pandémie, c’est à l’évidence parce qu’il pense que Trump serait resté passif face à l’invasion de l’Ukraine.

3) Roger néglige l’agression dont sont l’objet les Etats Unis et leurs alliés de la part de l’axe Pékin-Moscou depuis la crise de 2008-2012. Si Trump a eu un seul mérite, c’est d’avoir amorcé en 2018 la guerre commerciale qui était indispensable avec Pékin. Mais quelle grave incohérence de sa part : s’opposer frontalement à Pékin tout en entretenant des relations très particulières avec Moscou, le meilleur allié de Pékin ! La proposition de Roger pour revigorer la démocratie américaine se devrait de rappeler aux deux grands partis américains qu’ils ont une tâche historique, sauver les Etats Unis, leurs alliés et la démocratie dans le monde face à la menace que l’axe des pays totalitaires fait peser sur eux. L’éviction de Trump du parti républicain et l’émergence de nouveaux responsables au sein du parti républicain favoriseraient fortement l’établissement d’un pacte entre les deux partis face à la menace totalitaire.

Antoine Brunet

Je ne sais que dire.  J’ai essayé d’éclairer un peu les élections américaines avec une ébauche d’analyse plutôt conventionnelle, et voici qu’on accuse ce pauvre Donald de coup d’Etat en vue d’un régime totalitaire !  Trump, certes, par paresse, narcissisme, bêtise, et mépris pour tout le monde, a blessé l’ordre constitutionnel le 6 janvier, et il a continué de se moquer de ses compatriotes avec son déni du résultat des présidentielles de 2020.  Il est vrai que les organisateurs de coup d’Etat ne pensent pas souvent très loin.  Mais je doute qu’il s’agissait de cela. Trop inculte pour connaitre la Constitution, il laissa des illuminés le convaincre que l’on pouvait « décertifier » le vote des Grands Electeurs (Electoral College) après qu’ils eurent voté. Or c’est tout simplement faux.  On peut mettre un vote en cause, et cela se fait assez souvent, mais la « certification » par le Congres réuni, comme il l’était le 6 janvier, est un rite, ou une formalité certes solennelle mais pas sujette à contradiction.

Mais il s’agit, dans le cas de notre ami, d’erreur d’appréciation sur l’imaginaire américain, et pas seulement américain.  Il y a une sorte de paranoïa qui se répand et qui peut être instrumentalisé, c’est ce que comprenait très bien l’auteur du livre The Manchurian Candidate (1959) Richard Condon.  Le film avec Frank Sinatra qui en a été tiré est mieux connu est en quelque sorte tout à fait actuel même s’il est nourri des expériences (et craintes) du temps de la guerre de Corée.

Enfin, voici quand même quelques mots pour faire parade sans, j’espère, être trop impoli.

Je suis reconnaissant envers ceux qui s’inquiètent de la bonne santé de notre régime.  Mais il ne faut pas, même si le réflexe est naturel, gonfler les évènements. Ce faisant, on les dénature.  L’assassinat de John Kennedy n’était pas le fait du KGB ni de la Sécurité cubaine.  L’émeute sur le Capitole n’était pas une tentative de coup d’Etat.

On voudrait croire au drame digne de Shakespeare lorsqu’il s’agit d’un jeune président dont on espérait tant; on avait du mal à admettre qu’il avait pu être détruit par la balle d’un garçon perdu qui se voyait en héros d’un système de tyrannie qu’il confondait avec un mouvement d’émancipation qui ne voulait pas de lui. Lui même fut fauché par un type sans conséquence qui se vit acclamé par la nation reconnaissante. 

Et comment serait-il possible que la patrie de la liberté, dont la Constitution est un modèle de sagesse libérale et républicaine, soit mise en danger par des émeutiers ignares et sans autre objectif que de mettre le désordre dans un bâtiment dont ils comprenaient à peine la fonction ? On préfère croire qu’il y eût conspiration, plan élaboré et une suite prévue.  Mais il n’y eût aucune suite, ni dans ce cas ni dans l’autre.  Il y eût, par contre, un boom dans l’industrie complotiste. Ce qui est d’ailleurs normal, les USA étant, en plus du foyer de la liberté et l’arsenal de la démocratie, une grande foire de l’entreprise.  Le complotisme paye : voyez le succès en librairie ou au cinéma des adeptes du genre.

Il n’empêche que jusqu’à une nouvelle découverte sensationnelle, par exemple un document crédible trouvé dans une boite oubliée dans une cave à Moscou ou à la Havane, le meurtrier de John Kennedy a agi seul.  Et si le 6 janvier était vraiment une tentative de coup d’Etat, il faut parler comme de Gaulle pendant la mutinerie du malheureux quarteron : ce qui est sérieux c’est que ce n’est pas sérieux. 

Roger Kaplan

6 Nov 2022


La Règle du Jeu, n° spécial Ukraine et Le Livre noir de Poutine (et éd. Perrin et laffont)

Au Théâtre du Nord-Ouest, à Paris, le 26 octobre, à 18h30, l’équipe de Desk Russie – qui en est à son n° 43 – a organisé un débat sur l’histoire et la culture ukrainienne, à l’occasion de la sortie d’un numéro spécial de la revue trimestrielle La Règle du Jeu, entièrement consacré à lUkraine : 500 pages écrites par les meilleurs spécialistes ukrainiens et occidentaux.

Le 3 novembre, à 20h30, Desk Russie propose de se pencher sur la personnalité et le régime de Poutine, à l’occasion de la sortie (programmée pour le 10 novembre) de l’ouvrage collectif Le Livre noir de Poutine, chez Perrin-Laffont.

Nous relaierons prochainement les détails  que Desk Russie communiquera dans les prochains jours sur cette rencontre

H&L

30 Oct 2022


Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

29 Oct 2022


Régimes totalitaires, régimes dictatoriaux et démocraties libérales

Ne devrions-nous pas commencer par nous accorder sur la définition du régime totalitaire?

Pour moi, est totalitaire par sa nature un régime dont l’idéologie proclamée procède de l’abolition de toutes les libertés individuelles, de l’espace privé, et du Droit qui les protège.

Dans sa pratique un État est plus ou moins totalitaire: la NEP instaurée par Lénine fut une entorse provisoire au régime communiste instauré par le même Lénine.

Je crois aussi que les démocraties libérales ont la Chine pour ennemi principal (quoi que comme partenaire incontournable) et sont travaillées en même temps par des forces centrifuges dadas deux sens opposés.

La conclusion que j’en tire est que nous devons mettre plus de coeur à définir et à défendre les valeurs du monde libre, dont nous jouissons sans trop y penser alors qu »elles sont aussi fragiles que précieuses.

André Senik

Cher André, je te rejoins : les habitants de nos pays démocratiques consomment la démocratie (que leurs ancêtres ont gagnée) et se montrent indifférents aux peuples qui cherchent à défendre (Ukraine, Taïwan, Arménie, Kurdistan) ou à conquérir (Iran, Liban…) la démocratie et les libertés face à des régimes totalitaires et impérialistes (Chine, Russie, Turquie, Iran) qui par ailleurs se sont associés pour programmer une éradication planétaire de la démocratie.

Voilà d’ores et déjà où j’en suis dans ma classification des régimes totalitaires :

Totalitarisme 1.0 : URSS ; Chine de Mao ; Corée du nord ; Cuba ; Cambodge des Khmers rouges     Idéologie marxiste-léniniste

Totalitarisme 2.0 : Allemagne nazie ; Japon de Tojo et Hiro Hito ;

Chine post-Mao ; Russie du FSB   Idéologie impérialiste-particratiste (avec connotation suprémaciste)

Totalitarisme 3.0  : Afghanistan des Talibans ; Iran ; Erythrée ; Soudan ; Daech et bientôt Turquie   Idéologie islamiste-particratiste

Antoine Brunet

Cher Antoine

La rigueur dans le choix des dénominations s’impose car l’abus qui est fait d’expressions comme « génocide », ou « crimes contre l’humanité » les banalise et les désamorce.

C’est pourquoi nos querelles amicales sur les mots, les idées, les concepts  sont utiles à nos combats.

Mais je ne tire pas l’idée ou le concept politique de totalitarisme des cas historiques qui l’illustrent car c’est évidemment de mauvaise méthode. On ne peut classer qu’à partir d’une idée et si cette idée peut être définie en un concept rigoureux, c’est tant mieux.

L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées., 

Voici comment Rousseau (Jean-Jacques) expose l’idéal totalitaire : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer lhomme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans lunité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de lunité, et ne soit plus sensible que dans le tout. »

Marx fait l’éloge de cet autre passage de Rousseau :

« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformerchaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solidaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui ».     

Dans le Contrat social Rousseau n’applique pas cet idéal puisqu’il distingue ce qui relève de la communauté des citoyens (qu’il privilégie) et ce qui relève de l’espace privé (qu’il admet).

Quant au continuum qu’on peut très souvent repérer entre deux pôles extrêmes, il n’a rien de choquant.

Toute société organisée place le curseur quelque part entre l’absolue et totale souveraineté des individus et l’absolue et totale souveraineté du pouvoir collectif sur les individus.

C’est pourquoi on a pu parler de « l’empire libéral » et de la démocratie totalitaire. 

La pensée de Marx est totalitaire en ce qu’elle prône la métamorphose intégrale de l’individu en citoyen, et condamne explicitement les droits des individus et l’existence d’une sphère privée.

Quand nos néo-révolutionnaires de tous poils et sans poils déclarent que « tout est politique », y compris la vie des couples, ils et elles adhèrent à l’idéologie totalitaire.

Cet échange risque de ressembler à un débat sur le sexe des anges. Je crois au contraire de toi qu’un concept n’est jamais trop rigoureux mais qu’aucune société réelle ne se réduit à son idéal-type (L’idéal-type est un outil méthodologique de sociologie défini par Max Weber. Un idéal-type est un type abstrait, une catégorie, qui aide à comprendre ou théoriser certains phénomènes, sans prétendre que les caractéristiques de ce type se retrouvent toujours et parfaitement dans les phénomènes observés.

Le cercle est  un concept uniquement et rigoureusement défini, tandis que les ronds peuvent l’être lus ou moins et varier  en tout point. J »admets qu’il est bon de classer, de différencier et même de hiérarchiser les sociétés au regard des attributs de cette idée ou de ce concept. Mais il existe une infinité de degrés et de différences entre le régime le plus libéral et le régime le plus totalitaire

André Senik

Cher André,

Ta position me met doublement mal à l’aise :

Je ne peux pas me résoudre à l’idée qu’il existerait un continuum politique depuis les démocraties les plus libérales jusqu’à Daëch, un continuum selon lequel tous les régimes politiques seraient plus ou moins totalitaires. (Je ne suis pas pour autant binaire : entre les démocraties libérales et les régimes totalitaires, je propose d’intercaler les démocraties illibérales (Pologne, Hongrie, Turquie et quelques autres) et les nombreuses dictatures (Egypte, Arabie Saoudite, Emirats Unis, Birmanie, Thaïlande et beaucoup d’autres))

Je ne peux pas non plus me résoudre à renoncer à la différence essentielle qui selon moi existe entre une « simple » dictature et un régime totalitaire. Récemment, un démocrate chinois, qui m’a semblé réfugié en France et que je ne connaissais pas, s’en est pris, dans une réunion publique, à un écrivain français qui décrivait la Chine post-Mao comme une dictature : « Antoine Brunet a tout à fait raison de faire la distinction entre dictature et totalitarisme, a-t-il dit. . La dictature, c’est par exemple Imin Dada en Afrique. Cela n’a rien à voir avec ce que nous vivons en Chine. La dictature, c’est le totalitarisme en toute petite miniature. En Chine, ce que nous avons, c’est le totalitarisme, c’est à dire cent fois pire qu’une dictature. La dictature, ce n’est pas nouveau : depuis 4.000 ans, l’humanité a toujours connu des dictatures ici ou là. Ce qui est nouveau, c’est le totalitarisme ; le totalitarisme, cela n’existe que depuis 100 ans seulement. »

Pour ma part, je pense que, pour sortir du problème d’une définition générique trop absolue, il faut procéder empiriquement. Il faut partir de ces deux régimes politiques emblématiques qui avaient innové gravement par leur inhumanité :

(1) l’URSS de Lénine, Trotski, Staline, Brejnev

(2) L’Allemagne nazie. Deux régimes qui, s’ils avaient maintenu au delà de 1941 leur alliance germano-soviétique (comme le souhaitait Staline), auraient fini par dominer le monde et par généraliser leur modèle totalitaire à la planète entière.

En réaction à ces deux régimes, il y eut dans les années 50 un puissant courant intellectuel international pour affirmer que ces deux régimes avaient, par delà leurs différences, des caractéristiques communes qui étaient nouvelles et qui étaient majeures. C’est d’ailleurs dans ces années que fut formalisée et admise la notion de régime totalitaire.

Pour sortir de la paralysie qui s’introduit dès qu’on veut établir une définition générique, trop conceptualisée, du régime totalitaire, je propose la définition empirique suivante : sont des régimes totalitaires, les régimes politiques qui partagent les caractéristiques communes qu’ont partagé l’URSS et l’Allemagne nazie(et bien entendu les régimes qui sont allés au delà de ces deux grands régimes emblématiques, la Corée du nord, le Cambodge des Khmers rouges ; l’Afghanistan des Talibans ; Daëch…). Je pense d’ailleurs que le régime japonais des années 1930 à 1945 était, selon cette définition aussi, un régime totalitaire même si les intellectuels des années 1950 y firent très peu référence.

Quelles sont ces caractéristiques communes ? Je peux t’en adresser une liste pertinente si toutefois tu t’intéresses à ma démarche.

Antoine Brunet

Distinguer totalitarisme et dictature est utile quand on veut analyser un Etat, son mode d’exercice du pouvoir, et la société dont il assure l’ordre, d’autant qu’en général les Etats totalitaires ont des ambitions qui débordent leurs frontière. Contre eux, il est utile de se prémunir et même de chercher à les affaiblir.

Cette distinction totalitarisme/ dictature n’est donc pas seulement théorique. Mais on se trouve par exemple aujourd’hui avec la Russie et avec la Chine devant des types de totalitarisme nouveaux et différents l’un de l’autre dont on connait le danger. Il s’agit en effet de les combattre – sur le dossier Taïwan ou sur le dossier Ukraine – sans que le rappel de leur nature totalitaire – qu’on peut même discuter pour la Russie, j’en conviens) change quoi que ce soit à la nécessité objective et à notre envie, rationnelle et subjective à la fois, de les combattre. Il y a aussi des priorités dans le combat anti-totalitaire et des nécessités stratégiques. L’Arabie saoudite est peut-être un Etat totalitaire. On ne peut pourtant pas à court terme  la combattre. A moins qu’on accepte l’idée de faire tomber tout le fonctionnement économique de l’Europe et même du monde occidental.

Ultime remarque : Le fait d’être totalitaire ne rapproche pas nécessairement. Les listes d’Etats totalitaires n’ont donc pas grand intérêt. Si l’on peut travailler à une alliance des démocraties libérales, on peut aussi contribuer à ce qu’il n’y ait pas une alliance des Etats totalitaires. La situation politique, géopolitique, économique, idéologique des uns et des autres suffit d’ailleurs souvent à les éloigner l’un de l’autre.

Pierre Rigoulot

Permettez-moi d’apporter mon grain de sel à ce débat. La définition que propose André d’emblée me convient mais mon critère central serait le degré de concentration des pouvoirs au sommet de la hiérarchie d’un Parti-Etat recouvrant la société toute entière dans toutes ses composantes. Pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, informatif, économique, culturel, dans les mêmes mains. Pouvoirs discrétionnaires à l’égard de tout un chacun dans tous les domaines de la vie, de la pensée, de l’enseignement, de l’éducation, de la culture, … Tout est potentiellement soumis à Big Brother, y compris les déplacements, l’alimentation, la survie, le boulot, la famille… Je dirais donc que le pouvoir totalitaire est un pouvoir non contrôlé, arbitraire, sans contre-pouvoirs, ni pouvoirs compensateurs, ni libres oppositions et divergences, pas de « checks and balances ».

Je suis en revanche réservé sur…la réserve concernant la NEP. Celle-ci n’échappait en rien à l’arbitraire totalitaire tout-puissant. Le marxisme-léninisme nie la réalité et l’humain et le détruit par nature et par fonctionnement mais il en a besoin, car le pouvoir total sur rien = rien. Il doit donc composer avec, laisser au réel et à l’humain, dont il se nourrit, une substance suffisante pour que la machine de mensonges, de destruction, de souffrances et de mort puisse subsister et continuer à sévir et, souvent, à s’étendre, telle un cancer.

Par ailleurs, je suis d’accord avec Antoine Brunet sur ce qu’il dit de l’association d’un certain nombre d’Etats contre les démocraties libérales mais cette association est partielle et purement tactique, portée par la haine de l’ennemi commun et les intérêts du moment. A supposer que les démocraties disparaissent, les autocraties s’entretueront.

Je suis d’accord avec André sur la rigueur nécessaire dans le choix des dénominations mais les mots sont aussi dangereux qu’utiles. Caractéristique commune aux idéologies marxistes-léninistes, nationales-socialistes et islamistes : Ils deviennent mortifères quand ils catégorisent des personnes, des groupes et des communautés afin de les réduire à des supports de projection à éliminer (ou de les considérer, toujours provisoirement, comme pouvant survivre, moyennant certaines conditions). Complication supplémentaire en ce qui concerne le marxisme tel qu’appliqué en ses diverses déclinaisons : la marge de tolérance et la définition des supports de projection (bourgeois, réactionnaires, déviationnistes, droitistes, gauchistes) varie au gré du ou des détenteurs du pouvoir suprême, et l’application des concepts usuels est proprement orwellienne (héros, saboteurs, terroristes, espions, agents de l’étranger) !

Mais ma démarche n’est pas celle d’André. J’essaie de partir de l’analyse des faits, du réel évolutif, du fonctionnement concret des humains et des sociétés.

“L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées.” (A.S.)

Oui, être simplement neutre, hors du système totalitaire, censé tout englober et tout expliquer, c’est être un obstacle au système, c’est le remettre en question, c’est, en fait, le détruire de l’intérieur

La lecture de ces passages de Rousseau m’a fait frissonner d’horreur il y a déjà bien longtemps. Mais son attraction s’explique, selon moi (inspiré par Janine Chasseguet-Smirgel), par la nostalgie de la paix et de l’harmonie intra-utérales perdues et dont le souvenir inconscient nous hante. Nous désirons tous quelque part le retour de ce temps d’avant le temps où nous étions à nous-mêmes notre propre fin, où il n’y avait pas d’autre, pas de conflit, pas de différence, pas de frustration, pas de crainte, pas de tension entre besoin et satisfaction.

Je pense aussi comme Antoine qu’il faut bien distinguer dictature et totalitarisme. En 1917 exactement, un nouvel animal historique est né, engendré par le cerveau-matrice de Lénine nourri de Marx. Ledit animal ouvre, depuis lors, à-travers tous ses rejetons, sur les carences vertigineuses de notre mode de savoir penser la réalité sociale-historique !

Je ne suis pas du tout d’accord, en revanche pour classer tous les Etats indiqués par Antoine dans une même catégorie. J’ai toujours trouvé ces analogies fallacieuses, mais ok pour lire le détail des caractéristiques.

D’accord pour finir avec les remarques de Pierre Rigoulot

Pierre Druez

Cher André,

Je pense que tu es trop absolu quand tu vas jusqu’à dire qu’il est impossible de définir ce qu’est un régime totalitaire, quand tu affirmes que tous les Etats sont plus ou moins totalitaires,  quand tu vas jusqu’à suggérer qu’un régime n’est pas totalitaire s’il laisse encore à ses assujettis quelques espaces de liberté…En poussant ta démarche à l’extrême, ni l’URSS ni l’Allemagne nazie n’auraient été des régimes totalitaires puisque, le plus souvent, ils laissaient encore aux citoyens qu’ils assujettissaient, quelques libertés, celle de dormir et de respirer par exemple. Je ne te suis absolument pas dans ta démarche.

Et d’abord, on ne peut pas rayer d’un geste tout le travail d’élaboration politico-philosophique qui fut entrepris, entre 1945 et 1970, dans plusieurs pays, par quelques grands noms qui tous méritent notre respect : Hannah Arendt, Raymond Aron, Albert Camus, Boris Souvarine, Claude Lefort, George Orwell, Arthur Koestler, Franz Borkenau, Zbigniew Brzezinski, Carl Joachim Friedrich et, plus tard en URSS même, Boris Pasternak, Andreï Siniavski, le couple Andreï Sakharov et Elena Bonner, et Vassili Grossman.

Tous ces grands noms, sans se concerter, ont alors spontanément convergé pour constater que le régime bolchevique puis le régime nazi avaient introduit une forme de gouvernement qui était tristement « très novatrice » et que cette forme de gouvernement ne pouvait être considérée ni comme la simple réactualisation des dictatures, des tyrannies, des despotismes antérieurs ni non plus comme la simple réactualisation des monarchies absolues.

Ces grands noms ont aussi convergé pour constater que, malgré de très notables différences par ailleurs, le parti bolchevique et le régime bolchevique puis le parti nazi et le régime nazi avaient partagé des caractéristiques communes qui étaient à la fois très significatives et très redoutables. J’énumère ici les principales.

Dans les deux cas, avant de prendre le pouvoir, un parti politique particulier avait développé, en son sein et autour de lui, une idéologie globalisante à la fois très spécifique et très radicale : dans le cas du parti bolchevique, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des classes et sur le rôle historique supposé revenir au prolétariat ouvrier ; dans le cas du parti nazi, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des races et sur la domination du monde qui était supposée échoir à la race supérieure, « la race aryenne »;

Dans les deux cas, ce parti particulier s’empara du pouvoir de façon illégitime : en Russie, le parti bolchevique, (qui n’avait réuni que 23% des électeurs à la Constituante de 1917) s’empara de tous les pouvoirs par son coup d’Etat d’octobre 1917 ; en Allemagne, le parti nazi (qui ne réunissait que 34% des électeurs aux dernières élections correctes de 1932) s’empara définitivement de tous les pouvoirs en Allemagne après son coup de force institutionnel de mars 1933.

Dans les deux cas, très vite après sa prise du pouvoir, le parti considéré a interdit toute association et tout parti politique à l’exception d’un seul, le leur, qui devient alors le Parti Unique (très mécaniquement dès lors, toute élection correcte s’en trouvait abolie et les dirigeants politiques n’étaient plus du tout issus d’un processus démocratique) ;

Dans les deux cas, le Parti Unique ne tarde pas à absorber l’Etat pour se transformer en un Parti-Etat : la séparation entre pouvoir exécutif, pouvoir législatif, pouvoir judiciaire est alors abolie ; à chaque niveau, un échelon du Parti commande à l’échelon correspondant de l’Etat, ce qui implique que l’Armée la Police, la Justice et aussi l’Education, l’Instruction, l’Histoire deviennent complètement subordonnées au Parti-Etat ;

Dans les deux cas, par diverses médiations, l’idéologie initiale du Parti est imposée à toute la population par le Parti-Etat et devient une idéologie dEtat ;

Dans les deux cas, le Parti-Etat ne tarde pas à instituer un monopole en sa faveur sur linformation et les medias.

Dans les deux cas, le Parti-Etat abolit tous les droits de lhomme fondamentaux : le droit d’association, le droit d’expression, le droit de réunion, le droit de manifestation, le droit de grève, le droit de pratiquer la religion de son choix, « le droit à l’intimité » (toutes les communications inter-individuelles sont surveillées et contrôlées par le Parti-Etat, ce qui atomise la population).

Dans les deux cas, le Parti-Etat installe un formidable appareil répressif et instaure des méthodes répressives d’une intensité jamais vue auparavant et à une échelle jamais vue auparavant. La répression ne connait aucune limite a priori : à tout moment, le Parti-Etat a la capacité d’édicter, arbitrairement et avec effet rétroactif, de nouvelles lois répressives, du fait que la Justice est totalement inféodée au Parti-Etat, du fait que les droits fondamentaux ont été abolis et du fait que le contexte interdit tout contrepouvoir même embryonnaire.

Au total, dans les deux cas, de ce fait, on se trouve dans une société complètement verrouillée où le Parti Unique peut tout surveiller et tout contrôler, où les individus qui refusent de se soumettre au Parti Unique vivent dans l’angoisse et la terreur permanentes et n’ont pas la capacité d’organiser quelque mouvement significatif de résistance.

Au vu de tous ces points communs, il s’imposait alors très normalement à nos grands auteurs de désigner ces deux régimes (le régime bolchevique et le régime nazi) par un qualificatif spécifique : ils ont alors constitué le concept de régime totalitaire.

Que peut-il y avoir alors de choquant à proposer ensuite que les régimes, qui présentent à leur tour les caractéristiques mêmes qui étaient communes au régime bolchevique et au régime nazi, soient eux-mêmes qualifiés de totalitaires ?

La démarche des grands auteurs est absolument logique. Je la partage. On peut identifier les régimes qui sont totalitaires et les distinguer des dictatures.

Antoine Brunet

Cher Pierre,

Je pense que tu es trop pragmatique quand tu énonces qu’il ne sert à rien d’identifier comme totalitaires les régimes qui le sont. Il suffirait selon toi de tout entreprendre pour s’opposer à ceux des régimes qu’on aurait identifiés comme particulièrement nuisibles et dangereux sans avoir à se préoccuper d’identifier leur nature politique.

Comme je l’ai dit aussi à André, il faut prendre en compte les grands noms qui nous ont précédés dans la défense de la démocratie libérale et qui ont jugé bon de distinguer les régimes totalitaires des dictatures.

Le drame du XXème et du XXIème siècle, c’est que, après le régime bolchevique et après le régime nazi, l’on a vu surgir deux ou trois dizaines de régimes qui à leur tour présentent (ou ont présenté) les traits qui furent communs au régime bolchevique et au régime nazi. Comme je le dis à André, on peut se permettre de les désigner comme des régimes totalitaires.

Or il s’avère que ceux-ci présentent quelques singularités. Enumérons les.

A la différence des simples dictatures, ils ont une forte propension à se pérenniser. Le parti bolchevique se maintint 74 ans à la tête de l’URSS ; le parti nazi se maintint 11 ans à la tête du Troisième Reich mais, en 1944 et 1945, malgré la déroute militaire de la Wehrmacht, le parti nazi obtint encore l’adhésion de la population allemande pour qu’elle envoie sa jeunesse se sacrifier dans de vains et derniers combats…Par la suite, les autres régimes totalitaires ont manifesté cette même propension à se pérenniser (Chine depuis 1949, Corée du nord depuis 1953, Cuba depuis 1962). Les quelques rares régimes totalitaires qui ont chuté l’ont été en conséquence de leurs aventures extérieures trop téméraires (Allemagne nazie, Japon impérial, Argentine des généraux, Cambodge des Khmers rouges, URSS en Afghanistan).

A la différence des simples dictatures, les régimes totalitaires partagent une détestation viscérale des démocraties libérales. L’effet-vitrine que celles-ci exercent constitue le dernier obstacle à leur domination définitive et totale sur leur population.

Les régimes totalitaires, de ce fait même, tendent à se rapprocher les uns des autres pour développer des stratégies agressives concertées afin d’éradiquer la démocratie libérale de notre planète.

Au vu de toutes ces singularités, on mesure tout l’avantage qui s’attache à identifier sans délai quels sont les régimes politiques qui sont totalitaires.

Juste un exemple, qui est très important, pour montrer l’avantage qui s’attache à une telle identification. Pour ma part, j’affirme depuis 2005 que, depuis 1949, le régime du PCC n’a cessé d’être totalitaire, avant comme après la mort de Mao et j’affirme aussi, depuis 2012 environ, que la Russie est redevenue totalitaire. Mais la plupart des analystes, des diplomates et des dirigeants occidentaux se sont trop longtemps refusés à reconnaître que Pékin et Moscou étaient des régimes totalitaires (aujourd’hui encore, un journal comme Le Monde s’obstine à les caractériser comme des « autocraties »). Dès lors qu’ils caractérisaient Pékin et Moscou comme de simples dictatures, les dirigeants de nos démocraties libérales ne pouvaient envisager que ces capitales deviennent leurs ennemis résolus et ils pouvaient encore moins envisager qu’elles puissent bâtir une alliance entre eux pour anéantir nos régimes démocratiques ; ils pouvaient même s’imaginer avoir la capacité, le jour venu, de détacher facilement Pékin de Moscou ou Moscou de Pékin ; nos démocraties libérales se sentaient tranquillisées.

Et ce fut bien là leur tort.

Si c’est dès 1996 que Moscou a entamé son rapprochement géopolitique avec Pékin, c’est à partir de 2012 que le régime russe, redevenu franchement totalitaire, a accentué le rapprochement géopolitique qu’il avait amorcé avec le régime chinois, entamant en particulier la longue série des manœuvres militaires annuelles communes qui s’avèrent chaque année, plus significatives. 

Pourquoi une telle accentuation après 2012 ? Comme l’a très bien expliqué, depuis Moscou, Alexander Lukin (conseiller de Lavrov) dans son livre « China and Russia, the New Rapprochment » (publié en 2018), « c’est une même détestation de la démocratie qui a rapproché Moscou et Pékin ».

S’ils avaient bien observé le fonctionnement interne de la Russie de Poutine, les dirigeants occidentaux auraient pu eux-mêmes conclure dès 2012 que la Russie était redevenue totalitaire et ils auraient pu en conséquence en déduire que l’alliance embryonnaire entre les deux capitales du totalitarisme ne pourrait par la suite que se renforcer et devenir toujours plus menaçante pour eux.

Faute de cela, c’est seulement très tardivement, le 4 février 2022, que les capitales occidentales ont enfin été obligées de reconnaître et d’admettre que, face à elles, s’était constituée une alliance, robuste et menaçante, entre Pékin et Moscou. A cette date en effet, les deux capitales ont levé le masque : le « Joint Statement » qu’elles ont alors publié affichait leur volonté commune d’instaurer un nouvel ordre mondial qui rejetterait le modèle de la démocratie libérale ; il affichait aussi et surtout le soutien de Pékin à Moscou sur le dossier Ukraine et le soutien de Moscou à Pékin sur le dossier Taïwan.

Entre 2012 et 2022, le camp des démocraties libérales aura ainsi perdu un temps très précieux, permettant à l’axe Pékin/Moscou de renforcer à bon compte sa puissance géopolitique.

Oui il est indispensable de reconnaître qu’il existe des régimes politiques très spécifiques qui sont les régimes totalitaires : on en rencontre ou on en a rencontré sur presque tous les continents. Ils sont nocifs et dangereux pour les populations auxquelles ils se sont imposés ; ils sont également dangereux pour toute l’humanité car leur projet est d’abolir la démocratie et les libertés sur la planète ; nos pays démocratiques doivent s’en défier et se doivent de limiter très attentivement les relations qu’ils maintiennent avec eux.

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Merci pour tes remarques critiques. Ce blog vit en particulier grâce à toi. Mais j’ai quelques réponses à tes objections. Les voici.

1- Je n’ai pas dit qu’il est inutile de distinguer totalitarisme et dictature, je dis qu’il y a des priorités. La Chine me semble pouvoir être qualifiée detotalitaire. Cependant,  j’hésite encore quant à qualifier de telle la Russie. Mais aujourd’hui je passerai moins de temps à déterminer la bonne qualification de l’une et de l’autre que j’en passerai à les combattre intellectuellement, politiquement, moralement. Il y a une urgence de la dénonciation de l’entreprise poutinienne que je ne sens pas en revanche dans la détermination précise de la nature de ce régime.

2-« Les grands noms » que tu évoques, je les respecte – et quelques autres aussi. Mais je me méfie de l’argument d’autorité, d’autant plus que certains se sont lourdement trompés. Arendt ne pensait pas par exemple que la Chine maoïste était totalitaire!

3-Nous sommes d’accord, cependant : dictatures et Etats totalitaires ont chacun leur spécificité. Je crains aussi qu’il y ait des catégories différentes de totalitarismes, ce qui fait que ce concept n’est pas très facile à utiliser.  Toi, tu insistes sur ce qu’ils ont de commun : tu évoques leur détestation des démocraties libérales. Mais les généraux argentins ou la junte birmane – des dictatures-  ne les portaient ou ne les portent pas non plus dans leur coeur.

4-Tu dis aussi que les totalitarismes ont tendance à se rapprocher. Je te vois venir. Tu penses à l’alliance anti-libérale qui  se nouerait entre la Chine, la Russie et quelques autres. Mais le conflit germano-soviétique me semble illustrer le fait que les alliances (même s’il y en a eu une entre 1939 et 1941) ne sont pas nécessaires ni même tendanciellement programmées.

Je m’arrête là. Je  ne peux décemment continuer après t’avoir reproché d’être trop long!

Pierre

Cher Pierre,

Il est préférable que je te réponde point par point

Point 1 Pourquoi rester aussi prudent sur la caractérisation de la Chine ?  Dès 1949, le régime du PCC aurait dû être identifié comme totalitaire et cela avant comme après la mort de Mao (1976). Pour ma part, quand j’ai coécrit La visée hégémonique de la Chine (publié en janvier 2011), je caractérisais le régime chinois comme totalitaire, ce qui m’a valu d’être recalé par un grand éditeur de la place dont je tairai le nom.

Les livres de Françoise Thom sur la Russie convergent tous pour conclure que le régime de Poutine coche toutes les cases du totalitarisme. Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, l’exprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation.

Point 2 Je répète qu’il est dommageable que la Chine n’ait pas été très vite caractérisée comme totalitaire car elle en a coché toutes les cases dès les années 50. Malheureusement à cette époque, les grands noms n’ont alors retenu que deux régimes totalitaires (Allemagne nazie et URSS) quand un troisième venait d’être défait (celui du Japon des années 30 à 45) et quand, sous leurs yeux, se mettait en place un quatrième (celui du PCC en Chine).

Mon intuition, pour expliquer ce paradoxe, c’est que, en pleine période de décolonisation, les intellectuels européens et américains se sont autocensurés, craignant sans doute d’être accusés de racisme en désignant qu’en Asie aussi, il avait existé des régimes totalitaires.

Point 3. Certes ni les régimes totalitaires ni les dictatures n’apprécient les démocraties. Mais les dictatures ne dominent pas assez leurs populations pour se permettre de prendre des initiatives significativement hostiles aux pays démocratiques et à leurs gouvernements.

Les régimes totalitaires (munis de leur puissance de contrainte : Parti Unique ; l’Etat subordonné au Parti Unique ; une Idéologie prégnante et obligatoire ; une Justice soumise au Parti Unique ; un système répressif sans aucune limite) dominent très largement leurs populations ; ils perçoivent que le dernier obstacle qui demeure pour pérenniser cette domination est l’effet-vitrine qui vient des pays démocratiques ; c’est cette analyse qui les amène à consacrer toute leur énergie à infliger une défaite définitive aux pays démocratiques dans leur ensemble. Voilà une différence de taille entre le comportement des régimes totalitaires et celui des dictatures. Nota Bene : dans son roman 1984, George Orwell imaginait que la planète était durablement partagée entre seulement trois pays, tous totalitaires.

Point 4. Le fait que leurs idéologies étaient très opposées (la vénération du prolétariat pour l’URSS ; la vénération de la race germanique pour l’Allemagne) aurait dû exclure tout rapprochement entre les Bolcheviques et les Nazis. Et pourtant ils ont pactisé activement pendant deux ans. En 1941, Staline pensait même encore que le pacte se prolongerait. C’est un exemple historique majeur de l’attirance qui tend à prévaloir entre régimes totalitaires.

Aujourd’hui, l’alliance entre le PCC et le FSB, qui s’est nouée pendant vingt ans, est officialisée par le Joint Statement sino-russe du 4 février 2022. Et comme l’a écrit en 2018 Alexander Lukin, proche de Lavrov, « le ciment de cette alliance est une même détestation de la démocratie ». Ce n’est certainement pas un hasard si cette alliance attire à elle d’autres régimes qui cochent les cases du totalitarisme : la Biélorussie de Loukachenko, la Corée du nord, le Turkménistan, Cuba, le Venezuela, la Syrie des Assad, l’Iran des Ayatollahs, l’Afghanistan des Talibans…

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Je crains que nous ne commencions à ennuyer les lecteurs de notre blog si nous continuons à tenir des discours aussi longs et répétitifs. Je te dis par exemple que je suis peu sensible à l’argument d’autorité. Mais tu en remets une couche sur les livres de Françoise Thom, comme si leur simple évocation allait faire s’évanouir mes doutes sur la nature de l’horrible régime dirigé par Poutine. Je n’ai jamais dit non plus que les dictatures et les Etats totalitaires avaient les mêmes comportements, mais tu n’hésites pas à me répondre. sur ce point.

Je vais aussi te répondre trop longuement (je n’ai pas donc de leçons de blog à te donner!) en prenant dans ton texte un point important car il nous permet d’avancer  des arguments  nouveaux et d’approfondir notre dialogue.

« Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, dis tu, lexprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation ».`

C’est apparemment une bonne objection à ce que tu appelles mon « pragmatisme ». Mais en quel sens le fait de caractériser un Etat comme totalitaire renforce-t-il  sa dénonciation ? J’estime que ma dénonciation du régime de Poutine est totale et forte, qu’immenses sont mes espoirs en son  renversement personnel et en l’effondrement de son régime, sans que je lui colle l’étiquette « totalitaire ».

Peut-être veux-tu dire que si l’on avait caractérisé la Russie de Poutine comme totalitaire dès le début, on aurait su à quoi s’en tenir avec elle ; du fait de sa nature totalitaire et de sa haine concomitante des démocraties libérales, la guerre à laquelle nous sommes confrontés aurait été prévisible et nous nous y serions mieux préparés. L’analyse politique aurait donc des effets pratiques et ma position minimisant l’intérêt d’une réponse tranchée (totalitaire ou non? et de quel type?) serait erronée.

Le problème est que les décideurs politiques peuvent bien prendre connaissance des catégories que nous autres, les politologues, commentateurs des événements politiques, leur proposons. Ils ne se sentent pas obligés de nous suivre : ils s’imaginaient par exemple (à tort, nous le pensons toi et moi) que faire accéder la Chine totalitaire de plein droit à l’OCDE et au commerce mondial « adoucirait ses moeurs » et donnerait toutes ses chances à son « ouverture démocratique ». Ils n’ont pas écouté ceux qui voient dans la Chine d’hier et d’aujourd’hui, dirigée par le PC un Etat totalitaire. Pourquoi? On peut parler de leur aveuglement ou des puissants intérêts qui les poussent à espérer malgré tout faire des affaires avec la Chine. Ils s’imaginent aussi, parfois avec raison, qu’un nouveau leader, sans pour autant changer le régime, favorisera une coexistence pacifique des Etats totalitaires (si tant est qu’ils les appellent comme ça) et des démocraties libérales. Ensuite, ils peuvent penser que la nature totalitaire du régime ne conduit pas nécessairement à la guerre. Le niveau de puissance militaire à partir duquel tel Etat totalitaire ou tel autre juge pouvoir attaquer est inconnu de nous. Un Etat totalitaire comme Cuba ne peut actuellement déclencher une guerre contre les démocraties libérales. Il faut pour cela diverses circonstances qui se présentent…ou pas. C’est pourquoi les dirigeants politiques et les hommes en général ne déterminent pas leurs choix en fonction des seules caractéristiques politiques que nous pouvons leur  proposer.  Ils sont confrontés à des situations toujours nouvelles ou qu’ils croient telles. Un dirigeant politique peut toujours  se demander si nos analyses rendent bien compte du présent. Et si elles s’y appliquent bien.

Il ne découle donc pas de la nature politique des Etats un comportement déterminé. C’est vrai des Etats qu’on peut juger totalitaires. C’est encore plus vrai des démocraties. La nature politique d’un Etat est un facteur de comportement particulier, soit. Mais pas une cause nécessaire. Voilà pourquoi je trouve utile, mais pas indispensable, de se mettre d’accord sur la nature totalitaire ou non des adversaires des démocraties libérales.

Pierre Rigoulot

21 Oct 2022


Quelques remarques sur l’offensive lancée contre le gouvernement à propos d’un horrible assassinat

La femme qui a bestialement assassiné une fille de 12 ans qui ne lui avait rien fait est une folle de chez folle. Ce n’est pas une excuse, c’est juste une donnée factuelle. Il faudra donc la juger et la punir dès qu’elle sera en mesure d’être mentalement présente à son procès. Personne n’envisage de la libérer pour folie

Elle n’a pas tué en tant qu’Algérienne

Elle n’a pas tué une Française parce que française

Le terme de « francocide » lancé par Zemmour pour qualifier ce crime n’est donc qu’une absurdité xénophobe.

L’ordre d’expulsion de cette femme était sans rapport avec sa dangerosité

Son crime n’a donc rien à voir avec sa non reconduction aux frontières en temps voulu

Elle aurait pu accomplir ce crime avant d’être expulsable.

Le but de l’accusation lancée contre la macronie par le RN, Zemmour et une partie de LR, est de rejeter en bloc l’immigration comme criminogène, afin de rester entre gens civilisés.

Or la France a besoin d’une immigration, à la double condition que celle-ci soit sélective (utile aux deux parties) et qu’elle soit accompagnée d’une ferme politique d’intégration sociale et culturelle.

André Senik

J’ai trouvé très bien, limpides, concises et percutantes les remarques d’André Sénik (19 octobre) à propos de l’horrible assassinat de la petite Lola : acte de démence et non « francocide » (Zemmour), que la meurtrière aurait pu commettre n’importe où, Algérie comprise, et, ici, avant son arrêté d’expulsion du territoire ; acte insensé et particulièrement barbare, honteusement instrumentalisé par Eric Zemmour et quelques autres pour stigmatiser, par delà la politique migratoire de nos dirigeants actuels et passés, les immigrés, population criminogène, non civilisée. J’ajoute, moi, que l’immigration est une affaire trop sérieuse, capitale même, pour être l’objet de polémiques aussi basses et irresponsables.

Guy BARBIER

19 Oct 2022


Manifester ?

Je ne souhaite pas manifester.

Je fais le constat que demeure en France en 2022 une distinction fondamentale : ce qui vient de Russie n’est pas « manifestable » tandis que ce qui vient d’Amérique représente le mal.
Constatation que faisaient en leur temps Aron, Revel et quelques autres….
Je constate qu’en profondeur, dans la culture française, rien n’a changé….

L’immobilisme des foules face à Poutine provient en outre de la peur qu’il exerce et de la lâcheté qu’elle génère : nous avons bien connu ça dans les années 30, et jusqu’en 44 pour certains, à l’égard de Hitler…
Oui le climat, le sport, le pouvoir d’achat, etc…. sont les grandes causes à l’honneur et permettent de se voiler la face.

Jean-Louis Carillon


 

18 Oct 2022